Les policiers bloquent la route, le bruit se rapproche, de plus en plus fort. Au bout de l'avenue, on entr'aperçoit une horde sauvage qui s'avance. Ca y est, la prophétie des zombies est en marche. La peur s'empare de nous, on voudrait fuir, trouver l'armurerie la plus proche, mais il est déjà trop tard, ils sont là en train de danser devant nous... Sauf que ce ne sont pas des zombies, mais une manifestation de musique hardcore. 

 

Sept ou huit camions à la suite formant des murs de son balancent une bouillie sonore à déchausser les dents, encerclés par un paquet de danseurs et autant de spectateurs interloqués. Mais qu'est que c'est que ce truc ? On se rapproche du camion qui distribue des capotes et des boules Quiès pour en savoir plus: il s'agit d'une sorte de techno-parade hardcore organisée par l'association Technoplus. Visiblement ça existe depuis longtemps, mais il faut croire que les retombées presse des événements précédents n'ont pas dépassé le stade du fanzine. 

 

- C'est l'avantage d'être en France, tu as toujours le droit de faire une manif. 

 

Bien joué les mecs, faire passer un festival ambulant pour une manif. C'est la classe. On comprend mieux pourquoi les pancartes ont été remplacées par des canettes de bières. 

 

Un vieux demande : 

- C'est quel parti politique ? 

 

Un autre: 

- C'est pourquoi, la fête ? 

 

Des touristes anglais en vélo, plan de Paris à la main, sont un peu perdus. C'est vrai que dans le folklore hardcore, on a plus l'habitude de voir ça au fin fond d'un champ boueux. Là, on dirait un marathon avec des relais-boissons un peu partout, sauf que les épiciers ne sont pas au courant. 

 

- On veut du sang sous les pieds. 

 

Tout un programme. 

 

On passe Stalingrad et on arrive quai de Seine, où la manifestions a décidé de stationner jusqu'à 21h. Aux fenêtres des immeubles, les gens sont curieux et enthousiastes. Exception faite de deux ou trois vieux tremblotants, le téléphone à la main, sans doute en train de se demander ce que fait la police. Du côté des urinoirs improvisés, les locataires ferment leurs volets. 

 

C'est un truc vraiment particulier, mais que l'on aime ou pas ce genre de musique, il faut au moins une fois dans sa vie se coller devant un vrai mur de son. La sensation de puissance que procure la musique traversant le corps tout entier est assez unique (boules Quiès fortement recommandées, quand même). 

 

Sur le premier camion joue un groupe de punk. 

 

- Le prochain morceau est une chanson d'amour. 

 

45 secondes plus tard, l'histoire d'amour est finie. C'est bien le punk, ça va à l'essentiel, pas de refrain, pas de structure, pas de mélodie, juste de l'amour par petites giclées diffuses de 45 secondes. On en a de la mousse de bière plein les lunettes. 

 

- Je m'appelle Orphée, je suis puceau, j'ai deux ans. 

 

La rubrique du coeur de 30 Millions d'Amis n'a qu'a bien se tenir. On fait jouer les chiens avec des bouteilles vides et tout le monde danse ou profite du bord du canal pour boire un coup. L'ambiance est légère comme l'odeur de joint qui flotte de-ci, de-là. 

 

Tout n'est que bruit. Mais le bruit d'une certaine liberté, le bruit d'une envie de folie maîtrisé. C'est aussi bon que la première fois que l'on dit "non" à son père/sa mère sans avoir tort. Même si c'est pour dire un peu tout et n'importe quoi, cette communauté se bat pour une certaine liberté d'expression. Et c'est pas la fille avec un sticker "Frappe ta mère à coup de jambon" qui pourra nous contredire. 

 

Il est 19h30. Pour certains, c'est l'heure de la gerbe providentielle, pour d'autres, de passage, l'heure du footing. Chacun porte sa croix.

 

On sait en venant à ce genre d'événement qu'il y a toujours un risque minime. La possibilité que le corps ne suive pas. S'il avère alors que c'est le cas, les amis sont là pour y pallier. L'expérience entraîne le partage et l'attention de l'autre, car le coup de barre peut arriver à tout le monde. On ne laisse pas sans surveillance un type allongé par terre, car il pourrait être nous. Sauf si, bien sûr, on a bien vérifié qu'il dort comme un bébé et qu'il est à l'ombre. 

 

Cette communauté n'éprouve en revanche aucun scrupule concernant la musique. On accélère 20 fois un morceau de Louise Attaque et on passe la mélodie SNCF version Drum 'n Bass. On comprend mieux pourquoi tout le monde dit que le hardcore, c'est violent. 

 

Vers 20h30, les chiens commencent à fatiguer, on entame le rangement du matériel. Il n'y a eu visiblement aucun problème. C'est bien pratique quand les soirées commencent en début d'après-midi, il n'y a pas de débordement. A 21h, tout le monde a trois litres de bière dans le cornet et le sourire jusqu'aux oreilles. Il ne reste plus qu'à les disperser pour que ce côté-ci du canal redevienne mort, comme il a l'habitude de l'être tout le reste de l'année. 

 

 

Texte et photos : Quentin Cherrier.