« Ce qu'on voit beaucoup en ce moment, c'est les arnaques à la web-cam depuis la Côte d'Ivoire : des gens comme vous et moi s'inscrivent sur des sites de rencontres et tchattent avec des inconnus. Très vite, la discussion tourne à la drague. Les tchatteurs se retrouvent alors sur Skype ou sur MSN. Après quelques échanges, ces Monsieur et Madame Tout-le-monde se déshabillent et se masturbent devant leur web-cam. Mais au bout d'un quart d'heure, la personne en face leur dit : « Voilà, j'ai tout enregistré. Je connais ton nom, ton prénom et la ville où tu habites. Tu as une heure pour virer 1 000 ou 2 000 Euros sur un compte Western Union, sinon ta vidéo se retrouve sur You tube. » Ils nous contactent alors, paniqués, pour effacer les vidéos. Il faut savoir qu'en 10mn, on a déjà trouvé une quarantaine de vues. »
A 38 ans, Albéric Guigou dirige Reputation Squad, une société qui fait dans l'e-réputation, la réputation sur Internet : pages web pour les gens connus, gestion de crise pour les entreprises, mais surtout nettoyage du net pour les clampins comme nous. Tous les jours, dans son open space rue Beaubourg, Reputation Squad efface des pages d'insultes entre voisins ou des liens vers des photos dégueu déposés par des ex un peu rageurs ?. « Ça va des textes ou des photos publiés par vous il y a des années et que vous préférez oublier en passant par des vengeances d'anciens petits copains ou des calomnies d'anciens salariés contre leur patron... Des centaines de dossiers et de clients chaque année. » Sans parler des couples en instance de divorce qui publient des photos de Madame ou Monsieur en habit de Sailor Moon, un crucifix dans le derche, histoire de rafler la garde du petit dernier. « Aujourd'hui, tout le monde Googlise tout le monde. Vos collègues de travail, vos amis, vos proches. Mais aussi les recruteurs et les patrons qui font passer des entretiens d'embauche. Il est donc indispensable de soigner son e-réputation et de supprimer les contenus négatifs. C'est pour ça que nos clients nous contactent. »

    Si possible avant que ça bugge ?. En début d'année à Marseille, Cédric, 17 ans, est retrouvé pendu dans sa chambre. Dans sa lettre, il explique à ses parents qu'il est victime d'un chantage à la web-cam : en croyant parler à une certaine « Jennifer », il s'est déloqué devant l'ordi. Fail. « Cette arnaque est devenue tellement courante qu'on retrouve même les maîtres-chanteurs dans des clips sur You tube, avec chaînes en or autour du cou et liasses de billets empilées devant eux. » Dacodac, mais comment tu fais pour supprimer un lien ? « On n'intervient que sur du juridique, jamais sur du technique, on n'est pas des hackers. On remonte jusqu'aux personnes ou aux hébergeurs qui insultent ou qui publient des photos sans accord et on leur rappelle la loi. » Pour info, en France, la diffamation, c'est 45 000 euros d'amende et comparution devant le tribunal correctionnel. Même chose pour une photo intime publiée sans autorisation. « Parfois, ça va très vite : la personne en face reconnaît sa faute et supprime sa page ou son blog. Mais ça peut prendre plus de temps, parfois plusieurs semaines : tout dépend du site, de l'hébergeur, si c'est en France ou à l'étranger... Mais c'est très rare qu'on n'arrive pas à faire supprimer un lien. Pour supprimer un lien, il faut compter 29,90 euros pour les cas les plus simples. Mais ça peut grimper jusqu'à plusieurs milliers d'euros. »

    Back in the days : dans les 90's, les premiers moteurs de recherche un peu utiles comme Yahoo, Lycos ou Altavista arrivent sur le net. Pour rappel, à l'époque, il faut 12 minutes pour télécharger une photo de Tiffani Amber Thiessen en maillot léopard et un copieur de la taille du Pentagone pour l'imprimer sur du papier à trous. Donc, à moins d'avoir un daddy dans le top 3 d'Ariane Espace, t'as plus vite fait d'aller chercher Newlook au kiosque d'en bas. Mais en 98, tout bascule avec l'arrivée de Google : sur l'écran, une page blanche et une barre au milieu pour connaître en 2-2 le PIB de la Grèce ou savoir si Richard Anconina est Illuminati. Comme toujours aux USA, l'aventure commence dans un garage avec deux tronches de l'université de Stanford en Californie. Là, entre un cageot de pêches et des fringues de sport d'hiver, ils mettent au point un logiciel qui permet de diffuser une information à échelle mondiale et accessible à tous. Avec un slogan, « Don't be evil », « Soyez gentil ». Re-fail. Quinze ans plus tard, Google fait 7 milliards de dollars de bénéfices par an et indexe 1 000 milliards de pages chaque année. Total, le jour où tu publies un blog, Google le sait sous huit jours. Autant dire que tes concours de pets enflammés ont zéro chance de rester une Secret Story.

    Des erreurs de jeunesse mais pas que. Elisabeth est retraitée près de Paris : "Un jour, ..." « Un jour, j'ouvre le magazine Le Point. Cette semaine-là, il y avait un grand dossier sur le Front National. En parcourant l'article, je tombe sur une photo de manifestation avec des skinheads, des drapeaux bleu-blanc-rouge, bref tous les clichés qu'on connaît. Et au milieu de tout ça, la photo de notre fils. Je précise que notre fils est handicapé mental et moteur : il se déplace dans un fauteuil roulant électrique et n'a, bien sûr, aucune conscience politique. Au moment où la photo est prise, il traverse la rue au milieu des militants, pour rentrer dans l'immeuble. Mais si vous ne savez pas ça, vous pensez qu'il est militant d'extrême-droite. A partir de là, les voisins, les amis, nous ont évités. La photo s'est mise à tourner sur le net... Mon mari et moi n'y connaissons rien en informatique, on a contacté des sociétés pour l'effacer. » Et pour être sûr que ce genre de photos ne reviennent pas même une fois effacées, Zen Réputation, un autre nettoyeur du net, a bidouillé un logiciel qui repère les termes pas sympas associés à un nom de famille et un prénom. Grégory Couratier, fondateur de la boite, s'occupe de particuliers mais aussi de personnalités ou d'entreprises : « Vous ouvrez un compte sur le site où vous laissez votre nom et votre prénom. Là, un dictionnaire de mots-clés se met en marche et ratisse internet. » Et dans son Larousse, 10 000 mots comme sac à foutre ou face de pet. « Dès que ces mots sont associés à votre nom, on est alertés et on intervient. En revanche, l'ironie n'est pas détectable. C'est pour ça qu'il y a toujours une relecture humaine. Puis nous passons au nettoyage. Il faut compter deux-trois semaines pour effacer une page ou un lien. Et si le nettoyage n'est pas possible, on fait ce qu'on appelle de l'enfouissement. » Tu chopes le mec et tu l'enterres vivant aux Buttes-Chaumont ? « On publie un contenu qui met la personne ou l'entreprise en valeur. Ce qui fait que les casseroles sont reléguées en 3ème ou 4ème page de Google, là où personne ne va. » Bien joué.

    « Je crois avoir montré mes fesses à la St Nicolas, en 1969. Je ne le fais plus depuis. Mais je n'aimerais pas que ça me poursuive encore. » A 62 ans, Alex Türk, sénateur du Nord et surtout ancien patron de la CNIL, Informatique et Libertés, milite pour le droit à l'oubli sur internet. « La déclaration de Mark Zuckerberg qui dit que la notion de vie privée a changé et qu’il faut faire avec m’a fait bondir. C’est aux technologies de s’adapter, pas à nous. Le droit à l'oubli, c'est sacré ! » Son idée : supprimer automatiquement tout ce qui concerne un mec lambda après un certain délai, sauf en cas de mises à jour. Même credo chez Net Offensive et Vincent Duquesne, son dirigeant : « On l'a vu avec d'anciens détenus : une fois sortis de prison, ils cherchent un travail. Bien sûr, les patrons tapent leurs noms sur Google... On a eu aussi le cas d'une ancienne gloire du sport... » Qui ? « … Je ne peux pas le dire. Donc, une ancienne gloire du sport aujourd'hui en retraite qui, un jour, est apparue dans une affaire judiciaire. A la fin du procès, il a été blanchi. N'empêche : aujourd'hui, quand vous tapez son nom dans Google, les deux premières pages ne parlent que du procès. Pour vous dire, on a même eu des clients poursuivis par des histoires de famille qui dataient de... 1 700. Internet n'oublie rien ! » Michel Pierdait est consultant dans les nouveaux médias numériques : « Le droit à l'oubli, c'est impossible. Tout simplement parce que ce n'est pas dans la logique de l'être humain. Regardez les mémoires des iPhones : elles sont saturées de photos, on ne jette rien. Les gens vivent avec le souvenir. Facebook, d'ailleurs, joue là-dessus et entretient la mémoire collective. » Reste alors les lois pour encadrer Internet. Il y a deux ans, Nathalie Kosciusko-Morizet, alors secrétaire d'État au développement de l'économie numérique fait signer sa charte pour le droit à l'oubli sur Internet. Au programme, un bureau de réclamations virtuel ou des suppressions de compte plus faciles. Quelques-uns signent : Pages jaunes, Copains d'avant, MSN, Skyrock. Mais pas Twitter, Facebook et Google. Re-re-fail.

 


Vincent Martin //  Hugo Stempezynski.