Samedi soir, 23h00 : Je retrouve Marie, habituée des clubs libertins, dans un bar du 1er, à quelques mètres des Chandelles. Seule ou accompagnée, elle y va plusieurs fois par mois. « Quand tu y goûtes, tu peux plus t’en passer, c’est comme une drogue. Tu ressors épuisée, un peu perdue ou même coupable parfois… Tu t’endors en rêvant d’autre chose. Mais le lendemain, tu repenses aux gens que tu as vus et à ce que tu as fait la veille. Là, l’excitation revient. Mes lendemains de soirée commencent toujours par une masturbation. »
Je porte un slim et j’ai mal. Marie a 23 ans, elle est blonde et jolie, rie beaucoup, étudie la photo dans une école parisienne. Elle est célibataire après deux ans passés avec un garçon. « On vivait ensemble, vers Bastille, mais il ne supportait plus mes envies. Pourtant, j’avais toujours été franche avec lui : l’amour à plusieurs, la bisexualité… Ca l’intriguait mais il avait peur que je le trompe. Toutes nos soirées commençaient par un interrogatoire. Je l’ai quitté. » Je hoche la tête. « Je n’ai pas toujours aimé ça. Première relation en Terminale, pas de sodomie, pas d’échangismes, pas de phantasmes trop cochons. Et j’ai rencontré un garçon très beau, avec une grosse libido : scorpion ascendant scorpion ! Il m’a initié. On a commencé par se masturber en inventant des scénarios tirés de la vie quotidienne, on regardait des films X qu’on louait au Vidéo-Futur en bas de chez lui… » Marie se tait quand le serveur arrive et fait défiler le menu de son Blackberry. « Je suis accro au casse-briques. J’y joue même chez mes copines. » Le serveur repart. « Il y a trois cents boites à partouzes en France. Sans parler des clubs, tous les gens de notre génération ont eu, ou ont des expériences à plusieurs. Les filles sont plus chaudes qu’avant. Regarde les photos sur Myspace ou sur Facebook, elles sont très suggestives. Et puis ça va avec la société, tournée vers le moi, l’individu… Dans un club échangiste, tu dis « regardez-moi ! »
Marie porte une courte jupe et des bottes à talons. « C’est des Vivienne Westwood, elles sont belles, non ? Il y a un dress code assez strict. Les Chandelles n’acceptent pas n’importe qui. Les hommes doivent porter une chemise et une cravate. Le jean est permis s’il est sobre et bien coupé. Oublie le Diesel défoncé. Le choix des chaussures est aussi très important. Si t’es un mec, chaussures de ville bien cirées. Si t’es une fille, c’est talons obligatoires. Si t’en as pas, la boîte t’en prête. Tu donnes ta taille et tu essayes. »

23h40 : Nous remontons la rue Thérèse et croisons une autre foule, celle du Paris-Paris, à quelques rues de là. « J’adore ce côté un peu schizophrène. Me dire que demain soir, je serai au P-P pour une soirée genre Flouokids ou Jean-Nippon, ça m’excite énormément ». Je cherche l’enseigne. « Comme tu vois, c’est très discret, pour ne pas attirer tous les pervers de Paris. On est dans un quartier chic, très loin de Pigalle et des mecs bizarres. Je suis sûre que la moitié de l’immeuble ne sait pas qu’au rez-de-chaussée, il y a une boite à partouzes. » La vitrine des Chandelles est barrée par un film opaque. Nous entrons dans un sas et sonnons. Un autre couple attend et discute. Le temps s’écoule mais personne ne nous ouvre. Marie sonne encore. Après cinq minutes, le portier nous salue. L’autre couple est refoulé. « Le mec n’était pas classe ,mais surtout il avait des Timberland fatiguées... » C’est notre tour. Le portier me regarde des pieds jusqu’à la tête. C’est bon. Nous patientons à l’accueil et donnons nos vêtements. « Tu dois tout laisser, surtout ton sac à main, à cause des téléphones portables qui prennent des photos. Il y a beaucoup de gens connus qui viennent ici, genre Thierry Ardisson, Patrick Sébastien... Si des photos d’eux se retrouvent à la une de Voici, c’est la fin des Chandelles. En même temps, ce serait trop drôle. » Nous payons, 75 euros, le tarif pour un couple, une consommation offerte.

Minuit : Nous descendons un escalier qui mène jusqu’à à la boite. En bas des marches, un buffet est dressé. « C’est génial, tu peux prendre tout ce que tu veux : bonbons, fraises Tagada, des jus, des fruits... » Je remplis mes poches arrières de Carambars et de Schtroumpfs emballés dans du sopalin. La décoration est très soignée : moquette épaisse, tissu au mur. Les gens rient, fument le cigare. « On parle toujours de mixité sociale… ici, tous les milieux se mélangent. Le grand, là-bas, est prof de sport dans un collège à Boulogne. Il est un peu beauf. Il vient une fois mois, pas plus, il faut quand même avoir les moyens. Au fond là-bas, c’est un couple très prout-prout, hyper bourgeois. Le mari travaille chez Renault, genre dans les dix premiers. Il vient avec sa femme mais n’échange pas. Il y a deux catégories aux Chandelles : les échangistes et les mélangistes. Les échangistes viennent en couple et les mecs font l’amour avec la femme de leur pote. Les mélangistes font l’amour au milieu des autres mais n’échangent pas. Parfois, ils se caressent, se sucent mais ça ne va jamais plus loin. En tout cas, il n’y a jamais de pénétration. » Quelques personnes discutent au bar, des mains se perdent sur les reins. Je marque le rythme en tapant ma semelle sur le sol du dancefloor. « La musique est nulle, c’est un DJ de mariage, il enchaîne de la dance commerciale avec du funk. Mais les gens ne viennent pas ici pour la musique. »
Marie embrasse un ami puis m’entraîne visiter les back room. Elles sont encore vides et s’enfilent sur un couloir en « S ». « Il y en a pour tous les goûts : grandes salles avec grands lits, petite pièce orientale, murs en pierre et grille en fer... le tout dans la pénombre. » Je découvre un petit hall. Il y a les toilettes et une autre porte. « C’est une salle de bain. Tu as tout le confort d’une salle de bain de grand hôtel : très grande douche, serviettes, savon, déodorant... tu as même des flacons de parfums que tu peux utiliser. » Marie débouche le flacon de Marc Jacobs et parfume ses épaules. « T’en veux ? » Je ris sans penser aux auréoles sous ma veste en viscose.

0h40 : Nous buvons un Coca dans un sofa en cuir, à cheval entre la piste et les backrooms. Les Chandelles se remplissent et très vite, la boite est pleine. Au bar, les couples font connaissance. Une fille frôle le bras de Marie et lui sourit. Marie répond par un sourire et mord la paille de son Coca.

01h00 : D’un coup, la foule quitte le dancefloor et part vers les backrooms. Marie se lève et m’entraîne avec elle. Hommes et femmes se déshabillent, commencent à faire l’amour, sans pudeur et sans gêne. Le professeur de sport range ses vêtements en boule dans un coin du grand lit. J’aurais peur de perdre mon bip d’interphone et ma clé USB. A ma droite, une fille à genoux fait une fellation à un homme en chemise resté debout. L’homme lui caresse les cheveux. Il n’y a presque aucun bruit. Pas de cris ni d’insulte, seulement des râles discrets. Les gens se parlent en chuchotant.

01h20 : Le cadre de Renault prend sa femme par derrière, debout contre la grille en fer. Des couples voyeurs observent leurs ébats et se masturbent. « Les voyeurs sont assez mal vus ici. Il vaut mieux participer. » Merde. « Si tu ne veux pas, tu peux regarder mais certains prennent mal que tu les observe en te touchant. Ça fait partie des règles tacites de l’endroit. » Dans un autre salle, le prof de sport fait l’amour en levrette à une métisse tandis qu’elle suce un autre homme. Il transpire et finit par jouir sur ses joues.

01h30 : La cinquantaine, un homme se cale derrière Marie et pose ses mains sur ses épaules. Marie se retourne et lui sourit, lui fait comprendre qu’elle n’est pas intéressée. « C’est l’avantage des Chandelles. Personne n’est obligé de faire ce qu’il ne veut pas. Le personnel veille à ce que tout se passe dans le respect. »

01h50 : Marie fait l’amour avec un couple du même âge. « Ce sont des amis, on s’est rencontrés en vacances à Hammamet. En dehors, on prend des cafés, on s’appelle. Et de temps en temps, on se retrouve ici. La fille adore me regarder sucer son mec. C’est son trip. Parfois, elle me caresse le dos. »

02h10 : Marie se masturbe en regardant ses amis faire l’amour. A genoux sur le lit, elle jouit. Lui vient d’éjaculer sur la poitrine de son amie. Comme tous les autres, Marie ne reste pas une fois l’orgasme atteint. Elle ramasse ses affaires laissées en boule dans un coin du canapé et salue ses amis. Elle renfile ses bottes dans le petit hall devant la salle de bain.

02h25 : Nous quittons les chandelles et saluons le portier. Marie est fatiguée mais souriante. Nous rentrons en taxi. « Ca t’a plu? »

 


Par Vincent Martin // Illustration : Java.