Les stickers des CD, habituellement, on les jette aussitôt le cellophane enlevé. Qu'est-ce qui a fait que tu as commencé à les collectionner ?
Victor Castell-Lavez : Quand je travaillais chez un disquaire à Berlin, la procédure était la suivante : de nouveaux CD nous arrivaient quasiment tous les jours. Et pour les mettre en rayon, le cellophane devait être enlevé. Les disques devaient être ôtés de leurs boîtiers et rangés derrière le comptoir, simplement pour que personne ne puisse les voler. Un jour je me suis retrouvé devant nos ordures, et nos poubelles étaient remplies à ras-bord d'emballages en cellophane avec des stickers dessus. C'était la première fois que je me suis dit, oh mon Dieu, nous jetons une partie intégrale de l'objet CD, comment pouvons-nous faire ça ? À partir de ce moment, j'ai commencé à collectionner ces stickers et je les ai mis sur le mur de mon bureau dans l'arrière-boutique - juste pour éviter que quelqu'un ne les jette. Et ça a été le début de ma collection de stickers et des archives qui en sont sorties.
R-6926607-1429663453-6470.jpegLe célèbre autocollant-banane conçu par Andy Warhol pour le premier album éponyme du Velvet Underground et de Nico (Verve, 1966)

Le CD est un support ingrat, qui n'inspire pas, à l'heure de sa disparition progressive, beaucoup de regrets et de nostalgie. Est-ce que tu veux redorer sa réputation ?
Tu as raison. Le CD est un produit instantané qui, comparé au vinyl, a une très courte durée de vie. Et puis il évoque peu de nostalgie, parce qu'à un moment donné tout le monde était content que les jours poussiéreux du vinyl soient derrière nours, et que l'histoire de la musique puisse d'un coup être transformée en une suite de 1 et de 0. Cela veut dire que le CD était aussi le symbole de la numérisation de nos vies quotidiennes. Pour la plupart d'entre nous, le CD a été le premier objet digital que l'on a pu se payer - et c'est pourquoi nous l'avons apprécié (et l'apprécions encore aujourd'hui).
Mais d'une autre côté, il y avait, collectivement, un grand espoir attaché au CD. L'espoir d'un nouveau futur, d'une utopie se produisant ici et maintenant, devant nos yeux. L'ère digitale a décollé et tout le monde est devenu si euphorique qu'il est devenu très facile d'oublier le passé. Ça a aveuglé tout le monde, et des gens ont vendu leur collection de vinyles à leur disquaire du coin dès qu'ils ont acheté leur premier CD. Je connais beaucoup de cas comme ça. Et je connais beaucoup de gens qui regrettent profondément ce qu'ils ont fait à cette époque...
Avec le projet Sticker Removal Archives, il s'agit moins de "redorer la réputation du CD", pour reprendre tes mots, mais plus d'indiquer sa place dans le complexe historico-sociologique que je viens de décrire. À cause du sens symbolique du CD, le sticker était la métaphore idéale pour cet objet en voie d'obsolescence. Bien sûr, c'est ce qui se passe tous les jours : des choses meurent et sont remplacées par d'autres choses. Une règle de base du capitalisme est de continuer à faire circuler les produits indéfiniment. Mais c'est là que l'anthropologie est utile : pour préserver ces cultures en train de disparaître et éviter qu'elles ne deviennent qu'un espace vierge de l'Histoire.
Et à ce moment-là la Sticker Removal Archives arrive : jusqu'ici, le sticker et son histoire était complètement ignoré. Alors que les pochettes de disque ou les photos de musiciens devenaient des aspects visuels proéminents de l'industrie musicale, le sticker n'a pas eu cette chance. Donc cela veut dire que cette expo au festival BBmix sera la première au monde à se focaliser sur le phénomène du sticker CD.

Capture d’écran 2016-11-23 à 15.21.03Nouvelle Vague, Bande à part (Peacefrog Records, 2006)

À un moment où la musique devient entièrement immatérielle, est-ce que tu vois ça comme un paradoxe de s'attacher à ce que tu appelles "une chose extrêmement concrète" ?
Absolument. Mais l'humanité et son histoire est un paradoxe en elle-même. Et la dématérialisation de la culture suit la même règle paradoxale que tout le reste : chaque développement est accompagné par un contre-développement. Le retour du vinyl est arrivé juste après et était une réaction immédiate et immanente au développement du streaming. Et cette dialectique peut être vue comme la force motrice à la base de notre société de consommation capitaliste.
Capture d’écran 2016-11-23 à 15.22.03Kylie Minogue, Fever (Parlophone, 2001)

Le sticker est "le" symbole de l'aspect commercial de la musique, puisqu'il est là pour attirer l'oeil du chaland dans les rayons des supermarchés, mais vous en faites un phénomène "mystérieux". Pourquoi ?
Simplement parce qu'il est ces deux choses à la fois : un symbole de la culture publicitaire, mais aussi un phénomène mystérieux ! Considère le sticker comme un fantôme : il a été là, mais quand tu l'as enlevé de l'emballage du CD ou de son boîtier, il est parti - mais pour n'importe quelle raison il peut toujours réapparaître. Parce que pour les fantômes, il n'y a pas de continuum espace-temps tel que nous le concevons. Les fantômes suivent leurs propres règles et leurs propres intérêts - et pour n'importe quelle raison leur intérêt maintenant peut être de réapparaître. Ça peut sembler irrationnel et un peu difficile à suivre ce que je viens de dire. Mais il est possible de comprendre pourquoi et quand les fantômes apparaissent ou ce qu'est leur message. Et à partir du moment où tu prends ce phénomène sérieusement, ils t'envoie un message clair.
Jacques Derrida a inventé le terme d'hantologie, dans Spectres de Marx [éd. Galilée, 1993, NDA], à propos de Marx mais aussi d'Hamlet. Et la phrase d'Hamlet, "time is out of joint[traduction un peu difficile de Shakespeare, que l'on pourrait rendre comme ceci : "le temps est hors de ses gonds", NDA] résume à la perfection, à mon avis, ce que nous sommes en train de vivre en ce moment : après la fin du modernisme et ses grandes narrations [thèse centrale du livre de Jean-François Lyotard, sorti en 1979 aux éditions de Minuit, appelé La condition postmoderne, NDA], la chute du socialisme et de ses idéaux utopiques en 1989 [la date de la chute du mur de Berlin, NDA], après le 11 septembre 2001, et maintenant après Trump, nous sommes renvoyés à une vision du futur qui est trop absurde pour être réelle. Comment quelqu'un pourrait-il imaginer comment sera le monde dans deux ans ? Et qui peut se représenter quel genre de musique on écoutera dans quelques années ?
La prévisibilité des événements est devenue quasi impossible parce qu'on a perdu tout sens du temps linéaire. Cela veut dire qu'à partir de maintenant, nous sommes dans une temporalité qui ne peut être reconstruite qu'à travers les éléments historiques du passé. Les fragments de ce passé semblent flotter dans l'espace. Et l'un de ces fragments flottants est le sticker de CD.



Si tu devais nous donner tes 5 meilleurs stickers de tous les temps, ce serait lesquels ?
N'en donner que 5 est un peu difficile, mais je peux t'en donner dix qui méritent d'être cités. Je ne suis pas sûr que ce soient les "meilleurs", mais peut-être que la variété de ma sélection peut donner une idée de la gamme très vaste de designs de stickers et de leur language iconographique.
Capture d’écran 2016-11-23 à 14.58.18Kraftwerk - Autobahn (Phillips, 1974)
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Berliner Philharmoniker & Herbert von Karajan - Ludwig van Beethoven, Symphonie Nr. 5 (Deutsche Grammophon, 1977)
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Björk - Medúlla (One Little Indian, 2004)
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DJ Mehdi - Lucky Boy (Ed Banger, 2006)
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Throbbing Gristle - Part Two - The Endless Not (Mute Records, 2007)
Capture d’écran 2016-11-23 à 15.05.37Tony Conrad & Faust - Outside The Dream Syndicate & Alive (Table of the Elements, 2005)
Capture d’écran 2016-11-23 à 15.07.46Sunn O))) & Boris - Altar (Southern Lord, 2006)
Capture d’écran 2016-11-23 à 15.08.50Neil Young - Mirror Ball (Reprise Records, 1995)
Capture d’écran 2016-11-23 à 15.09.40Falty DL - Hardcourage (Ninja Tune, 2013)
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Electro Hippies - The Only Good Punk (Peaceville Records, 1988)

++ Le site officiel et la page Instagram de la Sticker Removal Archives.
++ L'exposition se tiendra ce week-end, les 26 et 27 novembre, dans le cadre du festival BB Mix au Carré Belle-Feuille (Boulogne-Billancourt).