Ton métier semble irréel : tu fais ce que tu aimes mais tu arrives pourtant à te faire rémunérer ! Quel est ton secret ?
Malika Favre :
Beaucoup de travail, des jolies rencontres et une bonne dose de chance aussi. Adolescente, je n’aurais jamais imaginé en faire mon métier, mais je dessinais tous les jours ou presque, pour le plaisir surtout et parce que le dessin était une sorte d’exutoire pour moi. Je me suis ensuite dirigée vers les arts appliqués après un bac S, mais là encore, je ne pensais pas être illustratrice ; je me voyais travailler en agence ou en studio de design, faire des logos et des campagnes de pub. Un vrai métier, quoi... Ce n’est que bien des années plus tard, à 28 ans et après un passage en studio à Londres, que j’ai réalisé que j’avais developpé un style illustratif qui m’appartenait et qu’il fallait que je me lance en indépendante. Le fait de ne m’être jamais mis la pression m’a beaucoup aidé aussi, je pense, et le reste est arrive très organiquement et sans trop chercher.
New_yorker_web-1200x1638Page Turner, couverture du New Yorker, juin 2016

Qu’est-ce que ça a fait quand t’as eu ta première couverture du New Yorker ?
J’étais aux anges. La couverture du New Yorker faisait partie de ma bucket list des projets rêvés. Je me rappelle encore il y a quelques années recevoir un mail me demandant de faire une petite illustration pour leur revue littéraire. J’ai bien entendu dit oui tout de suite. Ils revenaient de temps en temps pour d’autres commissions, mais la couverture me paraissait très loin à ce moment-là. Après quatre années en freelance, je me suis retrouvée dans une spirale de travail qui ne me permettait hélas plus de prendre de l’éditorial, donc il m’a fallu refuser beaucoup de briefs, même ceux venant du New Yorker. Mais il y a presque un an, j’ai décidé de changer ma façon de travailler et de renouer avec les projets d’éditoriaux que je trouvais les plus intéressants conceptuellement. À partir de ce moment-là, je me suis promise d’accepter tout ce qu'ils me proposeraient et je m’y suis tenue. Les commissions pour ce beau magazine devenaient de plus en plus fréquentes jusqu'à ce jour ou j’ai reçu un email de Francoise Mouly, la directrice artistique, me proposant de m’essayer à la couverture.
J’ai sauté de joie puis je me suis mise au travail. Je lui ai envoyé une vingtaine d’esquisses différentes sur des thèmes larges - la femme, New-York, la lecture, les vacances… Elle était ravie et m’a donnée ma première couverture quelques semaines après. J’en suis maintenant à ma troisième depuis juin et je n'en reviens toujours pas. C'est un réel plaisir de travailler avec eux.
Kuoni_4Odyssée pour Kuoni, 2016

Ton style comporte un aspect très moderniste et audacieux, avec plein de couleurs vives tout en se montrant très pop et abstrait, ce qui lui donne un côté rétro quasi-60's. Mais quand on observe les couvs' du New Yorker, on se rend compte qu'elles lorgnent le plus souvent vers un style hyperréaliste... donc totalement à l'opposé du tien.
C’est vrai. Et j’avoue que la couverture était un rêve que je caressais de loin. J’avais conscience que mon style très graphique et très numérique d’une certaine façon n’était pas exactement dans la ligne éditoriale de ce que le New Yorker fait, mais je n’ai jamais pensé que c’était totalement impossible. Au fond, le vectoriel n’est qu’un outil comme un autre, et ce qui importe, ce sont les histoires qu’on raconte et les émotions que l’on fait passer. Ce que je retiens de mes couvertures préférées du New Yorker, et en particulier de celles de Chris Ware et de R. Kikuo Johnson, c'est cette force de la composition et cette intelligence visuelle. Leurs couvertures sont belles et pleines de sens (exemple, exemple, exemple... ndlr).
Je pense honnêtement que la technique est un détail ; ce qu’ils recherchent, c'est de l’originalité et de la pertinence, et je me sens extrêmement flattée de faire maintenant partie de cette belle famille.
OE_image1Orient Express pour la SNCF et l'Institut du Monde Arabe, 2014

Penses-tu te trouver un peu à contre-courant des tendances actuelles ? Et quelles sont tes influences ?
Ah ça, pas du tout ! Je vois du vectoriel minimaliste partout en ce moment, pas forcément très bon mais néanmoins présent... Pour être honnête, je ne sais pas quelles sont les tendances actuelles, mais je sais que le goût et la mode changent à une vitesse vertigineuse dans l’industrie graphique. Les courants changent trop souvent pour qu’il soit bon de les suivre, je trouve. Les choses repartent et reviennent par vagues, donc je préfère me concentrer sur la cohérence de mon travail et l’évolution lente et continue. J’avais toujours peur de passer de mode au début de ma carrière - maintenant je n’y pense plus et j'avance à mon rythme.
KamaSutra_image2Alphabet érotique pour le Kama Sutra Project, 2014

Tu as un style reconnaissable au premier coup d’oeil, que tu travailles sur des projets personnels ou pour de grandes marques. Vois-tu une différence profonde entre ces deux sortes de projets ?
Pas fondamentalement, non. La force d’un illustrateur, c'est sa patte ; et même si les travaux commerciaux laissent moins de liberté, une chose qui ne doit pas être remise en question est l’approche graphique et conceptuelle. C'est pour cela que les marques m’approchent, donc il ne serait pas logique de me brider dans un style qui n’est pas le mien. Après, je dois parfois adapter mon travail au client - mais cela a aussi du bon et peut créer des résultats inattendus, comme ma prochaine collaboration pour Sephora Xmas, qui se rapproche d’un univers plus comics.
SephoraUS_image3Beauty pour Sephora, 2015

Ton utilisation fréquente de l’espace négatif fait que dans tes oeuvres, la distinction entre personnages et décor devient floue et, en réalité, secondaire. Ceci dit, j'ai lu que tu décrivais ton style comme "narratif". Pourrais-tu expliciter ?
J’aime raconter des histoires, tout simplement, même si mes histoires sont un peu mystérieuses ou parfois cachées… Les espaces négatifs permettent de raconter beaucoup de choses sans trop en dire ; je trouve cela très intéressant autant visuellement que conceptuellement. Surtout quand il s’agit d'aborder les sujets érotiques, qui demandent de la subtilité et de la douceur. L’idée dans mon travail est aussi de réduire au maximum les éléments, d’en retirer l’essence, mais l’oeuvre doit toujours être visible et lisible pour marcher.
New_yorker_web-1200x1638-24fps_2The Laureate, couverture du New Yorker, octobre 2016

Je sais que tu es Française et as fait tes études à Paris. Pourtant, tu t'es installée à Londres. Y a-t-il une raison particulière derrière cela ?
J’ai voulu passer une année à l’étranger pour voir un peu autre chose, et comme beaucoup d’expats', je ne suis jamais rentrée. Cela fait maintenant 12 ans que je suis là-bas. Je ne nourrissais pas de désir particulier de vivre à Londres, mais j’ai vite découvert que la scène créative était beaucoup plus riche et diversifiée qu’à Paris. Peut-être aussi que d’être hors de ma zone de confort m’a poussée à aller vers les autres, à sortir plus, travailler plus… je ne sais pas exactement ce qui fait que je reste encore ici, en dépit de ce temps pathétique et du coût exorbitant de la vie, mais quelque chose m'y retient encore. Je suis probablement un peu devenue Anglaise, sous certains aspects. En revanche, mon accent reste toujours aussi fort qu’à ma descente de l’Eurostar !
FormationFormation pour The New Yorker, 2016

Quels conseils donnerais-tu à quelqu'un voulant se lancer dans le métier d'illustrateur ?
De travailler, d'être sympa et de ne pas s’attendre à décrocher la lune immédiatement. Les bonnes choses se méritent et prennent du temps.

14449747_10153781243711160_5103257529016041_n++ Vous pouvez retrouver Malika Favre sur son site officiel et son compte Instagram.