Où as-tu grandi et comment as-tu commencé le dessin ?

Chuck Sperry : Je suis né à Dayton dans l’Ohio en 1962 et j’ai grandi là-bas. Mon école était d'ailleurs juste à côté de l’endroit où les frères Wright ont inventé le premier avion. Mes deux parents étaient artistes et ils m’ont comblé, pourri-gâté toute mon enfance. Mon père, John Sperry, était un sculpteur, ancien apprenti du sculpteur Robert Koepnick, lui-même apprenti du Scandinave Carl Milles, qui était lui-même élève de Rodin. Ma mère, quant à elle, était peintre. En parallèle de sa passion pour la peinture elle bossait dans la publicité - et pas n’importe laquelle, celle des années 60 - et elle a vite été promue vice-présidente de sa compagnie. Dans le contexte de l’époque, à savoir l’ère Mad Men des années 60, c’etait un énorme accomplissement.

Pour ce qui est du dessin, j’avoue que je dessine depuis aussi longtemps que je m’en souvienne. J’ai toujours travaillé auprès de mon père et de ma mère, pris des cours d’Arts plastiques pendant et en-dehors de l’école. Après le lycée, je suis parti étudier le journalisme à l’université du Missouri, et même pendant mes études supérieures, j’étais le dessinateur et caricaturiste du journal politique de l’université. A l'époque, j’ai d’ailleurs remporté quelques prix pour mes dessins.

Plus tard, je suis devenu très ami avec deux de mes mentors : Mike Peters, caricaturiste du Dayton Daily News, qui fut le premier caricaturiste à recevoir un Prix Pulitzer pour son œuvre critique de l’ère Nixon, et Franck Stack, mon professeur d’Arts plastiques à l’université du Missouri, qui a créé la première bande dessinée comique underground, The Adventures of Jesus. Cette BD incroyable raconte l’histoire du fils de Dieu, qui refuse de s’engager dans la guerre du Vietnam. C’est vraiment grâce à ces deux mentors que j’ai réellement forgé mon esprit critique et politique.

 

Qui sont tes héros, artistiquement parlant ?

Après l’université, je suis allé à New-York où j’ai entamé un job de co-éditeur pour une BD underground appelée World War 3 Illustrated. J’y suis resté jusqu’en 1985, soit environ 30 ans de ma vie. À cette époque j’ai eu le plaisir de rencontrer et de travailler avec des artistes tels que Seth Tobocman, Peter Kuper, Eric Drooker, Art Spiegelman (auteur de Maus, BD culte sur la Seconde Guerre Mondiale, ndlr), Sue Coe et bien d’autres encore. J’ai quitté New-York pour San Francisco en 1989, juste à temps pour vivre le «Big Earthquake». Je suis devenu le directeur artistique d’un journal underground, le Filth, qui, à l’époque, publiait  dix mille exemplaires une fois tous les deux mois. Grâce au Filth, j’ai pu rencontrer et travailler avec des artistes originaires de San Francisco tels que Robert Crumb (pape de la BD underground, politiquement satirique et sexuellement débridée, ndlr), Spain Rodriguez, Paul Mavrides, S. Clay Wilson et Victor Moscoso.

 

Plus généralement, d’où proviennent tes influences ?

D'une manière générale, je suis inspiré par toute l’histoire de l’Art du poster. Dans mon travail, je rends hommage à de nombreuses périodes et de nombreux styles, tout en apportant ma vision plus contemporaine de l’art de l’affiche. Je suis autant attiré par les œuvres de Toulouse-Lautrec que d’Alfons Mucha ou Gustav Klimt. Mais je suis aussi très inspiré par toute la période psyché' des années 60, ainsi que l'ère des graffitis et du street art de ces dernières années. Mon envie, c’est de réaffirmer tous les courants que je viens de te citer dans le contexte de l’Art du XXIème siècle.

 

Tu réalises essentiellement des posters. Lesquels accrochais-tu sur les murs de ta chambre d’ado?

J’avais Peter Max, The Who, Roger Dean, Gary Grimshaw, du MC5, et à côté de tout ça, une tapisserie indienne, une carte du Vietnam et un poster noir sur lequel était inscrit «Blow Your Mind !». Puis en grandissant, arrivèrent The Clash, Bad Religion, Black Flag, DEVO et Dead Kennedys.

 

Depuis combien de temps dessines-tu et imprimes-tu tes posters, et qu’est ce qui t’a donné le goût de ce type d’Art ?

Je fais des posters depuis les années 80, mais mon tout premier poster fut pour un groupe de punk rock. Par la suite, j’ai été invité à faire ma première affiche au Fillmore Auditorium en 1994, et ce fut ma vraie première expérience d’affiche professionnelle. J’ai fait environ 25 posters pour eux depuis. Leurs posters sont magnifiques, imprimés en offset, et ils sont donnés gratuitement au public à la fin des concerts qui y ont lieu. 

 

Et où as-tu appris à dessiner et imprimer des posters ?

J’ai appris les techniques d’impression et de sérigraphie à la même époque, autour de 1994 en travaillant avec un groupe d’imprimeurs appelé les Psychic Sparkplug. J’ai commencé à imprimer des affiches pour des potes qui, à l’époque, faisaient des concerts en première partie de Nirvana et de groupes comme les Melvins. Par la suite, c’est en 1997 que j’ai lancé mon propre studio d’impression, toujours à San Francisco, en collaboration avec Firehouse. A l’époque, on imprimait des posters pour les Virgin Megastores. Grâce à Virgin, j’ai fait des posters pour les Rolling Stones, U2, les Beastie Boys et d’autres groupes complètement dingues que j’adorais ; c’était comme si mon rêve devenait réalité.      

 

As-tu toujours imprimé tes propres posters ?

Oui, j’ai toujours imprimé moi-même mes posters. C’est un choix artistique, car je veux réaliser mon Art de mes propres mains. C’est aussi un choix politique, vu que je pense véritablement que l’Art est noble quelle que soit sa forme, et qu'on doit le glorifier sans relâche ! Je me suis récemment retrouvé devant ma propre presse, imprimant moi-même une édition de 2000 sérigraphies faites main en six couleurs pour la tournée nord-américaine de Nick Cave & The Bad Seeds.

 

Quels sont les artistes français que tu apprécies le plus ?

J’ai eu la chance de rencontrer et de passer quelques merveilleux moments avec Frank Margerin (l'auteur de Lucien, célèbre série de bandes dessinées humoristiques sur un "rockeur à banane" de banlieue, ndlr), Enki Bilal et Moebius, que j’adore et dont j’admire le travail. J’ai suivi l’évolution de la BD française pendant des années et je suis très friand de François Boucq, mais aussi de Tanxxx, que je connais très bien d’ailleurs. Je suis aussi très admiratif du travail de Pakito Bolino et Caroline Sury, qui font de superbes créations avec leur collectif marseillais. Le Dernier Cri, c’est très brut, j’adore ! Récemment, j’ai eu la chance de rencontrer Anne et Julien, deux artistes qui ont monté la revue et l’exposition Hey !, et depuis, je suis de très près leur parcours, avec, je l’avoue, une ferveur quasi-religieuse. Evidemment, à côté de ça, j’ai un grand respect pour le grand nom français des premières affiches - Toulouse-Lautrec pour ne pas le citer.  

 

Tu viens de Californie, as-tu déjà chiné une Californienne botoxée portant un short trop court perchée sur des rollers ?

Tu pourras seulement me trouver en train de «chiner» mon adorable petite amie depuis 24 ans, Nancy, qui est une pure Californienne punk rockeuse adorant les bolides à deux roues, le rock 'n roll et les vestes en cuir.

 

Tes posters sont très psychédéliques, est-ce que tu les dessines sous LSD ?

Sous LSD, je pense que le mieux qu'on a à faire, c'est encore de rigoler ! A mon sens, la tradition psychédélique doit être envisagée avec un panorama plus large, comme une étude de la perception, de l’interaction de la société et de l’environnement, et comme tenant un rôle important dans l’inconscient collectif afin que la société soit plus ouverte d’esprit. Je pense donc que tout cela a pu être atteint grave à la tradition psychédélique, c’est certain, mais aussi et surtout grâce à tout ce qui s'est passé à San Francisco. Par exemple, je suis en train de répondre sur mon iPhone, qui a été inventé ici à San Fransisco par Steve Jobs (San Francisco jouxte la Silicon Valley, ndlr), pour qui le rapport entre innovation, LSD et tradition psyché' ne fait plus aucun doute pour personne aujourd’hui. Tenir un petit appareil électronique dans ta main à Paris et parler en face à face à ton amour en Californie, c’est sûrement la plus grande innovation au monde - et c’est San Francisco qui a permis cette ouverture d’esprit sur le monde.

 

Il y a énormément de femmes nues à la longue chevelure dans tes dessins, aurais-tu une muse du même genre qui t’inspire ?

Justement, ces muses sont mes muses, et ce sont les Muses grecques. Je suis un passionné de la mythologie païenne et grecque, et j’ai d’ailleurs fait une offrande aux Muses à Athènes, elles qui continuent de m'inspirer depuis là-bas.

 

Je sais que tu adores le rock’n roll ; est-ce que tu écoutes de la musique pendant que tu es en train de créer, ou tes séances de travail sont plutôt silencieuses ?

J’adore écouter du rock 'n roll bien lourd pendant que je dessine, et tout particulièrement au moment de l’impression. Ça m’inspire - et surtout, ça me rend heureux !

 

En bon gars de la Californie, tu es plutôt The Mamas and The Papas ou Beach Boys ?

Beach Boys évidemment, ces purs génies de la culture surf ! Cependant, je suis encore plus fan des Red Hot Chili Peppers et de Metallica.

 

Et qui t’influence encore aujourd’hui ?

Dans mes impressions et ma sensibilité, je me sens plus proche d’artistes tels que Wes Wilson, Stanley Mouse, Victor Moscoso déja évoqué tout à l'heure, John Van Hamersveld ou encore David Singer. Tous ces artistes, j’ai pu les rencontrer grâce à la scène rock et au milieu du poster de San Francisco. J’ai eu l’opportunité de pouvoir discuter avec ces «grands» à quelques occasions dans l’année, et c’est toujours, toujours un très grand bonheurde le faire. Ils ont de l’expérience, ils sont très en avance sur moi et ils ont toujours de très précieux conseils à me prodiguer. On a récemment perdu Gary Grimshaw, une légende de Détroit qui, en ce qui me concerne, me manquera énormément - à la fois en tant qu'artiste et en tant que mentor personnel.

 

Andy Warhol disait à propos de la célébrité que c’était comme manger des cacahuètes : quand on commence, on ne peut plus s’arrêter. Tu es de plus en plus connu, alors est-ce que tu te sens un peu comme une star ?

Je suis tout simplement heureux de pouvoir vivre de ma passion, d‘y consacrer mes journées et d’avoir l’occasion de découvrir des endroits aussi grands et beaux que Paris par exemple. Plus encore, c’est un vrai bonheur que de rencontrer et converser avec des gens qui apprécient mon travail. Finalement, que cela me rende célèbre ou pas, ce n’est pas vraiment la question : ce qui compte c’est que cela fasse de moi un meilleur artiste, ou une personne meilleure sous tous les aspects. Voilà mon seul souhait.


++ Le site officiel de Chuck Sperry.
++ Le mois dernier, une sélection d'oeuvres originales de Chuck Sperry pouvaient être vues à l'exposition Pop Epoque - Made In California de la Galerie l'Oeil Ouvert, 74 rue François Miron à Paris.