Toutes tes photographies ont pour sujet le sexe, mais je n'ai pas l'impression que ton objectif soit d'exciter les gens, ni même de documenter les univers du porno et du BDSM. Que cherches tu à capter du sexe dans tes photographies ?

Barbara Nitke : Ce qui m'intéresse, c'est de chercher, derrière les stéréotypes que l'on peut avoir sur les travailleurs du sexe et les pratiquants BDSM, la part d'humanité en eux, comme chez tous les autres. Je veux que mon travail exprime l'idée que fondamentalement nous sommes tous pareils, et que nous n'avons pas le droit de juger les autres sur leur vie sexuelle.

Comment t'es tu retrouvée à photographier les backstages des films pornos ?

Mon ex-mari, Herb Nitke, a produit un film porno connu dans les années 70 appelé The Devil in Miss Jones. Lorsqu'il a fait le sequel en 1982, j'ai demandé la place de photographe de plateau. Je l'ai obtenu grâce à Herb, mais j'ai fait un bon travail et le réalisateur, Henri Pachard, a commencé à m'engager pour tous ses autres tournages basés à New York. J'étais toujours embauchée pour shooter les images sexy standards qui servaient à la promotion du film, mais pendant ce temps là, je prenais aussi des photographies pour moi. Ce sont ces dernières que l'on peut retrouver dans le livre American Ecstasy.

 

Tu as commencé à faire ça dans les années 80, à l'époque où la pornographie était en plein boum, ce qu'on appelle "l'Âge d'Or du Porno". Pourquoi un tel essor de cette industrie à ce moment là ?

L'Âge d'Or du Porno (des années 70 au milieu des années 80) était la période où la représentation du sexe dans les films s'est étendue des productions underground et des courts-métrages au mainstream. La révolution sexuelle était en fleur et le SIDA n'existait pas encore. C'était le moment parfait pour que les films sexuels fleurissent. Et puis – c'est difficile à concevoir aujourd'hui – il n'y avait pas Internet. Les lecteurs-cassettes venaient à peine d'être inventés. Les gens allaient dans de vrais cinémas pour voir des pornos, ce qui fait que les films en eux-mêmes paraissaient plus beaucoup plus grandioses. C'était vraiment une époque grisante.

 

Le destin fulgurant de l'acteur porno qui devient une star du jour au lendemain puis qui est détruit par le milieu dans les années 70-80, est-ce un mythe ?

À l'époque, ça me paraissait vrai. Je connaissais des pornstars qui jouissaient d'une grande popularité pendant un temps, mais qui souffraient aussi d'addictions à la drogue, et qui semblaient dépenser tout leur argent aussi vite qu'ils le gagnaient. Il arrivait qu'ils disparaissent, et je pensais qu'ils avaient été détruits par l'industrie. Mais je suis restée en contact avec nombre d'entre eux, autant que je le pouvais, et je me suis rendue compte que la plupart de ceux qui avaient disparus étaient seulement allés en désintox. Ils avaient arrêté la drogue et s'étaient posés. Ils avaient trouvés des boulots ordinaires, s'étaient mariés, avaient des enfants, et vivaient des vies tranquilles. Alors maintenant, je dirais que c'est un mythe.

 

La drogue était-elle vraiment un fléau sur les tournages ?

Un fléau est un mot trop fort, mais il y avait effectivement beaucoup de drogues qui circulaient sur les plateaux.

 

Quelles pornstars de l'époque as-tu côtoyé ? Comment étaient-elles personnellement ?

Je connaissais la plupart d'entre elles, et c'était généralement des gens comme tout le monde. Je ressentais toujours qu'ils cherchaient l'amour et essayaient de trouver un sens à leur existence. Ron Jeremy, par exemple, est un homme très intelligent et très gentil dans la vraie vie. Il est sensible, il souffre quand il réalise que des gens se moquent de lui derrière son dos. Il veut être accepté pour ce qu'il est, comme nous tous.

 

As-tu vu des histoires d'amour naître sur les plateaux ? Des relations durables ?

Il y avait beaucoup d'histoires d'amour, mais peu de relations durables. J'ai néanmoins quelques exemples de couples au long cours : notamment Nina Hartley et Ernest Green. Elle est exhibitionniste et il aime la regarder avec d'autres hommes. Ca fait déjà 10 ans qu'ils sont ensemble. Il réalise des films fétichistes, alors qu'elle réalise et joue toujours dans des pornos, ce qui est plutôt cool vu qu'elle a une cinquantaine d'années.

 

Comment le milieu du porno a-t-il vécu l'arrivée du SIDA ? Comment as-tu ressenti cette période personnellement ?

Ça a pris un moment avant que les gens prennent le SIDA au sérieux. Lorsque nous commencions à en entendre parler, beaucoup d'acteurs pornos avaient l'impression qu'ils ne pouvaient être touchés parce que les hommes n'éjaculaient pas à l'intérieur des femmes. Bien sûr, il s'agissait d'une forme de déni, et j'ai été très troublée par ça. Mais finalement, l'industrie a accepté l'idée qu'ils devaient trouver un moyen de faire passer des tests régulièrement à tous les travailleurs.

 

A partir des années 90, tu as commencé à prendre des photos sur des tournages fétichistes et SM. Pourquoi ce revirement ?

Vers la fin des années 80, l'industrie du porno hardcore a déménagé à Los Angeles. J'avais décidé de rester à New York, mais ça impliquait ne plus travailler dans le porno pendant quelques années. Au début des années 90, le porno fétichiste commençait à devenir assez populaire. J'ai donc commencé à exercer pour des compagnies new-yorkaises qui étaient originellement des petites entreprises underground qui produisaient des vidéos-cassettes.

 

Gardes-tu le souvenir de quelque chose qui t'a choqué quand tu es arrivée dans ce milieu ?

Je ne savais rien du BDSM ou du fétichisme quand j'ai commencé à travailler sur ces plateaux, alors j'étais nerveuse avant d'y aller. Mais je me suis rapidement rendue compte de l'importance énorme accordée à la sécurité, et un mot-de-passe était toujours prévu pour mettre fin à la scène si il y avait besoin. Il n'y avait rien dont l'on puisse être choqué.

 

De quelque chose qui t'a ému ?

Je me souviens d'une nuit où une actrice était hystérique à cause de quelque chose que lui avait fait son ex-mari. Elle s'est saoûlée et marchait en chancelant sur le plateau demandant qu'on la fouette. Elle n'arrêtait pas de crier "frappe-moi, que je ne ressente pas la douleur !". Le réalisateur était très gentil avec elle. Cette scène m'a fait commencer à me rendre compte à quel point le sadomasochisme était complexe.

 

De quelque chose qui t'a fait rire ?

Une autre fois, j'étais dans dans la salle de maquillage où quelques travestis étaient en train de se préparer. L'un d'eux a dit à l'autre, "Si je dis 'mets-toi à genoux, sale petite merde', contente-toi de le faire, OK ? Sinon je dois t'attraper les cheveux et te pousser en essayant de ne pas enlever ta perruque et tout, c'est beaucoup de boulot". "Je ne vois pas pourquoi je dois toujours être le dominé", a répondu le second, "et si je ne suis pas d'humeur ?". "Oh allez, c'est juste un film, OK ? Fais ce que je te dis et réponds quelque chose comme 'Oui maître, merci maître' OK ? Ce n'est quand même pas si difficile, non ?".

 

Comment étaient les réunions de l'Eulenspiegel Society, le plus ancien groupe d'éducation et de soutien de la culture SM aux USA, auxquelles tu as participé ?

Ils se retrouvent deux fois par semaine et organisent des soirées le week-end. À toute les réunions, une démonstration prenait la première moitié de la soirée. Par exemple, quelques-uns montraient aux autres comment utiliser un fouet – en mettant toujours l'accent sur la sécurité et sur la manière de rendre la pratique agréable pour le dominant et le dominé. Puis, pendant la seconde partie de la soirée, tout le monde s'asseyait en cercle et parlait. Ces discussions étaient considérées comme totalement privées et tout le monde devait consentir au secret. J'ai tellement de souvenirs intenses de l'Eulenspiegel Society. C'était des gens incroyables. J'ai rencontré beaucoup de mes plus proches amis là-bas.

 

Par la suite, tu as commencé à prendre en photo dans l'intimité des couples rencontrés dans ce milieu et tu as compilé les images dans un livre au titre évocateur : Kiss of Fire: A Romantic View of Sadomasochism (2003). Qu'est-ce qui te fascinait chez les couples BDSM ?

J'adorais le fait que ces couples s'aiment vraiment l'un l'autre, qu'ils ne soient pas en train de jouer la comédie. Ils étaient véritablement ravis de trouver des scènes cool qui pourraient plaire aux autres. Et leur exubérance a eu d'autant plus d'impact sur moi du fait que je venais du monde usé du porno. Les amoureux sadomasochistes ont été comme une bouffée d'air frais. C'étaient des gens ordinaires avec une vie sexuelle extraordinaire.

 

Penses-tu que grâce à des travaux comme les tiens, les minorités sexuelles sont désormais plus reconnues, ou que les gens qui en font partie sont toujours considérés comme des dangereux sexopathes ?

Je pense que notre société fait des progrès. Aujourd'hui, il y a beaucoup d'oeuvres d'Art qui représentent toutes les sortes de minorités sexuelles, et je pense que plus ces travaux sont exposés, plus les différents styles de sexualités sont démocratisés. Je pense aussi qu'Internet a fait une énorme différence : les gens peuvent avoir accès facilement à l'information maintenant, alors qu'auparavant, ils auraient dû y accéder par des moyens "underground".

 

Globalement, vois-tu une évolution dans la perception des gens de ton travail ? Sont-ils plus ouverts qu'avant ?

Absolument ! C'est incroyable de voir que mon travail soit accepté dans le monde aujourd'hui. Ça a pris beaucoup de temps, mais ç'en valait la peine.

 

Est-ce que prendre en photo des gens faire l'amour était excitant pour toi ? Est-ce que tu partageais le plaisir des gens que tu photographiais d'une certaine manière ?

J'ai toujours eu le sentiment d'être la troisième personne des scènes que je photographiais, que les couples me laissaient pénétrer dans leur vie amoureuse à un niveau émotionnel. Je pense que c'est pour ça que les images fonctionnent. Les émotions sont réelles, et elles ne sont pas retenues. Je suscitais aussi le désir et le plaisir d'une certaine manière. C'est dur à expliquer, mais je participais vraiment toujours à un certain niveau.

 

T'es-tu déjà mêlée à ce que tu photographiais physiquement ?

Non, j'étais très impliquée émotionnellement, mais jamais physiquement. Ici, à New-York, dans la scène SM, je suis considérée comme une voyeuse. J'aime regarder tout le monde, et les gens aiment que je les regarde et que je les photographie. C'est une position très spéciale, dont je suis extrêmement honorée. Je suis surtout fière de m'inclure comme un élément de la communauté BDSM.

 

Est-ce que ce que tu as photographié a eu une fonction libératrice sur ta propre sexualité ?

Oui, énormément. Tout ce que j'ai vu et photographié a eu l'effet de m'ouvrir l'esprit et de m'autoriser à être plus ouverte dans ma propre vie sexuelle.

 

Est-ce que tu ne trouve pas les autres milieux barbants après avoir fréquenté l'univers du porno et du BDSM ?

Comme tous les artistes, j'aimerais me dévouer entièrement aux travaux qui m'importent le plus. J'évolue en permanence, et récemment j'ai mis en scène mes propres scènes avec des mannequins et des acteurs. Elles ne sont ni porno ni BDSM, mais rappellent les deux univers. C'est amusant, et j'espère que je vais continuer à développer cette partie de mon travail.

 

++ Le site personnel de Barbara Nitke.

++ Les photographies issues du livre American Ectasy sont exposées en ce moment à la One Eyed Jacks Gallery à Brighton. Vous pouvez vous procurer le livre ici