Me pencher sur ton travail en général et ton livre en particulier, dans lesquels prédomine la problématique de l'identité queer, m'a rappelé la lecture de Didier Eribon qui m'a beaucoup marquée : «Au commencement il y a l'injure. […] "Sale pédé", "sale gouine" ne sont pas de simples mots lancés au passage». Ce sont des agressions verbales qui marquent la conscience. […] L'injure me fait savoir que je suis quelqu'un qui n'est pas comme les autres, pas dans la norme. Quelqu'un qui est queer : étrange, bizarre, malade... Anormal.» (Réflexions sur la question gay). Est-ce que tu te reconnais dans ces mots ? Est-ce que tu avais honte de ton homosexualité quand tu étais adolescente ?

Émilie Jouvet : Je ne m’identifiais pas comme homosexuelle à l’adolescence. Je ne rentre pas dans le cliché réducteur de ce que les gens pensent être une gouine, donc j'ai été épargnée par la lesbophobie, mais pas par le sexisme car je suis une femme. Par contre, quand j'ai commencé à dire aux gens que j’aimais une femme ou un homme trans, a être visible dans la rue en tant que couple et à me positionner publiquement, ça a commencé. Je comprends très bien ce que dit Eribon dans son texte. Même s'il n'y a pas toujours d’insulte ou de violence physique, il y a le regard méprisant ou condescendant, les questions iniques et vulgaires que des inconnus se permettent de nous poser a tout moment ( "et vous faites quoi au lit ?", "qui fait l’homme ?", "tu veux pas faire un plan à 3 avec ma copine ?" , "pourquoi tu détestes les hommes/les femmes ?" etc) ; qui rappellent qu'on n'est pas censés être normaux, qu'on est bizarres. Et surtout concrètement, dans la vie de tout les jours, on a les mêmes obligations que tout le monde, mais pas les mêmes droits, et nos enfants non plus. On est considérés comme des sous-citoyens. 

 

Peux-tu me raconter le jour où tu as fait ton coming-out devant tes parents ?

Le coming-out, on le fait tout au long de sa vie. À chaque fois que l’on rencontre une nouvelle personne, c'est un coming-out. Les difficultés ont été surtout dans les études ou dans le milieu professionnel, parce que mon travail parle de féminisme, de sexualité, de genre. C'est là où j'ai eu le plus de censure et de sales réflexions.

 

Bande-annonce de Too Much Pussy ! Feminists Sluts in the Queer X Show

 

Tu veux dire aux Beaux-Arts et à l’École de Photographie ?

Oui, et dans les expositions.

 

Pourtant on pourrait penser que c'est un milieu assez ouvert.

C'est ce que je pensais aussi avant d'y entrer, mais en fait pas du tout. 

 

Tu te définis comme une artiste féministe sex-positive...

Alors comment je me définis... Là, on a beaucoup parlé d'homosexualité, mais ce n'est pas vraiment le thème du livre. Je me définis comme une artiste, point : je fais des photos et des vidéos. Après, il y a ma personnalité et ma position politique, et je la décrirais comme féministe proche du courant troisième vague, c'est-à-dire plutôt sex-positif, oui.

 

Sex-positif : qu'est-ce que tu entends par ces mots ?

Il y a plusieurs courants dans le féminisme. Il y a le courant qu'on a appelé la deuxième vague, c'est-à-dire les féministes historiques des années 70 qui se sont battues pour les droits des femmes, mais qui avaient en plus une vision assez négative de la sexualité dans le sens où elles pensaient que les femmes étaient forcement des victimes et que pour empêcher qu'elles soient victimes, il fallait interdire tout ce qui était pornographie et prostitution, grosso modo que la sexualité hors du mariage et ses représentations étaient un danger. Ça a donné lieux à ce qu'on a appelé une Sex War aux États-Unis. Certaines femmes ne se reconnaissaient pas là-dedans et ont dit "non, les femmes ne sont pas des oies blanches, nous avons aussi notre mot à dire dans la sexualité, et plutôt que d'interdire, il faudrait plutôt se ré-approprier ces territoires, faire nos propres images, écrire nos propres livres". Parce que les femmes avaient été en quelque sorte bannies de la sexualité, les images et les écrits étant surtout produits par des hommes. Il fallait se la ré-approprier plutôt que de la proscrire. C'est très schématiquement l'une des différences entre les deux mouvements.

 

Making-of de Too Much Pussy ! : Judy Minx

 

Il y a encore aujourd'hui des mouvements féministes qui s'opposent au porno et à la prostitution comme les Femen. Qu'est-ce que tu en penses ?

Je ne me reconnais pas du tout là-dedans. D'ailleurs, de plus en plus de féministes revendiquent autre chose que ça. Par exemple, ce 8 mars, c'est la première fois qu'il y a eu deux manifestations féministes. La marche traditionnelle avec des femmes pour l'abolition de la prostitution, contre le voile ; et une marche baptisée le "8 mars pour toutes", pour toutes ces femmes qui se retrouvent rejetées du mouvement féministe blanc, bourgeois, institutionnel et moralisateur. Cette marche regroupait des femmes prostituées, des femmes lesbiennes, des femmes voilées et des hommes féministes.

Ce qui est terrible, c’est que le soir même, il y a eu une énorme rafle des femmes prostituées par la police, symbole fort qui prouve que la nouvelle loi contre la prostitution n’est pas là pour protéger les femmes prostituées, mais pour les réprimer encore plus violemment. 

 

C'est intéressant ce que tu dis parce que les mouvement féministes sont censés être anti-stigmatisation, mais on voit qu'ils reproduisent aussi finalement des mécanismes de stigmatisation. Dans ton livre, tu commentes une photo ainsi : "il y a quelques années, ce n’était pas évident d’aller à des soirées militantes avec des talons et du rouge à lèvres". Tu veux dire qu'il y a (ou y avait) un rejet des gouines féminines dans le milieu lesbien féministe militant ?

J'ai 38 ans ; quand j'ai commencé à aller dans des milieux militants, j'étais très jeune - j'avais 18-20 ans. Il y avait une méfiance assez forte envers les femmes qui montraient des signes extérieurs de féminité visibles. Je me rappelle de lieux où l'on me regardait avec suspicion, et où je devais insister sur le fait que oui, j'étais militante et politisée, malgré le fait que je sois blonde et en mini-jupe. Heureusement, ça a changé. Mais ça a changé parce que les fems (lesbiennes correspondant à une image féminine classique, ndlr) et les butchs (lesbiennes au style plutôt "garçon manqué", ndlr) se sont battues pour affirmer qu'il s'agissait là d'identités politiques et qu'on pouvait avoir une conscience politique en se réappropriant les codes de la féminité et de la masculinité, qu'il s'agissait justement de jouer avec ses codes, qu'on n'était pas obligé d'être tous dans le même uniforme pour avoir des idées et les défendre.

 

Ne crois-tu pas que trop définir et revendiquer une identité queer pourrait revenir à cliver encore plus le monde LGBT, à en faire une communauté périphérique ou encore un troisième genre ?

Les gens que je prends en photo ne sont pas forcément des lesbiennes, des gays ou des trans, c'est très mélangé. La plupart du temps je fais des portraits ou des nus, et leur sexualité est impossible à déterminer. C'est ça que j'aime bien. D'ailleurs, il ne faut pas confondre queer et LGBT. On peut être queer en étant hétéro, c'est un mouvement. La question du genre n'est pas non plus uniquement liée aux questions LGBT, mais plus à l'égalité entre les hommes et les femmes. Il y a pas mal de personnes LGBT qui sont très actives pour la reconnaissance de l'égalité hommes-femmes, parce qu'ils souffrent d'avoir étés rejetés pour ne pas avoir correspondu à ce qu'on attendait qu'ils soient par rapport à leur genre respectif. Le queer est un mouvement dans lequel se retrouvent beaucoup de gens très différents, quel que soit leur genre ou leur sexualité. 

 

Making-of de Too Much Pussy ! : Wendy Delorme

 

Dans ton livre, on voit beaucoup de photographies de femmes qui se rasent les cheveux, en train de se raser le pubis ou avec des poils sous les bras. Ça m'a fait penser au rôle symbolique de la coupe de cheveux afro dans les mouvements I'm Black and I'm Proud aux USA : je suis fier d'être noir, je suis fier de mes cheveux crépus. Affirmer son identité, c'est une affaire de poils ?

Oui, ça peut l’être pour certain(e)s. Il y a une pression sur les gens par rapport à la manière dont ils possèdent - ou pas - des poils ou des cheveux. Pour parler des poils du pubis ou des jambes, en 30 ans, on est passés de légèrement coupés à plus rien du tout. Contrôler les poils est un moyen de contrôler les corps. Pareil pour les cheveux : dans l'imaginaire, les cheveux longs sont associés à la féminité et l'hétérosexualité. Une femme n'est pas censée avoir les cheveux rasés, et même si ça se fait de plus en plus, ça reste un peu suspect. Les questions de représentations sont importantes pour être admis ou non dans la société.

 

Tu es photographe, mais aussi réalisatrice. Tu as réalisé en 2005 le premier porno lesbien et transgenre, One Night Stand, et en 2009, tu as monté une troupe éphémère de performeuses pour une tournée européenne afin de tourner un road-movie documentaire, Too Much Pussy ! Feminists Sluts in the Queer X Show. Pour les lecteurs qui l'auraient loupé, tu peux raconter en deux mots le contenu du show ?

J'ai travaillé avec des filles qui venaient de San Francisco, de Londres, de Berlin et de France. L'idée était de faire un spectacle pensé par des nanas qui parlerait du corps et de la sexualité d'un point de vue de femme. Tout le spectacle était construit là-dessus. On a fait une tournée européenne en mini-bus en bande et on est passées aussi bien dans des squats punk que dans des grand théâtres contemporains nationaux, des clubs hipsters ultra-hype ou encore des gay prides. On a fait des lieux très divers avec des publics très divers. Le show mélangeait aussi bien de la danse que du strip-tease burlesque et du performance-art – de la performance où l'on utilise son corps. Le spectacle avait été mis en place dans l'idée d'en faire un film. J'ai organisé la tournée pendant un an, et après j'ai filmé non-stop pendant le mois qu'a duré le tournage. L'idée du film était de montrer non seulement le spectacle, mais aussi l'intimité des filles, leurs discussions, leurs réflexions, quelle pouvait être l'énergie qui se créait entre artistes et comment elles pouvaient s'apporter des choses entre elles, etc. Je voulais montrer les 3 prismes de la sexualité : à travers le spectacle, à travers la réalité intime de leur propre sexualité (parce que je les ai aussi filmées quand elles avaient des aventures), et à travers la réflexion et les discussions politiques.  Les filles ne se connaissaient pas avant le tournage et elles sont vite devenues très intimes, elles ont beaucoup partagé sur leurs visions de la sexualité et sur ce qu'elles avaient envie de dire dessus.

 

J'imagine que c'était une expérience humaine très forte.

C'est super intense, on n'a pas dormi pendant un mois. Les filles sont restées en contact, certaines ont travaillé ensemble après. Beaucoup m'ont dit que cette expérience avait changé le cours de leur existence.

 

Que ce soit dans tes films ou dans tes photographies, le lien avec tes modèles est très important : ce sont la plupart du temps tes amies ou tes amantes. Considères-tu que le travail artistique doit être une expérience humaine avant tout ?

Je ne sais pas si ça doit être comme ça, mais personnellement, je le vis comme ça. Je prends beaucoup plus de plaisir à prendre en photo quelqu'un dont je suis proche, parce que je n'utilise pas les gens comme des modèles photo. Je ne vais pas les diriger selon ma vision "mets-toi comme ci ou comme ça". Ce que j'aime, c'est quand les gens prennent le pouvoir du jeu photographique. Parfois, ça peut arriver avec des inconnus - je croise quelqu'un avec qui je sens une complicité et c'est bon. J'aime bien quand la personne se met elle-même en scène.

 

Making-of de Too Much Pussy ! : Madison Young

 

Pourquoi ? Est-ce parce que tu penses que quand les gens prennent eux-même le contrôle, le portrait photographique révèle quelque chose de la vérité de ce qu'ils sont ? Ou est-ce plutôt une sorte de métaphore politique, parce que ton travail parle d'empowerment ?

Ce que j'aime, c'est que ça renverse le schéma habituel de la photographie. D'ailleurs le plus souvent, quand on sort un appareil photo, la personne se met en position attendue. On a vu tellement de photos qu'on prend automatiquement une pose préfabriquée, un truc un peu magazine. Ce moment-là ne m'intéresse pas du tout. J'attends que ça passe. Je veux que tu montres ce que tu es ou en tout cas ce que tu as envie de dire personnellement. Oui, je pense que les gens expriment ainsi quelque chose de plus intime et de plus fort, que ce soit à travers le regard ou la position du corps, qu'ils n'expriment pas forcément dans leurs vies de tous les jours. C'est quand on en arrive là que le portrait devient intéressant.

 

Pour revenir sur Too Much Pussy !, à un moment donné, vous avez une conversation sur le fantasme dont on a honte. Toi, tu as un fantasme dont tu avais honte et que tu as réalisé ?

J'ai été amené à me poser beaucoup de questions du type : est-ce qu'un fantasme doit être réalisé ou pas ? Comment faire pour en parler à son/sa partenaire ? Est-ce que ça me plairait vraiment ? Avec l'influence de la pornographie, on a envie de tout essayer techniquement, d’être le plus "performant" possible, mais ce n'est pas forcement lié à la recherche de son propre plaisir. L'important, c'est d'aller vers ce qui nous tente vraiment, mais pour cela il faut dépasser certains tabous. Par exemple, ça sert à rien de se lancer dans le bondage si intrinsèquement, ce n'est pas quelque chose qui nous remue à l'intérieur. Mais aller vers les choses qui nous font de l'effet, ça demande encore du courage.

J'ai filmé des trucs pendant la tournée qui ne font pas du tout partie de ma sexualité, qui m’ont étonné, qui m’ont remise en question. Ce que j'essaie, c'est de ne pas porter de jugement sur ce que je filme. On a tous un avis sur ce qui est moralement acceptable. Je parle entre adultes consentants évidemment. Le principe, c'est de ne pas faire de hiérarchie entre les pratiques. On n'a pas à dire "ça c'est bien, ça c'est malsain etc". On ne se rend pas compte à quel point les gens ont des sexualités différentes. Je m'en suis rendue compte en faisant mon premier film. Il y avait 5 ou 6 scènes différentes et les réactions du public étaient tellement hétérogènes : devant une scène que je trouvais sympa certaines personnes faisaient "c'est dégueulasse, c'est horrible", alors que d'autres m'écrivaient pour me dire "merci de monter ces images, enfin je vois ce que j'aime voir représenté". Ce qu'on pense nous être normal, bon ou acceptable, ne l'est pas forcément pour la personne d'à-côté. Aussi bien pour la forme du corps que pour les pratiques, on a tous construit dans notre tête malgré nous une vision de ce qui serait attirant, désirable ou acceptable, et on pense que c'est à peu près la même pour tout le monde. Mais quand tu filmes des gens qui ont un tout un tas de pratiques sexuelles différentes, tu te rends compte de l'immense diversité des sexualités.

 

Making-of de Too Much Pussy ! : Sadie Lune

 

++ Le site officiel d'Émilie Jouvet. Le livre Émilie Jouvet The Book est disponible ici.

++ Les travaux d'Émilie Jouvet seront exposés dans le cadre du dixième anniversaire du collectif Barbi(e)turix du 10 au 27 Avril au Point Éphémère