Comment t'es venue l'idée de la série Off-screen ?

Rebecca Topakian: Une bonne amie du lycée a décidé de faire du porno dès qu'elle a eu ses 18 ans. Nous avions suivi nos cours de latin ensemble, on était toutes les deux en hypokhâgne, passionnées de philosophie: tous ces points communs qui nous rapprochaient m'ont fait me projeter à sa place et me poser beaucoup de questions que je ne me serais certainement jamais posées autrement. Entre autre : qu'est-ce qui peut faire qu'on peut vouloir faire du porno ? Qui sont ces gens qui décident de faire ce métier ? qu'est-ce que c'est réellement ? Qu'est-ce que ça implique ? J'ai commencé mon travail sur le porno en 2012 grâce à elle, car c'est elle qui m'a introduite à John B. Root

 

Cette série alterne des photographies en noir et blanc et des photographies en couleur. Pourquoi ?

J'ai commencé la série en noir et blanc, parce que le décalage opéré avec l'image pornographique telle qu'on la connaît me semblait important. Cela dit les quelques photographies en couleur, moins nombreuses et de format carré, introduisent une temporalité différente – celle de portraits individuels pendant les pauses, d'actrices perdues dans leurs pensées. La couleur ramène à la réalité mais la staticité du portrait amène quant à elle une certaine lenteur.

 

Off-screen signifie hors-champs : ce nom fait-il référence au hors-cadre des films pornos ou à celui de tes photographies ?

L'hors-champ s'applique à deux niveaux : ce que l’on ne voit pas dans le cadre du film porno, que ce soit les parties du corps non visibles ou carrément les moments de pauses ou de régie ; mais c'est aussi, plus métaphoriquement, ce que l'on ne voit plus en regardant un porno : l'infinie complexité des personnalités individuelles, des relations interpersonnelles, etc. Le porno est un milieu où il est important que les acteurs incarnent – performent – leur personnage sous leur nom de scène, jouent leur rôle et travaillent leur image, et on oublie que chacun a une identité personnelle derrière tout ça. En contournant la caméra, en montrant l'autre côté, il s'agit de monter les personnes.

 

Pour ton projet, tu es allée sur les tournages de John B. Root, qui a un nom rigolo comme Fred Coppula, mais qui est surtout connu pour ne pas être un réalisateur de pornos comme les autres. Que peux-tu nous dire de lui et de la spécificité de ses films ?

John B. Root est connu pour faire un porno différent : en plus d'appliquer un soin particulier à faire des scénarios drôles et originaux et à avoir des images de qualité, il s'intéresse aux personnes avec qui il travaille, cherche des filles qui prennent du plaisir et qui sont des personnages à part entière. De ce que j'en ai vues, les équipes ont des airs de véritable petite famille, les actrices et les acteurs se connaissent, sont souvent amis dans le privé, rigolent ensemble. On est loin des tournages glauques comme on imagine parfois en pensant à l'industrie du film pornographique. C'est une position difficile aujourd'hui où l'amateur et le gratuit prennent le pas sur les production de qualité, ce pourquoi j'ai du respect pour ce qu'il fait ! En plus de cela il est adorable, et il cuisine très bien.

 

C'est comment un tournage de film porno ?

Amusant la première fois qu'on en voit ! Ensuite c'est comme un tournage normal, avec moins de vêtements et plus de blagues. Sur le tournage de Gonzo : mode d'emploi, il y avait une petite équipe technique, Claire, l'assistante de B. Root, les acteurs, et Diogène, le fidèle compagnon de John B. Root. 

 

Quels clichés sur cet univers cette expérience t'a-t-elle permis de démentir ?

Comme je l'ai évoqué plus haut, le cliché du tournage glauque, celui qu'on imagine avec des pauvres filles endettées venues de loin et obligées de vendre leur image pour se nourrir, traitées comme du bétail par des pornographes misogynes. Cela dit ça existe, mais pas tellement chez B. Root.

 

Quels clichés sur cet univers cette expérience t'a-t-elle permis de confirmer ?

J'ai été surprise par le côté familial et décomplexé des acteurs et des actrices, je m’attendais à moins de jovialité. C’est peut-être un des clichés « positifs » qu’on a sur le porn. Cela reste tout de même un travail avec ses difficultés, ce qu'on peut avoir à tendance à oublier quand on est spectateur.

 

Une question qu'on se pose tous sans oser la poser : est-ce que les acteurs ressentent du plaisir ou est-ce que les nombreuses contraintes du tournage (réglages sons et lumières, éternels « Coupez, on la refait » etc) rendent cela impossible ?

Oui, chez B. Root en tout cas, les filles prennent la plupart du temps vraiment du plaisir, et c'est aussi je crois pour cela qu'il est connu. Ce qui fait  une bonne prise consiste notamment en ce que les acteurs prennent leur pieds, donc si ça marche, il y a moins besoin de couper, je suppose.

 

Penses-tu comme John B. Root qu'il y a toujours un tabou sur les films X et une certaine forme de censure dans les médias ?

Je ne pense pas que le terme tabou soit exactement ce dont il s'agit, car le tabou a pour fonction d'exclure quelque chose du langage pour le faire disparaître. Le X est surprésent, les salons érotiques attirent toujours plus de monde, on aime bien en parler à la télé, à la radio, sur internet. En revanche la manière d'en parler et le langage qui lui est réservé rendent le porno très présent tout en  le cantonnant dans la sphère d'un subversif-mais-pas-tant, pas-très-correct-mais-fun, culture-mais-pop. Si c'est une forme de censure, elle est assez pernicieuse car elle consiste à montrer pour circonscrire, et donc éloigner. Beaucoup de gens aiment regarder le Journal du Hard ou suivre le Tag Parfait, mais ne voudraient pas que leur sœur ou leur fille devienne hardeuse, parce qu'on est dans une société qui accepte le porno de loin.

 

Quelles porn-stars as-tu rencontré ?

Nikita Bellucci, Jessie Volt, Jasmine Arabia, Titof, Ian Scott, Tiffany Doll, Mike Angelo, Tony Carrerra... Tous adorables. Je suis très admiratrice de Nikita Bellucci et Jasmine Arabia qui m’ont frappée par leurs caractères forts.

 

Les actrices, elles sont comment ? Est-ce des néo-féministes, des femmes fortes et à l'aise avec leurs sexualités, des « martiens » comme le dit M. Brighelli (l'auteur du réac' La société pornographique) ou juste des femmes comme les autres ?

Comme partout, « il y a de tout ». Finalement, les raisons et les contextes qui peuvent pousser différentes personnes à faire un même choix sont toutes aussi diverses que les personnes elles-mêmes. Oui il y a des féministes, ce qui est le cas de mon amie Judy Minx, il y a des filles qui ont choisi le porno pour se réapproprier leur corps, leur image, ou pour se lancer un défi, pousser leurs limites, et puis pour beaucoup, tout simplement parce qu'elles en avaient envie. Nécessairement, elles sont à l'aise avec leur sexualité. Je pense qu'il faut être forte pour adopter un mode de vie si controversé, qui, même si l'on devient une star, pose problème dans certaines sphères (familiale, professionnelle, etc.). Pour ma part, je suis déjà rouge quand il s'agit de parler de cette série photo à ma famille, alors je me dis qu'il faut tout de même un sacré culot pour se décider à devenir actrice porno et l'assumer au quotidien. Donc bien sûr ce ne sont pas des « martiens », mais des gens qui ont fait un choix de vie plus audacieux que d'autres.

 

Quelle était ta relation avec les filles ? Était-elle amicale ? Ne te considérait-elle pas un peu comme une intruse ?

Les filles (et les mecs aussi d'ailleurs) étaient très sympas avec moi. Je me suis présentée ainsi que mon projet, et le courant est bien passé. Pour la plupart je crois qu'elles ont aimé mes photos, ce qui me paraissait important pour continuer.

 

As-tu un souvenir de fou rire avec l'équipe ?

Oui, nombreux ! Déjà, dès qu'il y a Nikita Bellucci, il y a forcément des fous rires. En septembre dernier, j'étais allée sur le tournage de Gonzo : mode d'emploi, Jessie Volt, Nikita et Tiffany Doll étaient toutes les trois sur le canapé et devaient jouer une sorte de soirée tupperware version sextoys, et elles n’arrêtaient pas d’éclater de rire, ils avaient du mal à avoir la scène de manière sérieuse. J’ai une photo des trois pliées de rire avec les preneurs de son qui attendent.

 

Comment définirais-tu Off-screen d'un point de vue technique ?

Pour ce type de travail documentaire, il s'agit surtout de se faire oublier, garder l'oeil aux aguets, attendre les bonnes situations, trouver des bons points de vue - le travail basique de photographe, finalement. Pour ma part j'attends surtout les moments où chacun a une attitude différente qui permet de faire coexister l’individu et le groupe. Cette ambivalence m’intéresse.

 

Tu shootes avec quoi ?

Pour cette série j'ai utilisé un boîtier argentique Nikon qui n'a rien d'extraordinaire et, pour les photos en couleur, un moyen format, le Mamiya C220. J'adapte mon matériel de prise de vue à la série, cela dépend de ce que je recherche.

 

Sur ton site, tu as publié un texte sur la série de photographies Nyctalopes de Guillaume Lapeze. Peux-tu nous parler de cette série ?

C'est une série d'images que j'aime beaucoup, qui tourne principalement autour de la fête nocturne et alcoolisée. Contrairement aux images hype dont on a l'habitude sur ce thème et que je trouve souvent vulgaires (en vrac : les filles à poil en chaussettes montantes, des images pseudo-choquantes et beaucoup de couleurs criardes), cette série introduit un réel déplacement poétique, en jouant des formes et des signes. J'ai écrit ce texte pour un magazine en ligne de photographie, puis pour la postface d'une édition d'artiste à exemplaires limités que Guillaume est en train de façonner. Je vous conseille vivement de regarder son travail et de lui consacrer votre prochaine interview, il en parlera mieux que moi !

 

Sur cette série, tu écris : « A l'origine de ces images : la fête. Pourtant, ce n'est ni l'enivrement ni la joie qui s'y montre. L'ivresse dionysiaque laisse ici place à la dépense gratuite et destructrice, à la déshumanisation et à la perte de soi ». Fais-tu un lien entre vos travaux ?

Oui, et ce n'est pas pour rien que j'ai voulu écrire sur cette série. Je pense que nos travaux, bien que tirant d'esthétiques très différentes, s'attachent tout deux à cette tension entre la pression de la société et de la question de l'image qui déshumanisent d'une part, et la persistance de la force de l'individu d'autre part. Chez lui il s'agit de jeunes adultes qui se débattent avec la vie en faisant la fête ; de mon côté il s'agit de jouer de ce fil tendu entre l'individu et son image publique, son identité sociale. Mon travail en général est orienté sur les communautés où l’image de soi est importante.

 

Qu'est-ce que c'est qu'une photographie qui te touche ?

Une photographie « sincère » même si ce terme peut paraître désuet, c'est-à-dire qui fait fi des modes en photographie ou en art en général. Une photographie ultra contemporaine et conceptuelle ou un portrait des années 1930 peuvent autant me toucher, pour peu qu'elles tiennent chez l'artiste à quelque chose de fin et de profond.

 

Si tu ne devais retenir qu'un photographe, lequel serait-ce ?

Un seul, c'est difficile ! Je dirais une fusion de Wolfgang Tillmans, Chris Killip et August Sanders. Et encore.

 

Y-a-t-il des écrits sur la photographie qui t'inspirent ?

Pas tant, je lis plutôt de la philo et des romans.

 

J'ai entendu dire que tu préparais un projet différent toujours autour de l'univers du porno. Peux-tu nous en dire en plus ?

Concernant le porno, je crois que j'aimerais réintroduire les paroles des personnes, peut-être à travers un travail video ou d’interviews. Mais ce n'est pas pour tout de suite car j'ai plusieurs projets en cours, autour des communautés - ce qui est un thème transversal à toutes mes séries. D’ailleurs, je suis en train de travailler sur l’identité et l’importance de l’image dans les communautés metal, et je cherche un magazine qui voudrait d’une photographe pour le Hellfest, ça me permettrait de travailler sur mon sujet. À bon entendeur… !

 

image extraite du film Gonzo, Mode d'Emploi

 

++ Le site et la page FaceBook de Rebecca Topakian