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En tant que militante féministe, l’actrice X Amarna Miller, célèbre en Espagne pour son militantisme sexe-positif, a été invitée à intervenir le 16 novembre prochain lors d’un évènement en autour des inégalités et les violences de genre à Ames, une petite ville de Galicie. Jusque-là, pas de quoi fouetter un chat. Si ce n’est que depuis plusieurs jours, l’affaire fait débat et prend une ampleur nationale au point que la presse commence à s’en mêler.  Des militants locaux de Pacto x Ames, une organisation politique proche du Partido Popular, remuent ciel et terre depuis plusieurs pour faire interdire sa venue et, par la même occasion, l’éloigner de toute prise de parole publique. Ce non-évènement peut vous sembler anodin et éloigné de chez vous, il est en réalité symptomatique d’un mal plus profond.

Dans un communiqué adressé à la presse, le groupe militant affirme qu’Amarna Miller « n’est pas la personne la plus appropriée pour parler d’un problème aussi grave ». Ah, et bien justement moi il me semblait qu’au contraire, en termes de violences de genre et de sexisme, Armarna Miller devait en connaître un rayon. Et je ne parle pas spécifiquement de son activité au sein de l’industrie du porno, je songe plutôt à son marquage au fer rouge, aux discriminations qu’elle subit au quotidien, à toutes les insultes sexistes auxquelles elle doit faire face, aux crevards qui imaginent que sous prétexte qu’elle est actrice porno elle n’est qu’une serpillère à sperme à disposition de qui en voudra, à tous ceux qui ne veulent la réduire qu’à trois trous, à ceux qui voudrait lui retirer son statut d’être humain pensant, aux militants en carton qui voudraient l’empêcher d’exprimer publiquement une pensée. Parce que c’est bien de cela dont il s’agit : réduire la parole d’une femme à néant.

Les arguments sont classiques, je ne les ai que trop entendus moi-même. Il y a encore à peine deux semaines, je les ai lus à mon sujet à la suite de la diffusion d’une vidéo sur le harcèlement pour le média digital Brut à laquelle j’avais accepté de participer. D’une façon générale, dès que nous nous exprimons dans l’espace public, nous trouvons sur notre chemin des âmes malveillantes pour nous inviter à retourner écarter les jambes. C’est le principe du slut shaming et c’est ce dont se gargarise le patriarcat depuis des siècles.

Au jeu du Bingo de « C’est pas ça le féminisme », Pacto x Ames fait carton plein. Mon Dieu, c’est terrible comme tous ceux qui veulent saborder nos luttes se ressemblent, en Galicie comme ailleurs. Amarna Miller ne serait pas « le meilleur modèle de féminisme à offrir à la société ». C’est drôle, ceux qui tiennent ce type de discours sont généralement les mêmes qui veulent exclure de la lutte les afro-féministes, les musulmanes, les putes, bref tout ce qui déclenche chez eux une forme de panique morale. Mais quel est donc ce « meilleur modèle de féminisme à offrir à la société », bande de gros malins ? Depuis quand le féminisme doit-il brandir un seul et unique « modèle » ? Le féminisme n’est-il pas censé défendre toutes les femmes, Amarna Miller comprise ?

Pour Pacto X Ames, inviter une actrice X à s’exprimer ne constitue pas « une priorité » car, voyez-vous, la priorité c’est « l’égalité effective des salaires entre les hommes et les femmes ». Pouah, le classique argument de la priorisation des luttes, quelle horreur ! N’importe qui a déjà milité a nécessairement déjà entendu ces propos qui ne tendent qu’à une seule chose, à savoir nous faire taire. Prétendre qu’il y a plus important ailleurs est déclinable à l’infini (« la parité n’est pas la priorité tant que des gens meurent de faim », « lutter contre le harcèlement c’est franchement ridicule quand on pense aux viols de guerre » - je l’ai lu pas plus tard qu’hier sur Twitter-, « on s’occupera des transgenres quand on aura réglé le problème des inégalités homme-femme », « le droit à l’avortement c’est pas une priorité quand on sait que des familles sont dans le besoin », etc.). L’argument de la priorisation des luttes ne sert en réalité qu’à discréditer le travail des militantes et à tenter de les empêcher d’avancer.

Ultime argument contre Amarna Miller : « le cinéma pornographique représente le patriarcat dans sa forme la plus détestable ». Idem, propos déjà entendu mille fois à mon sujet, même quinze années après avoir quitté les plateaux. Amarna Miller ne représente pas l’industrie du porno, elle n’en est pas responsable, elle n’en est que l’une des milliers de travailleuses. Si demain un ouvrier de chez Ford est invité à s’exprimer publiquement, qui songerait à dire qu’il est le représentant de l’industrie automobile ? Personne. Et bien là c’est pareil. Amarna Miller n’est pas responsable à elle seule de l’industrie du porno ni du patriarcat en général. Elle est représentante d’elle-même, éventuellement de ses camarades, du combat qui les anime, et c’est déjà beaucoup.