Les films de leur cœur

 

Interrogé mi-avril par le site Allociné au sujet de ses films préférés, Nicolas Sarkozy déclarait : « Comment pourrais-je hiérarchiser des films que j’adore, mais aussi différents que La Passion de Jeanne d'Arc, de Dreyer, et les films muets de Lubitsch, pourtant réalisés au même moment ou que L'Atalante, de Vigo, et New York-Miami, de Capra, sortis la même année 1934 ? Si vous évoquez le cinéma italien, c’est Rome ville ouverte, de Rossellini, ou encore Bellissima, de Visconti, qui me viennent immédiatement à l’esprit. » Débordé par sa connaissance trop fournie du cinéma, il ajoutait : « Je crois que la comparaison la moins malcommode, on peut la faire entre les différents films d’un même cinéaste. Prenez Stanley Kubrick, l’un de mes auteurs préférés: pour moi, Lolita est un chef-d’œuvre intemporel, autant pour sa réalisation que pour son extraordinaire distribution –avec Peter Sellers dans un de ses rôles les plus bouleversants– alors que l’esthétique et le propos d’Orange Mécanique me semblent avoir beaucoup vieillis.»

 

Si en matière de musique, il est de notoriété publique que Nicolas Sarkozy a mauvais goût, en matière de cinéma notre président a donc des goûts de cinéphile de ligue 1 et semble avoir mangé un critique des Cahiers. Non seulement il choisit des réalisateurs plutôt pointus mais il ne cède pas à la facilité de citer leur film le plus célèbre. Dans la filmographie de Lubitsch, il se paie même le luxe de choisir les films muets. Il connaît les dates et est capable de situer les films les uns par rapport aux autres et de les distinguer dans la filmographie de chacun des réalisateurs. On note cependant qu'un seul réalisateur français est présent dans la liste. Notre président ne soutient donc pas assez le « produire français », c'est mal.

 

Bien sûr, ces déclarations sont à prendre avec des pincettes car il est difficile de ne pas sentir l'influence d'un communicant derrière cette crise de cinéphilite aigüe. Néanmoins, ces choix sont assez cohérents avec les propos tenus en live par Nicolas Sarkozy en octobre 2010 lors de la présentation de son projet de plateforme web « ciné-lycée » (c'est devenu quoi ce truc d'ailleurs ?) où il s'affichait déjà en cinéphile addict aux films d'auteurs hardcore : Dreyer, Bergman, Pasolini, Visconti... Quelques confusions sur les titres et au sujet de La Nouvelle Vague mais l'idée est là. Beaucoup y voient l'influence de sa femme, Carla Bruni-Sarkozy, qui l'aurait complètement reprogrammé, un peu comme Loki avec son sceptre dans The Avengers.

 

 

Dans cette vidéo de 2010 prise sur le vif, Sarkozy nous apprenait donc qu'il voyait une centaine de films par an. Pourtant selon Claude Guéant, interrogé sur la chaîne LCP au sujet des loisirs du président,Nicolas Sarkozy ne s’autoriserait que très peu de loisirs. Il ne visionnerait « qu’un film de temps en temps ».

 

De son côté, François Hollande paraît moins cultivé. Dans les colonnes du Parisien, le candidat se présentait comme besogneux en confiant qu’il n’allait qu’« un peu » au cinéma, faute de temps.

 

Au sujet de ses films favoris, le candidat de la gauche s'est montré plus laconique et s'est contenté de fournir un quinté gagnant sans commentaire à Allociné: Sous le Sable (François Ozon, 2001), Spartacus (Stanley Kubrick, 1961), Ma nuit chez Maud (Eric Rohmer, 1974), Baisers Volés (François Truffaut, 1968) et Les Cheyennes (John Ford, 1964). Ces choix paraissent plus personnels et légèrement moins cinéphiles que ceux de son adversaire. On comprend le choix de Spartacus, figure de révolte et de défenseur des opprimés, même si, sur la forme, il est à noter que Kubrick avait renié ce film. De même, Les Cheyennes, dernier western de John Ford, affiche un fort contenu politique puisque pour la première fois le réalisateur adopte le point de vue des indiens opprimés. François Hollande soutient pas mal le made in France avec trois films français dans sa sélection, deux films de réalisateurs issus de la Nouvelle Vague, un film de François Ozon, c'est bien. Au final, on a donc deux films traitant de révolte et d'oppression et trois films traitant de l'amour et du couple.

 

Dans les deux listes, on constate que les films cités datent pas mal, excepté le film de François Ozon, sorti en 2001. Les deux candidats semblent donc avoir été au cinéma pour la dernière fois dans les années 70 (ou alors, ils ne vont voir que des rétrospectives à la cinémathèque et dans le Quartier Latin). Par ailleurs, François Hollande, pas très rigolo, ne cite aucune comédie tandis que Sarkozy se présente en adepte de l'humour élégant et raffiné de Capra (et des films muets de Lubitsch, lol). A titre de comparaison, Marine Le Pen n'avait pas hésité à placer en tête de ses films préférés la comédie franchouillarde Le Père Noël est une Ordure.

 

Du côté des séries, Hollande cite Engrenages, Mafiosa, deux fictions de Canal + et Les Hommes de l'Ombre, une série diffusée sur France 2, chaîne du service public. Le candidat PS semble donc s'intéresser à l'ombre, aux jeux de pouvoir, aux luttes de clan et à la violence. Son opposant cite également Engrenages mais aussi Borgia et Dexter. Ce qui nous fait donc : une série policière assez noire et violente, une série sur un tueur sociopathe et une série sur une famille de déséquilibrés qui s'emparent du pouvoir à force de coups tordus.

 

 

Les films de leur vie

 

Si on devait choisir un film pour illustrer le destin de François Hollande, ce serait Forest Gump. Parce qu'il partage avec le héros incarné par Tom Hanks le goût de l'endurance, sa candidature à l'élection présidentielle est un travail de longue haleine, et pour son côté «le type que tout le monde prend pour un idiot et qui finit par surprendre».

Nicolas Sarkozy a déjà eu droit à La Conquête qui traite de son accession au pouvoir mais, pour cette seconde élection présidentielle, le film qui résume le mieux sa position, c'est l'Empire Contre-Attaque. D'une part, parce qu'il est arrivé deuxième à l'issue du premier tour qui, pour la gauche, pourrait se résumer au titre Un Nouvel Espoir, à l'instar de l'épisode IV de Star Wars, après des années de domination politique par la droite, et d'autre part, parce qu'il brigue un second mandat et qu'il assure que le second épisode sera meilleur que le premier. Remarquons qu'au cinéma, les suites sont souvent décevantes.

Au passage, ajoutons également que la grande révélation comique de cet entre-deux tours, c'est Henri Guaino et son jeu de sourcil très cinématographique (Jean Dujardin n'a qu'à bien se tenir), il fallait que ce soit dit quelque part.

 

Reste à savoir comment se terminera l'histoire. A l'évidence, il n'y aura pas de happy end pour tout le monde. Pour celui qui perdra, la vie prendre des allures de Sept Ans Au Tibet (ou du Narcisse Noir pour nos lecteurs sarkozystes cinéphiles). Celui qui gagnera sera chargé d'écrire une série en cinq saisons pour notre cher pays. Espérons que ce soit une bonne surprise même si pour l'instant peu de personnes ont vraiment envie de la voir.

 

 

Damien Megherbi // Illustration : Stéphane Haiun.