Un jour, il faudra écrire un livre sur les bienfaits prodigués à la pop par le label Flying Nun, sorte de version néo-zélandaise de Factory et de Rough Trade. Soit un savant mélange d’indépendance et d’avant-garde, de recherches esthétiques et d’efficacité pop regroupé au sein d’un catalogue complétement fou et relativement culte. Plus que quiconque, Flying Nun a en effet toujours cherché à restituer toute la diversité de la scène néo-zélandaise au cœur des années 1980, à créer des ponts entre les différents artistes, à les lier entre eux, et surtout à en faire jaillir une multitude d’histoires.

Celle de Look Blue Go Purple est loin d’être la plus connue, mais c’est à coup sûr l’une des plus belles. Une preuve ? On en tient même deux. La première, c'est ce propos tenu par Penelope Esplin, membre de The Prophet Hens, à Noisey US : «Ils étaient l'un des meilleurs groupes de leur époque et le plus indéniablement méconnu. Ils ont inspiré toute une génération de musiciennes, la plupart tournaient autour d'elles et se demandaient pourquoi elles n'étaient pas plus célèbres». La seconde est liée à leur propre histoire, celle d’une bande de cinq copines qui vivent ensemble, chillent ensemble et tentent de reproduire ensemble les morceaux qu’elles apprécient à la radio. Si l'idée originale est trop compliquée à imiter, pas grave : Kathy, Normal, Lesley, Denise et Kath changent leurs plans, reformulent le tout à leur sauce et se lancent dans de nouvelles propositions – forcément singulières.

Et ça marche : un an à peine après leur formation, en 1984, les filles de Look Blue Go Purple donnent deux concerts de suite à l’Empire Hotel de Dunedin (leur ville d’origine), font sold-out à chaque fois et repartent le deuxième soir avec un sac rempli d’argent. Suffisamment en tout cas pour prendre le temps d’enregistrer un premier EP, dont la réception publique dépasse les espoirs de ce groupe avant tout ancré dans le DIY et le post-punk. Il faut dire que Bewitched, sorti en 1985 et classé huit semaines de suite dans le Top 50 néo-zélandais, a pour lui de contenir quatre singles accrocheurs, à entendre comme une déclaration de foi et une volonté de coller à ce que la presse a fini par appeler le «son de Dunedin». Soit, une prédominance de guitares, un son mélancolique et brut, une ritournelle désinvolte et une succession de chants délicats - autant d’éléments que Safety In Crosswords, Circumspect Penelope, Vain Hopes et As Does The Sun réunissent brillamment.

C’est précisément cette esthétique qui permet à Look Blue Go Purple, et par extension Flying Nun Records, d’être respecté aux yeux des encyclopédistes de la musique pop. Un pari qui était pourtant loin d’être gagné quand on sait que les cinq Néo-Zélandaises ont longtemps rejeté les classifications de la presse spécialisée – qui les considérait comme des féministes alors qu’elles préféraient se voir comme de simples musiciennes – et qu’elles ont toujours refusé de publier un long format. De Look Blue Go Purple, on doit donc simplement se contenter de trois EP’s, parfaitement réalisés mais trop méconnus de ce côté-ci de la Terre. Bon, ça ne les a jamais empêchées de multiplier les tournées en Nouvelle-Zélande aux côtés de leurs compagnons de labels (The Chills, The Bats, Straightjacket Fits), mais force est de constater que cette absence d’album a nui à leur réputation à l’internationale.

Sur le papier, Look Blue Go Purple n'a en effet rien à envier à The Pastels, à The Field Mice ou à tous ces groupes à l’âme bucolique qui semblaient jouer leurs mélodies dans le noir complet, en rêvant de psychédélisme et de pop-songs taillées pour accompagner les plus douloureux chagrins. En 1986, LBGP tient même l’un des EP’s de l’année avec LBGPEP2, classé 26ème dans les charts néo-zélandais et porté par un de ces petits singles lo-fi taillés pour les sommets dont Flying Nun avait le secret : Cactus Cat, tout en candeur et légèreté. Mais les belles histoires, aussi romantiques soient-elles, ont souvent une fin. Et Look Blue Go Purple n’y échappe pas. Après un troisième et dernier EP, This Is This, Kathy, Normal et les autres commencent à avoir des envies d’ailleurs. Ça fait quatre ans qu’elles vivent ensemble, sans répits, sans temps morts souvent, à enregistrer ce qui leur passe par la tête sans que le succès soit au rendez-vous, et ça commence à les peser. Lesley a envie de voyager, Kathy tombe enceinte de son premier enfant et Denise rejoint d’autres formations (The 3Ds et Ghost Club).


Plutôt que de céder à la confrontation ou à la rancune, les Néo-Zélandaises ont alors l’intelligence de se donner un peu d’air et de s’octroyer une pause, simplement remise en cause en avril dernier par la publication de Still Bewitched, une rétrospective compilant différents enregistrements et captations live de LBGP. Ça ne comblera pas le manque, mais ça donne toujours une idée de ce qu'était Look Blue Go Purple : un collectif de filles électriques, spontanées et émancipées.

++ Sortie le 5 mai dernier sur Flying Nun Records, la compilation Still Bewitched est disponible ici.