"Dès notre arrivée sur le site, on a su qu'il allait y avoir des problèmes. Beaucoup de gens étaient en noir, l'ambiance était pesante..." C'est de cette manière que George Lucas – oui, le créateur de Star Wars – nous parlait du célèbre et brutal concert d'Altamont pendant la promo de La Menace Fantôme. Âgé de vingt-cinq ans en décembre 1969, Lucas avait été embauché comme cameraman sur le documentaire qui allait être tourné pendant ce festival dont les Rolling Stones étaient les têtes d'affiche. Organisé dans un circuit automobile des environs de San Francisco, le concert devait clore la première tournée américaine des Stones sans Brian Jones. Viré du groupe, le flamboyant guitariste s'était noyé (d'aucuns disent "a été assassiné") en juillet. La tournée allait donner l'occasion à Mick Jagger et ses acolytes de présenter leur dernier album, Beggars Banquetet d'étrenner les chansons du suivant, Let It Bleed, qui devait sortir la veille du concert d'Altamont.

Des esprits chagrins les accusant de vendre leurs tickets à des prix prohibitifs, les Stones et leur entourage ont l'idée de clouer le bec des critiques en organisant un grand concert gratuit en Californie. Histoire de finir la tournée en apothéose, le show est conçu comme un vrai festival, avec cinq formations poids-lourds de la West Coast en première partie des Britanniques : Santana, les Flying Burrito Brothers, Jefferson Airplane, Crosby, Stills, Nash & Young et le Grateful Dead. Avec cette affiche de rêve, les organisateurs pensent organiser une réponse californienne au festival de Woodstock qui s'est tenu en août dans l'État de New-York et a rassemblé 400 000 hippies et assimilés. En fait, mais personne ne peut le savoir à l'époque, Woodstock marque l'apogée du mouvement hippie et de son idéologie Peace and Love. Dans quelques mois, ses idéaux seront balayés par le déferlement de violence d'Altamont.

Comme Woodstock, Altamont doit donc être filmé afin de produire un documentaire de cinéma. La réalisation est confiée aux frères Maysles, Albert et David, deux auteurs de direct cinema (la réponse nord-américaine au cinéma-vérité français). Les frangins n'en sont pas à leur première incursion dans le rock puisqu'ils ont travaillé sur le film Monterey Popqui a été tourné par D.A. Pennebaker en 1967, pendant le festival du même nom où s'illustrèrent (entre autres) Jimi Hendrix, Janis Joplin et The Who.

Les Rolling Stones en live au Texas, en 1972 

Les frères Maysles et leur coréalisatrice Charlotte Zwerin conçoivent le film comme une sorte de "super making-of" de l'événement. Les promoteurs, l'entourage des Stones et le groupe lui-même se prêtent complaisamment au jeu, et la première partie du documentaire permet de s'immerger dans les coulisses business du festival, une sorte de cirque fascinant quand on pense à la manière industrielle dont sont désormais produits les spectacles. Le film devient irréel quand le groupe et les organisateurs choisissent de confier la sécurité de la scène aux... Hell's Angels. Tout le monde semble trouver normal que ce club de motards connu pour sa rudesse soit placé entre les musiciens et la foule immense qui assistera au concert. La situation bascule un cran de plus dans la démence quand l'organisation se met d'accord avec les Hell's pour les payer en caisses de bière... La mission des motards infernaux est claire : défendre la scène . En contrepartie, ils sont invités à passer du bon temps en éclusant des mousses et en écoutant de la musique cool. À la décharge des organisateurs, les bikers avaient assuré avec succès la sécurité des concerts du Grateful Dead et de Jefferson Airplane à San Francisco. Mais personne semble ne comprendre qu'il y a un océan entre l'audience d'un club et la horde qui ne manquera pas de débouler à Altamont.

Le 6 décembre 1969, pas moins de 300 000 personnes envahissent le circuit. Une bonne partie d'entre elles est défoncée comme de coutume à l'époque. Des milliers de spectateurs se massent devant la scène qui est gardée par les Hell's. Rapidement, la situation dégénère, les motards n'ayant pas l'aspect dissuasif espéré. Plusieurs kamikazes tentent d'envahir la scène. Ils sont repoussés sans ménagement par les bikers. La situation s'aggrave quand des bagarres éclatent dans les environs de la scène qui prend des allures de Fort Alamo. Les Hell's font le ménage à coups de queues de billard. Même les musiciens ne sont pas épargnés et Marty Balin, le guitariste de l'Airplane, se prend une tête.

SHELTER 2
Les Rolling Stones ignorent tout de ce qu'il se passe quand ils arrivent sur le site. Ils comprennent vite, puisqu'un indélicat balance un pain à Jagger en route pour sa loge. La situation dégénérant, on presse le groupe de monter sur scène le plus vite possible alors que les pugilats impliquant les motards se multiplient. Même le chef historique des Hell's, Sonny Barger, demande aux Stones de jouer mais ils préfèrent rester backstage. Apparemment, ils attendent leur bassiste, Bill Wyman, qui est en retard. Selon d'autres témoins, totalement inconscients, les Stones veulent juste faire monter la pression. Les lecteurs qui veulent en savoir plus sont invités à comparer la version des faits de Keith Richards racontée dans Life, son autobiographie, avec celle de Sonny Barger (dans sa propre autobio, Hell's Angel). Savoureux.

Les Stones montent enfin sur scène. Musicalement, le groupe est à son zénith, l'arrivée de Mick Taylor donnant un nouveau relief à un répertoire constitué de classiques fabuleux (Gimme Shelter, Love In Vain, Brown Sugar, etc.). C'est splendide mais pas suffisant pour calmer la foule et les Hell's. Or le pire est à venir : en plein concert, un spectateur défoncé, Meredith Hunter, sort un flingue et vise la scène. Il est intercepté par un Hell's, Alan Passaro, qui le poignarde à mort. Les Stones n'en savent rien et finissent de jouer. Ils sont rapidement exfiltrés. Jagger et les autres apprendront la mort de Hunter après avoir quitté Altamont. L'intégralité de l'altercation a été filmée et sa découverte par Jagger en salle de montage plonge le spectateur au cœur du maelström. Glaçant.

La mort de Meredith Hunter, et la réaction après coup de Mick Jagger

Gimme Shelter sort dans les salles le 6 décembre 1970, un an jour pour jour après Altamont. Très impressionnant, magnétique, le film donne lieu à moult polémiques, les Stones et les organisateurs étant accusés d'inconscience et de cynisme. Woodstock, le film de Michael Wadleigh* est sorti neuf mois plus tôt et, pour beaucoup d'observateurs, Gimme Shelter en est une sorte de double négatif, la violence d'Altamont réduisant à néant les idéaux hippies.SHELTER 3

Dans les années qui suivent, les frères Maysles continueront de tourner des documentaires, Albert revenant à la musique à l'occasion d'un film sur Rufus Wainwright en 2009 (Milwaukee At Last!!!, visible ici dans son intégralité, ndlr). Les Rolling Stones deviendront le cirque rock que l'on sait. Le Hell's Angel Alan Passaro sera jugé et acquitté, le jury estimant qu'il était en état de légitime défense. Quant à George Lucas, deux ans après Altamont, il sortira son premier long-métrage, le classique de la S-F THX 1138, qui sera suivi deux ans plus tard par American Graffiti avant d'attaquer en 1975, à trente et un ans, la production de La Guerre des Étoiles.


Quant à Gimme Shelter, enfin, il sera programmé pendant une bonne quinzaine d'années au Vidéostone, un cinéma d'art et d'essai du Quartier Latin, devenant ainsi avec The Rocky Horror Picture Show l'un des films rock les plus vus au cinéma en France. 

* Martin Scorsese est l'un des monteurs du film.

++ Gimme Shelter de David et Albert Maysles et Charlotte Zwerin, est disponible ici en version restaurée, remasterisée et non censurée.