Un des thèmes musicaux récurrents de Lost se nomme Life And Death. C’est une simple mélodie au piano, mais celle-ci porte en elle l’épuisement, le doute, la crainte et la lassitude de personnages, qui ne savent pas s’ils sont vivants ou s’ils sont morts, si la vie leur a été donnée ou si elle leur a été prise. «Les personnages de Lost sont tous perdus, écrit d’ailleurs Pacôme Thiellement, dans son essai Pop Yoga. Mais ils auront une île pour se connaître. L’île, c’est ce qui leur permet d’interpréter leur vie et ainsi de déployer leur véritable potentiel. L’île, c’est le lieu de leur exil et de leur orientation».


Avec The Leftovers, c’est donc la deuxième fois en une petite dizaine d’années que Damon Lindelof ausculte notre rapport à la mort, sans tomber dans le macabre ou le propos meurtri à la Indochine, bien au contraire : ici, la mort est montrée comme la chose la plus désirable et la plus effrayante qui soit. Il y a bien évidemment d’autres éléments qui permettent de relier Lost et The Leftovers - la disparition d’une population, les questions sur le sens de l’existence, l’intérêt de vivre avec les traumatismes passés, les tatouages dégueux mais qui ont une signification, ou encore l’opposition entre une pensée rationnelle et mystique - mais cette mise en scène d’un cataclysme mondial est bien le principal point commun entre les deux séries.

Chez l’une comme chez l’autre, on retrouve d’ailleurs le titre The End Of The World, un classique américain de Skeeter Davis, dans la bande-son. OK, ça pourrait paraître aussi tiré par les cheveux qu’une analyse politique d’Énora, mais là, ça fait sens. Surtout quand on sait que la part la plus fascinante de The Leftovers, adaptée du roman éponyme de Tom Perrotta, réside dans sa propension à multiplier les variations sur le motif de l’Apocalypse : la sidération, le deuil, la solitude des survivants et l’idée d’une vérité qui advient. Bref, on est dans une série catastrophe, voire survivaliste, mais The Leftovers transgresse toutes les règles hollywoodiennes du genre. Pas de scènes de foules paniquées, pas de villes qui s’effondrent, pas de flash-infos abrutissants. Non, ici, la fin du monde approche, mais tranquillement. Lentement, en douceur, laissant aux personnages le temps de se lancer, sinon dans une quête rédemptrice, du moins dans un questionnement religieux.


La vie avant la mort
Toute cette thématique naît en réalité après que 2% de la population mondiale a disparu (soit 140 millions de personnes) le 14 octobre 2011 sans réelle explication, et qu’un groupe de nihilistes (les Guilty Remnants) termine de rendre encore plus cheloue l’ambiance générale. Leurs trucs à eux ? Les clopes, qu’ils enchaînent comme si le rétablissement de la Prohibition était pour demain, les leçons moralisatrices et le mutisme – ce qui, en toute logique, les rend aussi énervants qu’intrigants. Si bien que les habitants de Mapleton se posent rapidement une question. Pertinente :  faut-il chasser et condamner ces Pénitents (leur nom en VF, ndlr) à une mort certaine, ou les accueillir et tenter de recréer avec eux un début de société ? Ni l’un ni l’autre, semble répondre Lindelof, qui a toujours revendiqué son goût pour les énigmes qui n’appellent pas nécessairement à des réponses. Durant trois saisons, The Leftovers n’a donc pas pour but de nous faire comprendre ce qui s’est passé le jour de la Sudden Departure («le Ravissement»), mais bien de questionner les personnages sur ce qu’ils sont «censés faire du reste de leur vie».

Pour le dire autrement : la série se fiche d’expliquer comment l’Apocalypse prend forme ; ce qui l’intéresse, c’est de mettre en scène des personnages qui tentent d’exister alors que leurs raisons de vivre ont disparu. Le tout avec pas mal de références religieuses. Lindelof, qui a toujours déclaré qu’il n’expliquerait pas ce qui est arrivé aux «disparus», abondait dans le même sens dans une interview accordée en 2012 au site américain Vulture : «Dans un monde où deux cent millions de personnes se volatilisent sans explication, il est impossible de rester athée. (…) Nous sommes ramenés en arrière, à un moment de l’Histoire humaine où les vies étaient gouvernées par les dieux de l’Olympe, ou ceux des cieux. »

Le personnage de Kevin Garvey (Justin Theroux, aka le boyfriend de Jennifer Aniston), résume à lui seul toutes ces tentatives. Déjà parce que ses multiples morts et résurrections font de lui une figure divine – certains de ses proches y croient tellement qu’ils ont rédigé en secret un ouvrage sur lui, voué à devenir la nouvelle Bible pour les habitants de Jarden, un petit bled paumé au Texas rebaptisé «Miracle». Mais aussi parce que la série est à son image : pétrie de contradictions, en même temps imprévisible et civilisée, émotive et brutale.


Bien plus qu’un simple shériff, il est ce nouveau dieu d’un monde qui ne croit plus en lui-même et qui a besoin d’un guide pour lui redonner la foi, il est ce fils prodigue qui souhaite retourner au Ciel après s’être égaré parmi les humains, il est celui par qui certains espèrent retrouver leurs proches disparus lors du Ravissement. Reste que si la barbe lui va très bien, comme on le lui fait remarquer dans la saison 3, Kevin Garvey n’est finalement qu’un être humain comme les autres, incapable de faire le deuil et d’avancer, contrairement à ce que lui conseille la pénitente Patti dans l’épisode 8 de la saison 2 : «Le 14 octobre, l’attachement et l’Amour se sont éteints. En un instant, il est devenu évident sur le plan cosmique que l’on pouvait perdre n’importe qui, n’importe quand. Notre caverne s’est effondrée. On peut s’échiner à en fouiller les décombres, à chercher des signes de vie. Ou bien, on peut évoluer».

Apocalypse ? Non !
Peu de survivants arrivent en réalité à suivre ces conseils et à passer à autre chose : le prêtre Matt, qui aurait bien voulu disparaître le jour du Ravissement, annonce que l’Apocalypse frappera les 98% de la population restante le 14 octobre 2018, soit sept ans après la Sudden Departure ; Nora, la compagne de Kevin, se met à croire des scientifiques et tente de rejoindre les enfants de son premier mariage, disparus sept ans plus tôt ; Kevin Garvey Sr. croit à un déluge imminent, John Murphy refuse d’admettre que sa fille ait pu disparaître, etc. Contrairement aux «disparus» de Lost, dont l’espoir de quitter l’île semblait omniprésent, les «rescapés» de The Leftovers semblent aveuglés par la peur et par la lourdeur d’une situation qu’ils ne parviennent pas à expliquer et qui semble inévitable - l'avant-dernier épisode de la saison 3 se conclut ainsi par une attaque nucléaire qui sature l’écran d’une immense lumière blanche, laissant présager un dernier épisode situé dans l'au-delà.


Mais Lindelof est trop malin pour suivre les attentes et les espérances de quelques fans, même quand ces derniers sont prêts à lui cracher en pleine face en cas de déception. The Book Of Nora, l’ultime épisode en question, évacue d’emblée toutes les suppositions : l’Apocalypse n’a pas eu lieu. Les préceptes religieux cèdent alors leur place à des tentatives d’explications scientifiques, notamment à travers le personnage de Nora, qui embarque dans une machine inventée par un scientifique pour retrouver les disparus. On sent pointer l’arnaque (les 20 000 dollars réclamés par l’organisme annoncent en effet le coup fourré), mais l’entreprise semble avoir fonctionné. Lorsqu’on la retrouve quelques minutes tard, vieillie d’une quinzaine d’années et vivant désormais en Australie, elle s’explique auprès de Kevin : elle a vu ses enfants et son ex-mari, elle les a observés de loin, elle a compris que disparaître ne signifiait pas forcément mourir et que les disparus avaient continué à vivre sans eux. «Nous en avons perdu certains d’entre eux, mais eux, ils nous ont tous perdus», confesse-t-elle dans l'un des derniers plans de la série, assez virtuose et visuellement sublime.

Selon The Leftovers, l'Apocalypse n’est donc qu’une menace, un prétexte à de meilleurs lendemains, à une quête existentielle et métaphysique, et à une formidable aventure humaine. Ce n’est sans doute pas un hasard si les personnages principaux occupent tous une fonction à la dimension sociale : policier (Kevin Garvey), psychiatre (Laurie Garvey), pompier (John Murphy), prêtre (Matt Jamison)... C'est aussi et surtout un moyen de questionner l'actualité de ces dernières années, notamment à travers Miracle, seule ville à ne pas avoir été touchée par le Ravissement et qui, face à la déferlante de milliers personnes souhaitant s'y installer, devient une sorte de ville-forteresse qui se ferme, brutalement et de manière inhumaine, aux réfugiés du monde extérieur. Autant dire que The Leftovers offre au concept d’Apocalypse une substance étonnante et inventive, quelque chose qui devrait lui permettre de laisser une empreinte profonde sur l’ensemble de la pop-culture.