La carrière d’Annette Peacock n’a jamais été une longue revanche sociale, servie par une soif sans fin de réussir afin d’en distribuer les dividendes à son entourage. Élevée au sein d'une famille aisée, l'Américaine rêve plutôt d'Hollywood et d'une carrière d'actrice à succès. Dans ce contexte, la musique n’apparaît pas comme un ascenseur social. C'est peut-être même pour quitter cet univers pompeux et vaniteux qu'elle décide de suivre au cours des années 1960 un jeune contrebassiste de jazz, encore inconnu, mais déjà bercé d'idées révolutionnaires - le climat de l'époque, pourrait-on dire.


«J’ai rencontré Gary Peacock alors qu’il était en tournée sur la Côte Ouest. J’avais 19 ans. On s’est mariés très vite à Las Vegas et, du jour au lendemain, je me suis retrouvée plongée dans le petit milieu du jazz avant-gardiste new-yorkais. Je m’y suis sentie aussitôt comme chez moi. Il y avait là une véritable effervescence créatrice, tout un tas de personnalités extraordinaires se côtoyaient et s’influençaient. Parmi nos proches, on trouvait aussi bien Paul et Carla Bley que Paul Haines ou Timothy Leary… Puis j’ai rencontré Albert Ayler. Ça a été un choc esthétique définitif. Il était l’exemple vivant de ce à quoi un artiste doit tendre : trouver sa propre voix avec passion, dévotion. À ses côtés, j’ai compris que quiconque aime et respecte la musique doit chercher à parler son propre langage, à être au plus près de sa vérité, quel que soit le prix à payer. On est devenus de grands amis, très complices.»

Free-songs
Ces propos tenus aux Inrockuptibles en 2000 pourraient laisser croire deux choses : 1/ qu’Annette Peacock a toujours eu besoin d’être entourée pour donner vie à ses idées les plus folles, 2/ qu’elle doit sa métamorphose stylistique à Albert Ayler. Dans les deux cas, c’est faux. Si l’auteur de New Grass a eu une influence majeure dans la carrière de l’Américaine, c’est bien sa rencontre – amoureuse et créative – avec le pianiste Paul Bley qui va tout chambouler en l’amenant vers davantage d’expérimentations. L’époque y est propice : le New-York des années 1960 est alors rempli d’artistes qui découvrent de nouvelles formes d’expression et innovent au jour le jour, de façon totalement libre et spontanée. Sous l’impulsion de son nouveau mari, Annette Peacock se met donc à expérimenter, à composer une musique à situer entre les mélodies de Bill Evans et celles de Cecil Taylor, quelque chose que l’on catégorise de free jazz, faute de mieux. Elle, préfère parler de «free-songs», de chansons libres de toutes structures, de tout stéréotypes et de toutes contraintes. Ainsi, elle peut tout composer, tout envisager.

C’est d’ailleurs ce qu’il va se passer en 1967 : alors qu’elle vient de découvrir l’un des enregistrements synthétiques de Walter Carlos, elle contacte Robert Moog qui, bonne âme, lui offre un prototype de son fameux synthétiseur. De quoi lui permettre de trifouiller les sons une fois en studio ? De quoi, surtout, lui permettre de former avec Paul Bley le premier groupe de musique électronique improvisée de l’histoire. Son nom ? The Synthetizer Show, un duo monté spécialement pour le live, à l’inverse de la musique jouée par les deux amoureux, qui nécessite parfois plus de vingt minutes de réglage entre chaque morceau. Ce qui ne manque pas d’attiser les critiques, médiatiques et populaires.

On dit qu’elle fait preuve de trop de rigueur et d’austérité, que ses compositions ne mènent à rien et que, au mieux, sa démarche n’est que pure arrogance. Ce que l’on oublie de dire alors, c’est à quel point Annette Peacock fait preuve de sincérité et de spontanéité, à quel point elle est fidèle à elle-même quand elle met au point Improvisie et Dual Unity. Certes, ces deux disques sont difficiles à écouter - parce que lyriques et jusqu’au-boutistes -, mais ils jouent un rôle important dans sa carrière et dans la mythification du son new-yorkais au croisement des années 1960 et 1970. Ce sont eux qui font avec corps l’esprit d’improvisation qui règne alors à Big Apple, eux qui concentrent les premières réflexions mélodiques autour du clavier Moog, eux qui incitent Annette Peacock à aller encore plus loin, quitte à évoluer en solitaire.

Femme fatale
Depuis ses débuts, son idée est de toute façon assez claire : prendre systématiquement le contrepied des auditeurs, se surprendre elle-même et toujours tout entreprendre pour éviter de faire référence à ou décalquer le style de ses contemporains. Revenge et I’m The One s’imposent donc comme deux disques aux multiples nuances, profondément hybrides et volontairement déviants – on y trouve, dans un esprit expérimental, du rock progressif, du free jazz, des intentions électroniques et un chant totalement déconstruit. Ça ne plaît pas au grand public ? Qu’il aille se faire voir. Annette Peacock n’est pas là pour satisfaire les désirs d’évasion de monsieur-tout-le-monde, ni pour proposer une musique ou des concerts facilement marketables. Ce qu’elle souhaite, c’est interpeller, susciter l’imprévu, comme ces happenings donnés seins nus au Town Hall de New York, comme cette poésie masquée sous des tonnes d’arrangements bruitistes, comme ces avances de David Bowie et Brian Eno qu’elle rejette sans regret pour s’installer en Angleterre et prendre le temps (six ans, tout de même) de mettre au point deux beaux disques, du cercle des plus intenses recueils sonores : ceux qu’on réécoute à tout moment, au hasard, et qui influent systématiquement sur le cours des heures qui suivent – voire plus.

Le premier d’entre eux n’est autre que X-Dreams, sans doute l’album le plus accessible de sa discographie. Déjà, parce qu’Annette Peacok s’est entourée pour l’occasion de rockeurs doués pour la mélodie (Mick Ronson, Bill Bruford, Chris Spedding), mais aussi parce que sa voix y semble moins meurtrie, plus évidente. Certains critiques commencent même à la classer dans la sphère pop… C’est dire où en est la New-Yorkaise à la fin des années 1970, profitant même du bon accueil réservé à X-Dreams pour revenir un an plus tard, en 1979, avec The Perfect Release, un disque qui partage les mêmes obsessions que son prédécesseur mais qui opte pour une formulation plus intimiste, moins orchestrale - on y entend des tonnes de claviers, de longues incantations progressives (Survival) et, surtout, assez d’intentions contraires aux tendances de l’époque pour donner envie à sa maison de disques (Aura) de couper les ponts avec elle.

La vie en solitaire
Un coup dur, mais pas un coup de grâce : après tout, Annette Peacock est de ces femmes que l’ont dit de caractère et elle compte bien le prouver. Au début des années 1980, elle fonde ainsi son propre label, Ironic, sur lequel elle publie quatre albums où, exception faite des rares incursions du batteur free Roger Turner, elle compose tout toute seule, derrière ses claviers et son micro. Alors, forcément, Sky-Skating, Been In The Streets Too Long, I Have No Feelings ou encore Abstract-Contact ne font rien pour séduire les masses, poussent les recherches formelles d'Annette Peacock à leur paroxysme, mais ne placent pour autant jamais le savoir-faire et la démonstration technique au-dessus de l'expression et de l'émotion.

Quoiqu’il en soit, il faudra pas mal de temps à Annette Peacock pour se remettre de ses différentes expérimentations, mais aussi de ses différents échecs : jusqu’en 2000, et la sortie chez ECM de An Acrobat’s Heart, elle disparaît en effet de la circulation, et tombe dans un mutisme apte à faire flipper ses plus fervents admirateurs. Une absence qu’elle tente de combler avec parcimonie ces dernières années, publiant divers albums (plus ou moins bien ficelés d’ailleurs) ça et là, donnant quelques concerts ici ou ailleurs - cette année, on l’a notamment vue au Guess Who en Hollande, au Café OTO à Londres ou encore à Pop Montreal. Mais ce qui termine de rassurer sa fanbase, ce sont bien ces mots, donnés à Libération à l’occasion de son passage à Villette Sonique : «Plus que toute autre émotion, c’est le vertige de la découverte qui motive mon travail d’artiste. J’aime explorer avant tout, avoir l’impression qu’un chemin s’ouvre sous mes pieds au fur et à mesure que j’avance plutôt que suivre une route déjà empruntée par d’autres. Le moment de l’invention est vraiment le plus amusant du processus de création». À croire qu’Annette Peacock est trop radicale, trop casse-cou, trop attachée à l’invention des formes pour se contenter d’une recette garantissant une carrière tranquille.


++ Retrouvez Annette Peacock sur Facebook et  Twitter