Memories of Murder est montré sur les écrans pour la première fois en France en 2004. À cette époque, les films sud-coréens vus en France sont plutôt des films d’auteur. Avec la sortie de Memories of Murder, c’est le début d’une petite invasion de thrillers, polars et autres films noirs sud-coréens au ton et style particuliers qui parviendront jusqu’à nos écrans occidentaux.  Le chef-d’oeuvre de Bong Joon-ho remet à leur place de nombreux films qui lui ont succédé. Les cinéphiles y reconnaîtront beaucoup d’éléments qui ont influencé le cinéma sud-coréen jusqu’au récent The Strangers de Na Hong-jin, mais aussi le cinéma américain (notamment Zodiac de David Fincher). Pour faire ce quasi-premier film (après le méconnu Barking Dog en 2000) Bong Joon-ho, alors âgé de 35 ans, bénéficie d’un nouveau système de subvention mis en place par Lee Chang-dong, réalisateur et éphémère ministre de la Culture de 2003 à 2004. Le film connaîtra un succès important en Corée du Sud.


Memories of Murder
raconte l’interminable poursuite d’un serial killer insaisissable, amateur de mises en scène morbides, de chansons tristes, de tenues rouges et de jours de pluie. Un tueur qui prend peu à peu la forme d’une obsession pour un inspecteur de province aux méthodes musclées, qui prétend fonctionner à l’intuition, et son collègue venu de Séoul, aux méthodes qui reposent sur l’analyse et la déduction. Pour écrire le scénario, Bong Joon-ho s’est inspiré de faits réels, une série de meurtres ayant eu lieu à la fin des années 80 autour d’une ville moyenne de province, l’une des premières affaires du genre en Corée du Sud, restée non élucidée jusqu’à aujourd’hui. Le scénario est le fruit de longues recherches et de nombreux entretiens menés par le réalisateur.
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Si le film part d’une situation déjà vue au cinéma, il ne cesse de multiplier les fausses pistes et s’éloigne peu à peu du postulat de départ et du genre attendu pour atteindre une portée existentielle. Une fable sans héros, ni coupable.
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On trouve ainsi dans Memories of Murder un riche mélange. D’abord, de la violence et du glauque. Ensuite, un certain humour coréen, entre grotesque et absurde. Et enfin de la beauté. La mise en scène est magistrale. Le film est tourné avec des cadres, des lumières et des mouvements de caméras soigneusement choisis, des scènes où tous les personnages et les accessoires sont savamment placés dans le décor et offrent plusieurs niveaux de lecture. Les ruptures de ton sont multiples et fonctionnent parfaitement ; on peut ainsi passer d’une scène de comédie à un puissant ralenti, ou à une course poursuite tendue.
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En pointillé, le film dénonce aussi une situation politique héritée de la dictature militaire, avec passage à tabac de suspects, fabrication de fausses preuves, aveux extorqués et répression de manifestations. À travers la description de la campagne coréenne, les méthodes archaïques de la police et la confrontation entre les enquêteurs pas très finauds du village et l’inspecteur malin venu de Séoul, le film rend aussi compte de la difficile modernisation de la Corée du Sud au début des années 90.

Memories of murder dure plus de deux heures, mais cette longueur n’a rien de gratuit, elle confère une épaisseur à ce thriller poisseux. Elle est nécessaire pour véritablement éprouver la sensation d’une investigation qui piétine, où le spectateur s’enlise et se perd, à l’instar des enquêteurs. Une expérience qui se vit pleinement dans l’obscurité d’une salle de cinéma.

++ Memories of murder de Bong Joon-ho ressort en salle ce jour, mercredi 5 juillet.