Et pourtant. Une fois le bouquin reposé sur la table de chevet (oui, je lis au lit et là, il est 4 heures du matin, parce que je ne suis pas arrivé à le poser avant d'avoir fini), on se rend compte qu'il y a de quoi dire. Il y a ce personnage principal dont la principale qualité «se divise en deux : je sais écouter, et je n’emmerde personne lorsque ma journée a été emmerdante». Bref, le mec est un peu chiant. Très passif. Observateur d'un drame. Et donc, forcément, on pense à Meursault.

Sauf qu'ici, le drame se joue en dehors du personnage. Dans le monde. Ce monde au bord de la Révolution, qui va sombrer dans l'absurde avec la mort de Johnny Hallyday. La Révolution qui mène à l'absurde, oui, on est encore dans le camusien. Ce n'est pas Johnny en tant que tel qui compte, mais plutôt comme s'il était la dernière pièce qui tenait le monde ensemble. Et sa mort fait tout basculer. «C'est marrant qu'il ait pris Johnny» ? Non, ce n'est pas marrant ; c'est logique. Après la chute du mur de Berlin, le déclin de l'empire américain, la fin des utopies, du communisme, de l'humanisme, du capitalisme, la mort de Prince, de Bowie, de Michael Jackson, de Leonard Cohen, et après le départ à la retraite de Francesco Totti... il ne reste qu'une icône du XXème siècle : c'est Johnny. Le dernier vestige de l'ancien monde. La dernière illusion d'un monde avec un avenir. La dernière pièce qui nous rattache à un siècle d'utopies, de rêves, d'espoirs et d'illusions. Tuer ses idoles, c'est tuer son avenir. Le XXIème siècle va achever les derniers veaux d'or. Mais pour aller où ? C’est la grande question que le livre laisse en suspens. Comme cette anecdote, en exergue d'un chapitre, d'un homme annonçant la libération de la Russie à une foule en liesse. Et cette voix qui se fait entendre : «Oui, mais libre de quoi ?». Comme le disait Gide : «Savoir se libérer n'est rien, l'ardu c'est savoir être libre.» Une phrase qui n'a jamais résonné avec autant de pertinence qu'aujourd'hui.

Johnny est mort nous rappelle que nous souhaitons la mort de notre vieux monde, mais que nous avons oublié de préparer notre résurrection.

johnnyestmort_couverture
Ce que dit ce livre sur notre époque
Tout. Il dit tout. D'habitude, on ne bourre pas nos papiers de citations. Aujourd'hui, oui. Et surtout celle de Chesterton qui rappelle que «le fou n'est pas un homme qui a perdu la raison. Le fou est un homme qui a tout perdu sauf sa raison». Ce qui, au passage, pourrait être une parfaite définition de l'absurde camusien. Mais ce qui nous rappelle surtout que notre monde est fou. Que nous vivons à une époque où rien n'a de sens, mais où nous gardons toute notre raison.

Incipit et explicit
La canicule qui frappait la France depuis la fin juin connut ce jour-là un pic mémorable.

Excipit
Où qu’il fusse, le héros de la Nation pouvait dorénavant reposer en paix.

Vous avez aimé, vous aimerez
Tout ce que la littérature et le cinéma ont livré dans les années 20 et 30, cette période où le monde côtoyait Révolutions et destructions en même temps. Ou espoir et désespoir dansaient ensemble au quotidien.

++ Johnny est mort, de François Michel, éd. Denise Labouche, 132 p., 10 €, disponible ici ou