N’en déplaise à Boris Vian, et au titre de son roman de 1947, les morts n’ont pas tous la même peau. Celle de notre assassin, Louis-Marius Rambert continue de déchaîner les passions. Il faut dire qu’elle était sacrément décorée, à la mode des petites frappes de l’époque. Et qu’elle orne désormais la couverture du manuscrit de ses mémoires. Mis en vente en 2014, l’objet macabre fut retiré aussitôt. Faire commerce de restes humains, même ceux d’un criminel, reste une offense capitale.

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            Tout commence le 23 octobre 1930, du côté d’Écully, dans le Rhône (en très proche banlieue lyonnaise, ndlr) : comme chaque matin, Mme Gabert vient livrer ses bouteilles de lait chez Mlle Péan. Mais ce jour-là, elle est accueillie par un silence de mort. Lorsque l’on se décide à enfoncer la porte, on tombe sur un bien triste spectacle. La maison a été mise sens dessus dessous et ses deux occupants, Mlle Péan et son neveu, M. Bergeron, ancien chimiste parisien, gisent dans leur sang, le crâne défoncé à coups de marteau. «Le ou les assassins ont dû s’acharner, souligne le journal local du lendemain*, (…) car les plaies (…) ont fait une hémorragie considérable.» Mlle Péan, octogénaire, a été comme «foudroyée», précise le journal, et serre encore un petit pot de lait dans la main. On la retrouve en nuisette, enfouie sous une pile d’habits. Quant à M. Bergeron, en pleine force de l’âge, il a été frappé par derrière, sans avoir le temps d’user de ses «deux pistolets automatiques chargés, dont il savait se servir en excellent tireur» et qu’il gardait «constamment à sa portée». Les premières constatations confirment la présence de deux meurtriers mais ne révèlent aucune trace d’effraction. M. Bergeron connaissait-il ses bourreaux ? Pas vraiment, non ; mais sa cupidité légendaire l’a perdu.
Rambert2Les deux malfrats se font passer pour des brocanteurs
Il est 20 heures, ce 22 octobre 1930, lorsque deux petites frappes originaires de Lyon, «lasses de pratiquer des cambriolages insignifiants» et sans doute renseignées par «quelque malandrin du pays», frappent à la porte de Bergeron. Il est de notoriété publique que l’ancien chimiste «gardait chez lui, cachés un peu partout, d’appétissants magots en espèces». N’a-t-il pas récemment revendu des terrains pour des sommes jugées considérables ? Les deux malfrats se présentent à lui en se faisant passer pour des brocanteurs. Méfiant, Bergeron hésite. Il les observe. Le premier, le cheveu noir et dru, l’œil vif, se prénomme Louis-Marius Rambert. Ses nombreux tatouages, alors dissimulés sous ses vêtements, disent son  parcours criminel ; car il n’y a guère que les membres de la pègre pour se tatouer ainsi à cette époque. Agressions, vol et proxénétisme ; à 29 ans, l’homme n’en est pas à son coup d’essai. Son acolyte, Gustave Mailly, n’est guère plus recommandable. Mais Bergeron ne résiste pas à la tentation de vendre quelques Louis d’or à bon prix. Il laisse entrer les deux loups dans sa bergerie, et leur offre un coup à boire. Sa tante, Mlle Péan, se trouve alors dans l’autre bâtiment de la propriété. Les trois hommes discutent, puis font affaire. Bergeron monte alors à l’étage pour chercher ses pièces, talonné par Rambert, très intéressé, dit-il, par le mobilier ancien de la propriété. Mais dès que son hôte lui tourne le dos, il lui assène un terrible coup de marteau sur le crâne ! Le vieux est solide. Sonné, il se retourne, se débat ; il faudra l’intervention du second meurtrier pour en venir à bout. Alertée par le bruit, Mlle Péan traverse alors la cour. Les deux assassins lui règlent rapidement son compte avant de prendre la fuite avec un butin conséquent : «une quarantaine de titres (Crédit Foncier, Communales, Ville de Paris), 8 000 francs en billets de banque, 180 pièces d’or de 100, 20 et 10 francs», deux alliances, une montre en or ainsi qu’un revolver.
Rambert3«Tuez-moi vite. Je veux mourir.»
C’est au son de l’accordéon que Rambert est appréhendé, lors d’un bal populaire du 14 juillet, près de Lyon. Comme dans un vieux polar en noir et blanc, il guinchait avec une pépée sur la tombe de ses victimes. Confondu, il balance son complice, le triste Mailly. Condamnés à mort en octobre 1932 suite à un procès retentissant, les deux hommes sont emprisonnés dans l’attente de leur exécution. Derrière les barreaux, Rambert dépérit, rongé par le spectre de la guillotine. Un médecin le suit, le célèbre criminologue Jean Lacassagne, qui proteste publiquement contre les délais imposés aux condamnés à mort ; une torture, dit-il, qui «prolonge sans raison leur angoisse». Le corps amaigri de Rambert est photographié en prison. Nu, de face, ou assis, il livre à l’œil intrigué ses nombreux tatouages, dont celui, impressionnant, qui orne sa poitrine. Il représente un combat entre un aigle et un dragon, et s’avère de bien meilleure facture que les autres.

Souffrant de la tuberculose, Rambert refuse tout traitement et ne s’alimente quasiment plus. «Tuez-moi vite, implore-t-il. Je veux mourir.» Mailly, lui, est en plein forme. Il «mange de bon appétit», d’après les journaux, et «dort comme un loir.» Néanmoins, la détresse morale de Rambert pousse la société à s’interroger. «Il n’est pas question de plaindre l’assassin, lit-on dans les journaux. Mais il est  juste de constater que le jury l’a condamné à être guillotiné et non à subir, des mois, un supplice qui est une torture prolongée.» Finalement, au printemps 1933, le président de la République, M. Lebrun, grâcie les deux assassins, commuant leur peine en emprisonnement à perpétuité.
Rambert4Il lègue sa peau au Dr Lacassagne
Rambert meurt en détention le 24 janvier 1934. À défaut de regrets, il laisse derrière lui ses mémoires manuscrits, ainsi qu’un testament en bonne et due forme par lequel il lègue… sa peau, au Dr Lacassagne ! Fasciné depuis toujours par les tatouages du «milieu» auxquels il consacre un livre, Lacassagne récupère donc la peau du cadavre de son ancien patient. C’est tout naturellement qu’il s’en sert pour faire relier les mémoires du larron. Sur la couverture, l’aigle et le dragon poursuivent inlassablement leur lutte figée. La peau, sèche, semble tannée par les ans. En y regardant de plus près, on distingue même quelques poils.

Les reliures en peau humaine existent depuis fort longtemps - la Bibliothèque Nationale de France en conserve quelques-unes. Néanmoins, celle-ci a quelque chose de particulier. D’ailleurs, lorsqu’il a voulu s’en séparer lors d’une vente aux enchères en 2014, son propriétaire, le célèbre Philippe Zoummeroff, a dû faire marche arrière sous la pression des experts de la salle de vente de Drouot. «Dès que je la regarde, j’ai des frissons», reconnaît M. Zoummeroff. Néanmoins, elle avait sa place dans sa bibliothèque consacrée à la criminologie, car «les tatouages ont toujours été un signe distinctif des truands». En cela, cet ouvrage relève, d’après l’expert de la vente en question, de l’exception culturelle qui s’applique à la vente de certains restes humains.

Il ne fallait pas vendre la peau de Louis-Marius Rambert trop vite. Ses mémoires et leur étrange reliure ont été retirés de la vente. Que sont-ils devenus? Ont-ils retrouvé sa place dans la collection Zoummeroff, en cours de liquidation ? Ou ont-ils atterri chez quelque discret amateur ? «J’ai reçu de nombreuses offres», confie l’expert. Nous n’en saurons pas plus. Quatre-vingts ans après sa mort, Rambert reste un type toujours aussi peu fréquentable.

*Toutes les citations d’époque sont tirées de coupures de journaux d’époque conservées dans la «Bibliothèque Zoummeroff», au même titre que les mémoires de Rambert.