La plupart des biographies racontent une vie. Les meilleures (en bas de ce papier, on vous donnera un ou deux exemples) les donnent à sentir. Liel Leibovitz est encore d'une autre race. Son livre est Leonard Cohen. Soyons clairs : si le chanteur canadien devait être un personnage de fiction, il serait une sorte de Meursault (ou Benjamin Braddock dans Le Lauréat, aussi candide que Meursault dans L'Étranger sauf que, jeunes, Leonard Cohen et Dustin Hoffman sont de vrais sosies). Traversant son existence l'air de rien. Un peu passif. Mais il faut imaginer un Meursault volontaire. Qui ne touche à rien volontairement, pour ne pas détériorer le matériel qui nourrira son art. Un peintre n'abat pas les arbres qu'il veut peindre. Et le monde, oh Leonard Cohen l'a peint. Avec lenteur et minutie. À l'inverse de son double, Bob Dylan. Cohen écrit cent strophes pour en garder dix. Laborieux et consciencieux.
covercohenLe livre de Liel Leibovitz est à cette image. Il tourne autour du poète. Raconte son entourage. Son monde. Ne plonge pas au cœur de sa psyché dans des théories bancales. Cohen ne théorise pas, de toute façon. Il vit. Il ressent et recrache. Que ce soit dans un festival anarchique où la catastrophe pointe, où les plus grands se font huer, ou bien que ce soit dans un hôpital psychiatrique, Leonard Cohen envoûte. C'est son honnêteté absolue qui touche. Il ne met aucun intermédiaire entre son âme et son interlocuteur.
leo«J'ai mis tout mon génie dans ma vie, je n'ai mis que mon talent dans mes œuvres», aimait à provoquer Oscar Wilde. Cohen est juste à l'opposé. Aucun provocation et tout son talent dans son œuvre. Et s'ils sont beaucoup à se tenir du côté de Wilde, Cohen, lui, se tient droit, tout seul, du côté de ceux qui ont fait disparaître leur ego pour laisser toute la place à leur âme.

Incipit et explicit
«Ceci n'est pas une biographie de Léonard Cohen» p. 9
«I want to make him certain
That he doesn't have a burden
That he doesn't need a vision
That he only has permisssion
To do my instant bidding
Which is to say what I have told him
To Repeat» p. 261

Ce que dit ce livre sur notre époque ?
Quand un grand poète meurt, il faut toujours dire que «le dernier poète vient de mourir». Une belle connerie. La poésie existera tant que l'homme existera. Mais avec la mort de Leonard Cohen, c'est l'un des derniers représentants d'une époque révolue qui s'en va. Ce fameux XXème siècle. Celui qui avait la brutalité de la réalité. Le XXIème siècle, notre XXIème siècle, est le siècle de l'indirect. L'écran. Les technologies, qui ajoutent des intermédiaires aux relations. L'analyse qui ne doit jamais être totalement elle-même : mettre de l'humour dans la politique, du sérieux dans la blague... Toujours faire un pas de côté. Toujours dire «oui, c'est vrai, mais...». Chercher l'exception qui justifie l'indifférence. Éviter la certitude. Ne pas juger, ne pas prendre partie. Simplement chercher à comprendre. Multiplier les informations jusque à étouffement, et tant pis si rien n'en sort au final. C'est l'avantage du poète : son filtre n'est pas intellectuel - il est dans ses tripes. Aujourd'hui, nous passons le monde au tamis de nos neurones, gardant pour nos ventres seulement du tofu, des salades sans gluten et des menus vegan. Leonard Cohen s'est nourri du monde, l'a digéré tant bien que mal et a fini par le chanter, l'écrire, le chier et le vomir.

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Hunter S. Thompson, journaliste & hors-la-loi, de William McKeen. Albert Camus, d'Olivier Todd. Ma philosophie de A à B, et vice-versa, d'Andy Warhol. Je voudrais me suicider mais j'ai pas le temps, de Jean Teulé et Florence Cestac. Le faune de marbre, de Faulkner (à ne pas confondre avec le roman du même nom, de Hawthorne). Mais aussi prendre de la drogue, hurler, chanter, aimer, faire vivre votre corps avec l'intensité de ceux qui ne peuvent le faire avec leur âme.

++ A Broken Hallelujah, Liel Leibovitz, éd. Allia, 272p., 20€.