Une brève histoire de la licorne
La croyance en un animal à une corne qui existerait en Inde apparaît dans l’Antiquité, autour de -400 pour être précis, et plusieurs «témoignages» de personnes n’ayant curieusement jamais mis les pieds en Inde rapportent la description d’un animal qui ressemblerait plutôt, si vous voulez mon avis, à un rhinocéros. Ensuite, pour changer, la Bible se l’approprie : l’unicorne devient un animal «christologique» (oui c’est un mot chelou mais je cite Pastoureau, ne m’emmerdez pas) dont la corne serait une «flèche spirituelle» et une «image de la croix».

Pendant tout le Moyen Âge se conte donc l’histoire de cet animal insaisissable que seules les vierges peuvent attirer à elles. Une technique fourbe des chasseurs consiste d’ailleurs à coller une vierge dans un coin de forêt et d’attendre qu’un unicorne passant par-là vienne se blottir dans son sein pour le buter ou le capturer – ce qui revient au même, puisque l’unicorne se laisse mourir en captivité. Mais whatever, ce qui compte, c’est de récupérer sa corne à qui l’on attribue tout un tas de vertus, dont celle de déceler le poison (ce qui est drôlement pratique dans un univers impitoyable où les seigneurs s’empoisonnent pour se dire bonjour).

dame-a-la-licorne-a_0À la fin du Moyen Âge, l’amour incarné par cet animal fantastique cesse peu à peu d’être christique. Il se fait profane, courtois, charnel. L’unicorne mâle devient au début du XIVème siècle une licorne femelle, le Christ laisse place à la Vierge, et Blanche de Navarre écrit en 1350 Le Roman de la Dame a la Lycorne et du Biau Chevalier au Lion, où la licorne / blanche / lune / femme et le lion / or / soleil / homme se complètent dans un magnifique équilibre féminin / masculin, yin / yang, intérieur / extérieur, faire le ménage / aller au match, etc.

Les atours modernes de la licorne
Ce n’est qu’à la fin du XIXème siècle que l’idée que les licornes n’existent pas s’est réellement répandue (ce qui fut particulièrement préjudiciable aux apothicaires charlatans qui en commercialisaient la poudre de corne). Elles tombent alors définitivement dans le domaine de l’imaginaire, de la poésie et de la peinture, notamment avec les artistes symbolistes de la fin des années 1800, pour devenir, un peu plus d’un siècle plus tard, le nouvel «animal totem» de toute Occidentale branchée qui se respecte.

Dans le même temps, elles deviennent symboliquement «unes», complètes en elles-mêmes, à la fois vierges et fécondes, partagées entre un corps pur et un attribut érigé et saillant (qui n’a d’ailleurs pas cessé de grandir pendant tout le Moyen Âge, pour finir par atteindre 3 à 4 mètres à la Renaissance ; la poutre de Bamako peut aller se rhabiller). A l’heure où la Cour de Cassation refuse l’inscription de la mention «sexe neutre» dans l’état civil d’un intersexe, autant dire que cet animal, c’est vraiment l’angoisse. Carl Jung, dans un ouvrage paru en 1944 dans lequel il consacre plusieurs pages à la licorne, la qualifie même de «monstre hermaphrodite».

La licorne, symbole des combats d’aujourd’hui ?
Malgré cette saillie violente de Carlito (qui ferait mieux de retourner fesser Keira Knightley), le rôle de la licorne reste, encore et toujours, de «faire rêver» (c’est pas moi, c’est encore Michel Pastoureau qui le dit*). Que révèle-t-elle alors aujourd’hui des rêves qui meuvent notre société ?

Selon le sociologue Frédéric Lebas, cité dans 20 Minutes, «adhérer au symbole de la licorne, c’est faire la démonstration de notre capacité à nous imprégner du monde fictionnel. C’est être capable de mettre entre parenthèses notre crédulité et notre tentative de chercher des preuves».

Comme, par exemple, en tournant en dérision le fait de mener un combat perdu d’avance ?

CDI-licorne

On se souvient tous de l’image «Je cherche un CDI et une licorne», qui avait pourri votre fil Facebook en 2016 (et vous avait rappelé à quel point vos amis étaient précaires), mais dans le genre «trucs qui existent pas», j’en ai plein à vous proposer : l’égalité hommes-femmes, des droits pour les LGBT qui seraient les mêmes que pour tout le monde…

Si j’ai choisi ces deux exemples, ce n’est pas par hasard mais parce que ces communautés se sont elles aussi en partie approprié la licorne. Ça peut sembler étrange mais cette figure, pourtant très marquée «girly», est également, et pour toutes les raisons qu’on vient de voir, érigée, consciemment ou non, en un symbole progressiste.

En effet, attribut phallique donc, mais «par lequel la femme défend sa chasteté», la corne de la licorne est aussi située au niveau du 3ème œil, celui de la connaissance de soi (coucou le corbeau de Game of Thrones). Alliant masculin et féminin, s’en emparer serait ainsi apporter une réponse à ces questions qui nous taraudent tous : suis-je une vraie femme si je n’aime pas cuisiner ? Mon déplorable sens de l’orientation présage-t-il de futurs troubles de l’érection ? Puis-je à la fois aimer le foot, le patinage artistique et être hétérosexuel ?

Dans le Dictionnaire des symboles, Chevalier et Gheerbrant voient par ailleurs en elle un «phallus psychique». Un phallus psychique, les gars. Qui symboliserait la fécondité spirituelle. Genre un truc de domination par l’esprit, pour changer de la domination par la force ? Perso, en tant que féministe, je vois pas mieux.

Et pour ce qui est du côté «girly», n’oublions pas qu’il n’y a rien de plus jouissif que de tourner en ridicule le discours de ses détracteurs en retournant leurs armes contre eux simplement en les poussant à l’extrême.

La licorne, totem de la deuxième moitié des années 2010, symboliserait donc une distanciation cynique de la Génération Y vis-à-vis de combats quotidiens dont une issue heureuse ne cesse de lui être présentée comme utopique ? La question est hyper-intéressante et j’essaierais bien de conclure, mais une autre fois parce que là déso mais je peux pas, j’ai licorne.

* Sur France Culture, le 22 juin 2013 dans l'émission 
Les secrets de la licorne.


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