C'est un fait : en matière de pouvoir, les femmes sont à la traîne. Aux dernières nouvelles, elles ne représentaient que 22% des parlementaires de par le monde, 26% des cadres dirigeants des 500 premières entreprises américaines32,3% dans l'Union Européenne, avec 5% de présidentes de conseil d’administration, 16% de présidentes des conseils de surveillance et 3% de PDG dans les sociétés cotées sur Euronext Paris – ou encore 22,5% des professeurs d'université et 14,8% de leurs présidents. Par conséquent, c'est leur influence qui en pâtit. De nombreuses études laissent en effet entendre que, mises en minorité, les femmes ont moins de chances de faire entendre leur voix que les hommes. Pire encore : s'il leur arrive d'être les cheffes et de faire preuve d'autorité, elles sont davantage critiquées que leurs homologues masculins

Pour autant, cette histoire d'influence ne semble pas directement corrélée à la composition sexuelle d'un groupe. Car voilà un autre fait : il ne suffit pas que les femmes soient majoritaires quelque part pour qu'elles aient davantage de pouvoir. C'est même à peu près l'inverse, tant quelques études – à savoir, grosso modo toutes celles qui ont étudié le phénomène – montrent combien les femmes peuvent gagner en influence à mesure que leur nombre décroît dans un groupe. Tout en sachant qu'elles demeurent globalement moins influentes que les hommes, et ce quelles que soient les configurations démographiques envisagées. 

Qu'est-ce qui pourrait faire la différence ? Le degré de conflictualité du groupe en question. C'est en tout cas ce que nous indiquent des recherches sur nos cousins primates plus ou moins éloignés : la dominance féminine est plus élevée dans les communautés de singes où les femelles sont moins nombreuses que les mâles ET où ces derniers passent le plus clair de leur temps à se taper dessus. La somme de ces deux facteurs est une formule de succès féminin. Pourquoi ? Parce que de la sorte, ce sont des mâles qui ont le plus de risques de sortir «perdants» de leurs altercations et d'être ainsi privés du pouvoir qu'ils pouvaient détenir – ce qui laisse davantage de champ hiérarchique aux femelles gardant leurs distances avec les conflits physiques, notamment parce qu'elles ont une propension moindre à l'agressivité. Des tendances qui se retrouvent de notre côté de l'arbre phylogénétique : en moyenne, les hommes sont eux aussi plus agressifs verbalement et physiquement que les femmes (qui les surpassent, en revanche, en agressivité dite «relationnelle»).

Et le serpent se mord souvent la queue, vu que les groupes les plus conflictuels sont généralement ceux manifestant un sexe ratio fortement masculinisé – alias : où les hommes surpassent en nombre les femmes. Dans ce genre de configurations, les hommes ont plus de chances de se taper dessus assez simplement parce qu'ils ont plus de chances de se croiser et de se tirer la bourre pour accaparer le maximum de ressources – qu'elles soient matérielles ou conjugales, les deux allant très bien ensemble.

Mais cette recette est-elle pour autant applicable à notre espèce ? Est-ce que les femmes gagnent en dominance lorsqu'elles sont minoritaires dans un groupe rongé par les conflits intrasexuels masculins ? Selon trois chercheurs en psychologie sociale, économie et mathématiques appliquées aux sciences naturelles de l'Université de Groningue, aux Pays-Bas, la réponse est oui.

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Publiée le 1er mars, leur étude se fonde sur deux dispositifs expérimentaux rassemblant 542 hommes et 328 femmes répartis en plusieurs groupes. Dans la première expérience, les participants devaient effectuer une «tâche de coordination» de dix minutes impliquant des M&M's à trier dans des sacs et selon différentes consignes. À la moitié de l'exercice, le groupe devait s'arrêter et discuter des corrections à apporter à leur ouvrage pour gagner en efficacité lors de la moitié restante. Le degré de conflictualité et de dominance féminine de chaque groupe était évalué à l'aide de questionnaires. Résultat : moins le niveau de conflit était important – par exemple, dans les groupes où beaucoup d'individus avaient déclaré pouvoir compter sur des «amis» – moins les femmes menaient la danse et arrivaient à définir la meilleure stratégie à adopter pour ranger un maximum de M&M's de la bonne couleur dans le bon sac. A l'inverse, l'influence des femmes augmentait dans les groupes majoritairement masculins et conflictuels – des conflits d'autant plus saillants que le groupe avait foiré ses exercices.

Dans la seconde expérience, les sujets de Katherine Stroebe, Bernard A. Nijstad et Charlotte K. Hemelrijk ont été soumis à un exercice de «décision collective». D'abord individuellement, puis par groupe de trois à cinq personnes, ils devaient choisir les trois objets (dans une liste de quinze) les plus utiles à leur survie si jamais ils venaient à se perdre dans une région glaciale et reculée. Ici, les chercheurs allaient aussi mesurer l'agressivité de leurs cobayes : étaient-ils ou non enclins à vouloir imposer leur point de vue, si nécessaire en dépassant les frontières de la cordialité ? Il en ressortira que les femmes gagnent en influence lorsqu'elles sont : 

1/ minoritaires dans leur groupe ;
2/ que ce groupe est fortement conflictuel ;
et 3/ que l'agressivité y est surtout une affaire d'hommes s'en prenant à d'autres hommes.

Ce qui correspond assez parfaitement aux observations faites sur des primates non-humains : la relation entre le sexe ratio d'un groupe et la dominance féminine qui s'y exprime dépend fondamentalement de son degré de conflictualité et des comportements qu'y adoptent les hommes et les femmes qui le composent. Plus ce sont les hommes qui se bastonnent entre eux, plus les femmes ont de chances d'accéder à des positions sociales avantageuses. A l'inverse, plus elles se jettent dans la mêlée, moins elles auront d'opportunités pour s'imposer comme les maîtresses du jeu.

Des réalités qui éclairent d'une toute autre lumière des phénomènes comme la «falaise de verre» – le fait que les femmes accèdent d'autant mieux aux responsabilités qu'elles gravissent un tas de merde. Ce n'est peut-être pas tant que les hommes se frottent les mains de voir une femme se casser la gueule qu'ils sont trop occupés à se mettre sur la leur.


Visuel de Une : Scae.