Roland Young n'est sans doute pas le musicien le plus productif du monde (cinq albums entre 1980 et 2017, c'est peu, trop peu), mais il en aura été, du moins pendant un temps, l'un des plus inspirés. Nous sommes au tout début des années 1980 et Young est alors un clarinettiste de jazz, de formation classique. Traduction : le gars ne s’embête pas à dynamiter les formes et à inventer ses propres codes - non, il fait le boulot, encaisse les chèques et rentre chez lui dans un petit appartement à Kips Bay, l’un des nombreux quartiers de Manhattan. Le lieu n’a rien de très reluisant mais il est fonctionnel, Roland Young ayant installé son studio dans sa chambre à coucher, afin de «pouvoir manger, prendre une douche et d'aller directement au studio», comme il le soulignait avec humour au Guardian.

Quand on connaît un peu le bonhomme, on se dit que cet équipement à portée de main a forcément dû être un atout pour cet avide chercheur sonore, lui qui, avant d’arriver à New-York en 1980, animait une émission de radio sur KSAN FM où il mettait en avant les sons venus du monde entier : d’Afrique, d’Asie, d’Europe et de tout autre pays qu’il prenait plaisir à (faire) découvrir. Alors, inévitablement ça l’inspire : il voit en ces sonorités une ouverture, l’opportunité d’emprunter de nouvelles voies musicales et de faire la jonction entre différentes esthétiques. Au Guardian, toujours, après avoir établi des liens entre les chants pygmées et le jazz d’avant-garde des années 1960, il se voulait d'ailleurs très clair à ce sujet, reconnaissant que les artistes de tous ces pays étaient «devenus une source de matière première», tout en précisant que «l'espace et le silence» étaient quant à eux devenus «une structure». C’est flou, cryptique même, mais quoi de plus logique de la part d’un musicien qui décrit son premier album tour à tour comme de l’«afro-spiritual minimal electronic space music» ou de l’«electronica abstraite» ?

Roland Young a beau s'être trouvé sa propre grammaire musicale, mais aussi un groupe au sein duquel s'exercer (The Offs, avec lequel il finira par enregistrer First Record en 1984, avec une pochette signée Basquiat), il n’en reste pas moins incompris. Comme tout aspirant artiste, l’Américain écume les bars du coin, tente de se faire un nom, mais comme la plupart d’entre eux, il éprouve vite l’envie d’abandonner. Sa musique détonne. Ce n’est ni de la new-wave, ni du disco, ni du ska, mais un mélange parfaitement dosé de ces trois genres musicaux. On y entend aussi pas mal de spiritualité, un peu à la manière de ce que proposaient Alice Coltrane, Pharoah Sanders ou autres (free-)jazzmen de l’époque. Puis, un déluge de synthés qui, très vite, tourne au raz-de-marée électronique. Le résultat est étrange, certes, mais les disques de Roland Young (Isophonic Boogie Woogie en 1980, Hearsay Evidence en 1987), ont cette profondeur, cette sincérité et cet étrange savoir-faire mélodique qui fait que, quand les albums sont terminés, on les remet illico en montant le son.

On est d’ailleurs prêt à parier tout ce que l’on a (c’est-à-dire notre dignité et notre amour sincère pour ce disque) que Jacob Gorchov, DJ de Brooklyn, a ressenti la même chose lorsqu'il est tombé sur Hearsay Evidence dans le bac à soldes d’un disquaire new-yorkais en 2007. Il n’a alors aucune idée de ce qu’il vient d’acheter, mais la pochette, sorte de croisement entre la spiritualité indienne et la culture rastafari (le CD est d’ailleurs jaune et vert), l’intrigue. Une fois rentré chez lui, c’est l’extase : ce qu’il vient d’entendre le rend complètement dingue. Il décide alors d’entrer en contact avec Roland Young, visiblement très étonné que l’on s’intéresse à lui. Surtout vingt ans après les faits.

Ensemble, Jacob Gorchov et Young décident ainsi de prendre le meilleur d’Hearsay Evidence et d’I-Land, un EP de quatre titres sorti en 1984 et enregistré dans sa propre chambre à Kips Bay, et de publier le tout sur le label du DJ américain, Palto Flats. La compilation, nommée Hearsay I-Land, révèle alors ce qu’aucun critique ou mélomane n’avait décelé dans les années 1980, à savoir que les morceaux de Roland Young contiennent énormément de pistes pour l’avenir et qu’ils renferment suffisamment d’idées pour susciter la panique dans les sous-vêtements des amateurs de pop-songs aussi bien que de ceux qui ne jurent que par l’expérimentation. On y entend du dub cosmique (Don't Ever Take Your Love Away), des beats hip-hop malaxés avec la soul la plus sensuelle (So Very Easy) ou encore des hymnes pour danser patraque sur le dancefloor, comme ce Ballo Balla écrit aux côtés de sa femme, Risa. «Nous nous sommes rencontrés lors d'un after-hour sur un dancefloor. C'est dire à quel point la danse fait partie intégrante de notre relation. Elle dansait de son côté et je la regardais. Elle a repoussé les mecs autour d'elle tout en me regardant et en haussant les épaules. J'ai compris le message. Puis nous sommes tombés amoureux.»

Après tout, Roland Young, c’est aussi ça : pas de déguisement, pas de faux-semblant, pas de chiqué, pas de pose. Aujourd’hui installé à Tel-Aviv avec sa femme et sa fille Lena, l’Américain est littéralement en phase avec ses propres morceaux, si bien que les neuf titres réunis sur Hearsay I-Land peuvent tous êtres vus comme des instantanés, des moments de vie saisis sur le vif et "mis en son" à sa façon. C’est-à-dire celle d’un musicien qui a peu à peu appris à se libérer du classicisme pour fantasmer de nouvelles formes musicales, plus modernes, moins conventionnelles, et surtout plus inclassables.

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++ Retrouvez Roland Young sur Facebook et sur son site officiel, et la compilation Hearsay I-Land juste ici.