Performances interdites aux moins de 17 ans, le chapiteau reste ouvert aux femmes enceintes, comme celle que l’on voit sourire de l’autre côté de la piste. On imagine déjà le fœtus dansant en bas résilles. Au Cabaret Electrique, on joue avec les flammes, on se roule lascivement sur les débris de verres brulants. Il n’y a pas d’étoile sous le chapiteau mais des merveilles en piste. Une beauté asiatique orientalisante, sirène aux mille positions entre fakir et danse macabre, un danseur queer sur talons aiguilles, une trapéziste qui jongle entre douceur et fermeté, les hauteurs de l’effeuillage aérien, la souplesse d’une contorsionniste, l’humour d’un clown équilibriste… Et tant d’autres à découvrir, sous le regard bienveillant et rock’n’roll d’Hervé Vallée, musicien, chanteur et chef d’orchestre du Cirque Electrique.

Un cabaret qui se réinvente en gouvernement électrique, guidant le spectateur vers un engagement corps et âme. Politique, artistique, physique. Kiki Picasso a enfilé le costume de M. Loyal pour l’occasion. Chaque soir, il invite pendant sept minutes une personne engagée, pour faire tomber tous les murs, de l’intolérance, des sexualités… Quand on discute avec lui juste avant le spectacle, il est en pleine répétition avec l’invité du soir, un candidat à la présidence de la République en talons aiguilles, qui ambitionne de «faire des économies sur le budget de la défense en abandonnant le nucléaire militaire.» Grand programme à retrouver sur son site visionpragmatique.fr. Farce ou attrape ? Kiki nous répond «Le Cirque Electrique a toujours eu une orientation politique marquée. Dans notre journal, on appelle même à l’union de la gauche !» On y retrouve un texte engagé écrit par Michel Sitbon, éditeur de l’Esprit Frappeur. «Les sept minutes de Kiki, c’est la logique d’inviter des copains, que je convaincs de passer pour présenter leur engagement.» Cette idée des intervenants est venue quand Antoine Lefébure, qui a écrit le bouquin sur l’affaire Snowden, a demandé à Kiki Picasso de faire la couverture de l’affaire. «Je n’avais pas suivi donc il me la raconte en quelques minutes et de là on décide avec Hervé, le directeur du Cirque Electrique, d’inviter un intervenant différent chaque soir.» Une prise de parole engagée au milieu de ce show rock’n’roll, physique et acrobatique.

Kiki Picasso

Kiki Picasso

Le Cirque Electrique, haut lieu de la contre-culture parisienne ? Pour Kiki Picasso, acteur de l’avant-garde des années 1970, la contre-culture se transforme en culture, et c’est tant mieux ! «C’est un travail sur la visibilité des idées ou des différences. Des idées ou images qui finissent par être acceptées.»

Un cirque politique, culturel et queer. Queer, un terme qui appartient au monde du cirque, aux freaks. Lié à l’homosexualité, à l’étrange, au bizarre. «Dans les éléments de contre-culture sur lesquels on a travaillé au fil des années, la lutte anti-homo en fait partie. Ça semble un peu tassé alors qu’avant c’était considéré comme une aberration, une horreur. On dit "j’en suis" aujourd’hui. C’est un monde dans lequel on est bien. Le travestissement a toujours été présent dans les cabarets depuis des années. Le Paradis Latin, L’Alcazar, Madame Arthur… On est dans la modernité avec une volonté de rester dans la tradition.»

Politique, artistique, quel est donc le but de ce Cabaret Electrique ? «Je travaille sur l’information dominante en essayant de la voir d’un autre angle, ce qui permet d’avoir une vision plus critique, de moins gober sans réfléchir… Enfin le but du cabaret c’est d’abord que les gens se marrent !»

Comment arrive-t-on au Cirque Electrique ? Le danseur queer est arrivé ici en régisseur, le pianiste vendait des sandwichs… Et les femmes ? Quelle est cette créature qui fait un tango, accrochée à son filet ? Justine Bernachon, la trapéziste, nous montre combien il est possible de faire sa propre révolution en tant qu’artiste, en tant que femme.

Justine Bernachon Portrait

Justine Bernachon

Celle qui faisait des remakes de Fort Boyard sur son portique quand elle était gosse, a un parcours atypique. «J’ai fait du théâtre, sans jamais connecter cette pratique physique avec une pratique de scène, c’est venu de manière presque instinctive.» Dès le début, Justine ressent le manque d’esprit de groupe, d’un lien direct avec le monde. «Je n’étais pas d’accord avec pleins de choses, notamment avec la place de la folie, j’ai voulu faire un travail sur la folie, sur ce qui se passait dans les hôpitaux.» Elle passe alors un an en hôpital psychiatrique pour observer : «j’étais déçue car j’ai eu l’impression que l’exigence artistique disparaissait totalement, étouffée par l’institution, les ateliers artistiques devenaient des ateliers occupationnels, sans vraie exigence, sans pousser les gens à sortir leurs tripes.» De ce constat nait le désir de cirque, l’envie de travailler avec le corps, en marge des institutions. «C’est ce que j’ai trouvé dès ma première expérience, l’amour des constructions éphémères, d’une tradition, d’un art mineur et populaire.»

On ne résiste pas à l’envie d’en savoir plus sur la place de la femme dans le milieu circassien : «Aujourd’hui dans les spectacles de cirque il y a de plus en plus de femmes mais une majorité d’hommes. La femme essaye de se placer dans la société à un endroit de pouvoir, elle est perdue entre sa manière d’aborder le milieu et le devoir de se réapproprier des outils masculins, ce n’est pas évident. C’est quelque chose qu’on ne soulève pas assez, notre génération pense qu’il y a eu l’égalité homme-femme, qu’elle est installée, mais dans les faits ce n’est pas comme ça. La question se pose : comment arriver à être une femme artiste, avancer avec un projet, en ayant des enfants, en étant exigeante avec soi-même, comment construire ça ? C’est un chantier.»

Pierre Pleven

Pierre Pleven

Au Cirque Electrique, la femme est sublimée, chimère burlesque, femme-homme, le queer en tant qu’acceptation de soi et des autres : «À partir du moment où tu arrives à te réapproprier ta féminité, ou ta masculinité ou les deux, à partir de là, on peut dire que t’es queer. C’est aussi une bienveillance envers toi-même, bienveillance qui t’amène à être bienveillant envers les autres.» Queer c’est aussi le refus de la norme, d’après Pierre Pleven, le danseur queer «Pour moi, queer n’est pas à préciser, c’est quelque chose d’acquis, il n’y a pas queer et les autres. C’est justement cette différenciation qui nous séparent tous, l’acceptation c’est l’inclusion en tant qu’élément non-mentionné.» Qu’en-est-il de cette sexualité, maintes fois recherchée, attisée, contournée, ? Pierre nous confie qu’il s’est cherché pendant de nombreuses années, quand ses amis lui disaient qu’il était surement gay, parce qu’il était efféminé, tout en étant quand même musclé. Il a fait de nombreuses expériences, pour finalement comprendre qu’il n’y a pas de choix à faire, qu’on peut aimer les femmes puis un jour trouver un homme séduisant, se lasser, s’enlacer… C’est ça aussi, être queer, «ressentir sans poser de mots, être sans devoir le dire.»

La revue #4 du Cabaret Electrique soulève multiples interrogations ancrées dans le réel et nous enflamme, on sort du chapiteau à la limite du plaisir total, juste bien pour rentrer chez soi, grimper au rideau.

++ Tous en marge ! au Cirque Electrique jusqu’à samedi 25 mars.

Crédit photos : Antoine Monegier du Sorbier.