Voilà. Ça y est, j'en ai marre. Je suis épuisée. Affligée, atterrée, un peu triste, et surtout découragée.

Au terme d'une énième journée animée par une énième féministo-polémique – un journal féminin publie un articulet merdique tançant l'hystérie féministe, en réaction, la féministosphère casse des assiettes en s'arrachant les cheveux –, j'ai vraiment envie de raccrocher les crampons. D'arrêter de croire que le féminisme peut être réformable par la raison, les faits, la mesure, la pondération et les blagounettes. Qu'il peut stopper cette course dans laquelle il semble lancé depuis déjà plusieurs années, partie pour s'encastrer dans une déconnexion complète d'avec le réel. Un hermétisme total aux attentes et besoins de la population générale, comme on dit. Avec d'ultimes partisans rassemblés en groupuscules aussi microscopiques qu'antagoniques («tu sais c'est quoi deux féministes dans une même pièce ? Un putsch») que le reste du monde regarde parfois en soupirant à cause du beau gâchis qui s'étale là, mais le plus souvent en se bidonnant tellement le spectacle est précieusement ridicule. Et même de temps en temps en tremblant d'effroi.

edito glamour

L'édito de Glamour en question.

Si j'en crois ce que j'ai pu lire aujourd'hui, l'édito de Glamour n'était pas seulement maladroit, racoleur, expéditif et caricatural. Il était gerbant, immonde, putride et autres hyperboles d'obédiences olfactive et gastrique désormais bien connues. Mais jamais il ne pouvait laisser entendre, indiquer, suggérer un début de commencement de vérité. Qu'un petit exercice de remise en question ne serait pas superflu.

Que certaines féministes détournent, dégoûtent, débectent réellement des gens – et des femmes – de leur cause. Que de plus en plus de femmes en général, et de jeunes en particulier, refusent de se caractériser comme féministes alors qu'elles en ont toutes les caractéristiques. Que le mot ne cesse de devenir un épouvantail, tant certaines féministes sont littéralement terrifiantes de sectarisme, de bêtise, de dogmatisme, d'ignorance, d'obscurantisme, d'aigreur et de brutalité. Que les véritables ennemis du féminisme se frottent les mains de le voir se mitrailler ainsi le pied et devenir, de son plein gré, sa propre caricature.

Non, tout cela n'existe pas. C'est un rêve, un mythe, un mensonge, voire une «ruse du patriarcat».

Nous ne sommes pas passés d'un féminisme signifiant la lutte pour l'égalité en droit des hommes et des femmes à un autre équivalent à «les femmes ont toujours raison, même quand elles ont tort». À un dévoiement idéologique foulant aux pieds les principes de l’État de droit. Créant des paniques morales nocives aux mêmes individus qu'elles entendent défendre. Méconnaissant, voire falsifiant des faits au profit... on ne sait pas trop bien de quoi, mais sûrement pas de l'égalité sociale, ni de la liberté et de l'autonomie des femmes. Exemples : l'idée qu'il y aurait une épidémie de viols sur les campus américains d'une ampleur identique à celle que connaît le Congo ; que «100%» des femmes auraient été harcelées dans les transports en commun en France ; que les inégalités salariales ne seraient qu'une question de discrimination ou qu'il est pertinent de brandir des 25% ou 30% de différence quand les chiffres proviennent de rémunérations moyennes, ne prenant en compte ni le nombre d'heures travaillées, ni les qualifications, ni encore la valorisation économique de telle ou telle discipline, de tel ou tel secteur d'activité ; que les femmes sont peu présentes dans les carrières et les disciplines scientifiques parce qu'elles sont brimées dans leurs choix.

Qu'importe si le destin d'une erreur, d'une méconnaissance ou d'une magouille est d'être tôt ou tard révélée, a fortiori à notre époque où le niveau de connaissances n'a jamais été aussi élevé et les moyens de les faire entendre aussi nombreux et accessibles. Et si des «chiffres d'appel» ne servent qu'à prêcher des convertis et ne sont, autrement, qu'un vecteur de perte de crédibilité, un appeau à défiance.

Il est tout aussi faux que beaucoup de féministes passent leur temps à inventer de nouveaux mots qu'à peu près personne ne comprend pour couper court à toute contestation de leurs idées et de leurs méthodes. Comme si elles voulaient se préserver des premiers ingrédients de la pensée et de son amélioration : la mise en perspective, la rencontre de points de vue contraires et le débat d'idées contradictoires.

couv glamour

Faux de croire que, dans certains cercles, celui qui te parle (et a fortiori te contredit) n'a aucune voix au chapitre du fait de son sexe, comme dans d'autres lieux et d'autres temps les femmes n'avaient pas le droit de s'adresser aux hommes, les esclaves aux maîtres, les enfants aux «grandes personnes». Haro sur le #mansplaining, sous prétexte de lutte contre le #sexisme. Celui qui pose une question déjà désobéit.

(Je dis ça, il y a quelques semaines, lors d'une discussion avec des féministes visiblement «radicales», j'ai été accusée de cette mecsplication. Alors à deux doigts de m'ouvrir le bide pour montrer mes ovaires, on m'a répondu «c'est pas grave si tu es une femme, tu t'y prends pareil, c'est la même chose». Dans le même genre, il y a quelques années, on m'avait dit que j'avais «l'inconscient d'un homme blanc cis hétéro de plus de cinquante ans». Sic, promis juré.)

Faux que ces termes et concepts relèvent d'une mystique, c'est-à-dire d'un discours bien davantage destiné à souder une communauté qu'à comprendre (et donc à modifier) la réalité.

Faux que ce féminisme est en train de remonter la pendule vers les pires heures du totalitarisme, notamment communiste, en croyant pouvoir changer la société en interdisant certains mots et en instaurant autoritairement une novlangue.

Faux qu'à l'instar de tout phénomène dogmatique et clanique, les conflits et les oppositions internes ne s'y résolvent jamais aussi bien qu'en se trouvant des boucs émissaires.

Faux que certaines féministes ont recours au terrorisme intellectuel pour faire taire leurs détracteurs, ou ceux qu'elles estiment tels. Faux que certaines féministes se torchent avec les principes les plus rudimentaires de la liberté d'expression – et hurler pour couvrir la voix de votre interlocuteur n'en est pas un.

Faux que certaines féministes sont aussi harceleuses et «trollesques» qu'un petit mec lambda de la «fachosphère». Faux que les seules personnes qui ont pu (florilège) me conseiller d'aller boire de l'eau de Javel, vouloir brûler mes livres avec moi au milieu, se vanter de m'avoir «signalée» sur Facebook, menacer de venir à une de mes conférences pour me «mettre un pain dans la gueule» ou encore me qualifier de «danger public» jusqu'à téléphoner à un de mes employeurs pour lui demander de me virer, étaient des féministes patentées ou «autoproclamées», pour reprendre le vocable choupinou de Glamour.

Faux que l'un des jeux favoris de certaines féministes... est de passer en revue d'autres féministes qui ne le sont pas ou pas assez bien à leurs yeux.

Faux qu'une papesse du féminisme (Christine Delphy, pour ne pas la citer) a refusé de publier un de mes textes dans l'un de ses recueils sous prétexte (en substance) que ma «défense» de la biologie relevait d'un «rempart contre le désespoir», à l'instar du recours à la psychanalyse et à l'astrologie pour d'autres (mais le marxisme, sava), que j'avais sans doute besoin de parler de ma grande détresse, qu'il fallait que nous nous rencontrions... Papesse qui, après mon refus poli, mais néanmoins justifié par mon peu de goût pour le paternalisme et autres désirs de remise dans le droit chemin, avait fait le choix de «représailles collectives», en privant aussi Lola Lafon de publication, vu qu'elle avait co-signé un texte avec mon atroce petite personne et qu'elle méritait, logique, d'être déshonorée par association.

Faux que les seuls bâtons dans mes roues professionnelles ou personnelles ont tous été, sans exception, taillés par des femmes. Et ça que je me garde toujours de tremper ne serait-ce qu'un demi-doigt dans ce genre de guenonseries – cabales, diffamations, nuisances interpersonnelles en général.

(Enfin, non, en sixième, j'avais organisé une pétition pour virer de la classe une autre fille, mais ma mère m'avait passé un tel savon que j'ai été vaccinée pour le restant de mes jours, immunisation ensuite renforcée, il est vrai, par mon apprentissage darwinien.)

Croyez bien que je ne raconte pas tout ça pour me plaindre – parler de ma personne, que ce soit en m'exaltant ou en me désolant m'est extrêmement pénible –, mais pour introduire une réalité à laquelle le genre de féministes qui ont reçu l'édito de Glamour comme une giclée de napalm feraient bien de commencer à réfléchir : il n'y a pas pire ennemi pour une femme qu'une autre femme.

Qui est-ce qui est en première ligne pour faire chier les femmes qui voudraient avoir le droit d'avorter ou de pondre une tripotée de gamins sans qu'on leur casse les trompes ? De s'habiller comme elle veulent et de ne pas respecter des impératifs vestimentaires d'inspiration religieuse ? D'avoir la sexualité qui leur sied ? De l'étaler au grand jour ? Les femmes qui s'achètent des sex-toy ? Qui proposent des services sexuels contre rémunération et estiment que cette activité devrait être protégée par les mêmes droits que ceux dont jouissent les autres travailleurs ? Qui ne voudraient pas être excisées ?

D'autres femmes.

De la même manière que les franges les plus sociétalement conservatrices de tous les pays qu'il a été possible d'étudier sont composées très majoritairement de femmes.

Et pas parce que «le patriarcat» ou «la domination masculine» rigole dans son coin et pousse les femmes à se liguer contre elles-mêmes, mais parce qu'il y va fondamentalement d'un phénomène biologique propre à tous les organismes se reproduisant de manière sexuée : la compétition intrasexuelle. Non que l'explication féministe classique du «diviser pour mieux régner» d'un grand «complot mâle» (oui, les hommes peuvent aussi avoir un intérêt à ce que les femmes se crêpent le chignon, comme les femmes peuvent aussi avoir à un intérêt à ce que les hommes se tapent dessus) soit entièrement fausse, mais étant intégrable dans le cadre darwinien, c'est donc ce système théorique qui possède une scientificité plus élevée – à l'inverse, la théorie féministe ne peut pas intégrer la théorie darwinienne, comme la physique newtonienne ne peut pas rendre compte de la théorie de la relativité générale, alors que l'inverse est vrai.

Pour finir, j'aimerais aussi rappeler un fait là encore robuste : les vrais (pas dans le sens de «authentiques», mais de «réels», «durables», «effectifs») progrès sociaux ne sont pas permis par des radicaux. Et le cliché de la violence qui dessert une cause n'en est pas un. C'est ce que développe, par exemple, cette étude récente : les mouvements sociaux les plus violents dégoûtent non seulement les modérés, les «indécis» qui auraient pu se rallier à la cause, mais radicalisent par la même occasion leurs opposants.

La violence fait naître la violence, le conflit génère le conflit.

Sans être chercheur en psychologie sociale, Martin Luther King l'avait parfaitement compris et son œuvre prouve combien l'on peut associer une dimension politique des plus progressistes à cette réalité. Pour justifier la non-violence, King expliquait qu'on n'offre pas à son oppresseur l'idée qu'il se fait de vous pour vous opprimer. Ne pas se comporter en sauvages, c'est aussi et surtout ne pas laisser vos ennemis vous qualifier comme tels. Ne leur laisser aucune latitude pour dire «vous voyez, ces noirs sont des animaux intenables et ne comprennent que les coups de fouet».

Parce c'est ainsi qu'on brise le cercle. Qu'on tire le tapis sous les pieds de son ennemi, qu'on le déstabilise. Qu'on peut envisager de le vaincre pour avancer. Et pour vivre mieux.

Quand on vous accuse d'avoir la rage pour mieux vous noyer, réagir l'écume aux lèvres ne vous sera d'aucun secours, d'aucune utilité si ce n'est pour signaler votre vertu belliqueuse à votre clan et battre le rappel de vos troupes clairsemées.

Alors oui, sans doute que pour certaines «camarades», je suis de celles qui voudraient «policer» le féminisme, lui faire dire bonjour au monsieur et baisser la tête – qu'on a fraîchement shampouinée. Sans doute qu'à ce titre, je suis à excommunier. Et qu'il faudrait que j'aille rapidement me faire foutre (toujours, avec plaisir).

Mais en attendant, pour réussir à réellement changer les choses, mieux vaut commencer par se regarder dans la glace.


Illustration animée : Scae.