À la charnière des seventies et des eighties, les films de bandes de jeunes ont la cote. En 1980, pas moins de trois longs-métrages américains consacrés au sujet sortent dans les salles françaises : Violences sur la ville de Jonathan Kaplan, avec un débutant appelé Matt Dillon, le superbe Les Seigneurs de Philip Kaufman et les fameux Guerriers de la nuit de Walter Hill, qui transpose L'Anabase de l'Athénien Xénophon chez les gangs de New-York.

Le gouvernement Giscard voit ces films d'un mauvais œil et il les interdit tous aux moins de dix-huit ans, la sortie des Guerriers de la nuit étant même proscrite pendant plusieurs mois sur décision du Ministère de l'Intérieur ! Il faut dire qu'aux États-Unis, plusieurs membres de gangs ont été assassinés sur le chemin de cinémas jouant le film. En fait, les autorités craignent surtout que Les Guerriers de la nuit ne donne des idées aux loubards de banlieue du genre «unissons-nous pour attaquer la police» (l'un des personnages du film harangue les gangs en ce sens). Finalement, après plusieurs mois de censure et moyennant la coupe de quelques scènes, il a l'autorisation d'être exploité en France. Il n'y aura aucun incident notable.

Mais les Ricains ne sont pas les seuls à mettre en images les gangs de jeunes. Un quatrième film du genre sort en France en 1980, britannique cette fois : Quadrophenia, de Franc Roddam. Produit par les Who, qui viennent de se lancer dans la production de longs-métrages, le film adapte l'album homonyme du groupe paru en 1973. Après Tommy, Quadrophenia est le deuxième opéra-rock du quatuor anglais, un hommage vibrant du guitariste et principal compositeur du groupe Pete Townshend aux mods du début des années 60 dont les Who étaient l'une des formations fétiches. Polydor, leur maison de disques, a vu les choses en grand : Quadrophenia se présente sous la forme d'un magnifique double album qui inclut un livret de splendides photos noir et blanc. Ce véritable album illustre l'histoire du personnage principal de l'opéra-rock, Jimmy, un jeune mod en pleine crise existentielle.

Quadrophenia ayant été un gros succès commercial et critique, il n'est pas étonnant que les Who décident de le transposer en film. Tommy, leur premier opéra-rock, venait d'être adapté de manière très «libre» (hem) par Ken Russell, le réalisateur des Diables. Connu pour ses extravagances, le metteur en scène avait transformé le spectacle déjà très kitsch des Who en une pièce montée dégoulinante qui oscillait entre baroque et grotesque mais s'avérait finalement tout à fait dans l'air du temps (le film est sorti en 1975, entre Phantom Of The Paradise et The Rocky Horror Picture Show). L'adaptation de Quadrophenia ne donnera pas lieu à ce type d'écarts. Franc Roddam, le réalisateur trentenaire choisi par la production vient, lui, du documentaire.

Roddam décide de traiter le film de manière réaliste, sociale et historique, un choix judicieux. Issu d'une famille modeste comme la plupart des mods, Jimmy voit arriver l'âge adulte avec effarement. Ça ne le fait pas avec ses parents et il trouve refuge chez la bande de mods dont il fait partie. Entre virées en scooter, consommation généreuse d'amphètes, parties Motown et fanatisme pour les nouveaux groupes comme les Who, Jimmy organise sa vie autour de ses activités de mod. Un bank holiday (pont) lui donne l'occasion - ainsi qu'à des centaines de ses congénères londoniens - de descendre à Brighton pour faire la bringue. Ils ne sont pas les seuls à avoir eu cette bonne idée puisque leurs ennemis jurés, les rockers, sont aussi sur la côte. S'ensuit une bataille rangée qui dévaste une partie de la station balnéaire avant que la police ne réussisse péniblement à mettre un terme à l'émeute. Jimmy trouve l'affaire exaltante. Le réveil sera dur, le jeune mod allant de désillusion en désillusion...

La production du film commence en 1978. Roddam estime que de par leur comportement rebelle, les mods préfigurent un peu les punks, qui sont le principal mouvement du moment. En accord avec Pete Townshend, il contacte Johnny Rotten, qui vient de quitter les Sex Pistols, pour lui proposer le rôle de Jimmy. Le chanteur passe un casting. Il est, paraît-il, excellent. Mais les assureurs du film sont épouvantés par l'attitude sauvage et toutes les histoires, vraies ou fausses, que l'on met sur le compte de Rotten/Lydon. Ils annoncent que, si la production embauche le chanteur, ils refuseront d'assurer le film. Ce scénario est bien sûr inconcevable et, la mort dans l'âme, Roddam doit abandonner l'idée de faire jouer Rotten. Il se rabat sur Phil Daniels, un jeune comédien de 20 ans. Bien qu'atteint d'une sorte de jaunisse contractée en Afrique le jour du premier casting (il en passera deux), Daniels décroche le job. Roddam est content, il a enfin son acteur principal. La logique qui l'avait poussé à contacter Rotten l'amène à embaucher deux autres intervenants de la scène punk/new-wave, la chanteuse Toyah Willcox et le presque trentenaire Sting, qui incarne le super-mod Ace.

THE WHO 2

Le film se déroulant en 1964, Roddam veille avec un soin maniaque à ce que la reconstitution soit impeccable. Hors de question que son film ne soit pas crédible... Tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes quand, le 7 septembre 1978, Keith Moon, le légendaire batteur des Who, meurt victime d'une overdose. Le groupe vacille. Il est envisagé d'arrêter la production de Quadrophenia mais l'équipe fait front et, finalement, le film est tourné. En novembre 1979, sa sortie tourne au phénomène de société au Royaume-Uni où les Who sont des demi-dieux. Le pays connaît aussi un revival mod grâce à des groupes comme The Jam ou The Lambrettas et Quadrophenia tombe à pic. Mais, au-delà d'être une ode au mouvement mod, Quadrophenia est avant tout un beau film sur le rock et les désillusions de la fin de l'adolescence. Dans les années qui suivront la sortie du film, Phil Daniels deviendra l'un des plus célèbres acteurs du Royaume-Uni (c'est lui qui parle sur le Parklife de Blur). De leur côté, les Who remplacent Keith Moon par Kenney Jones, l'ancien batteur des Small Faces. Il intervient avec eux pour la première fois à l'occasion des trois chansons inédites que le groupe compose pour la B.O. du film. 

Un des morceaux inédits de la bande-originale du film
Les Who tournent toujours aujourd'hui mais sans le bassiste originel John Entwistle, parti retrouver Keith Moon en 2002 après une fête un peu trop poudrée avec deux call-girls. Quant à Franc Roddam, fort du succès du film, il essaiera de travailler à Hollywood, sans grand succès, avant de toucher le jackpot en créant la série... Masterchef