Cette répétition de disparitions de stars populaires tout au long de l’année fit voir à certains en 2016 une année maudite. Cependant, cette impression de répétition s’explique par le développement de l’industrie de l’entertainment, des médias et des supports de communication après la seconde guerre mondiale, qui a permis une multiplication de ces personnalités publiques arrivant aujourd’hui à un âge où, fatalement et comme tout un chacun, elles vont disparaître. 

Si vous êtes encore traumatisé par le décès de Michel Delpech au début de l’année dernière, arrêtez immédiatement votre lecture, car il va y avoir du spoil. 

En 2017, les gens vont continuer de mourir, y compris les célébrités.

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La mort et la célébrité sont étroitement liées. Ophélie Winter, du temps de sa gloire, répétait en interviews qu’elle souhaitait à travers la notoriété devenir éternelle. Woody Allen en revanche dit qu’il ne souhaite pas devenir éternel à travers son œuvre mais dans sa vie, qu’il ne souhaite pas vivre dans le coeur des gens mais dans son appartement. On retrouve l’idée d’immortalité dans la dénomination même des intellectuels admis à l’Académie Française qu’on appelle alors Immortels.

La quête de la gloire pour les plus grandes stars est souvent liée à un décès ou à une forme de décès auxquels elles ont été confrontées de façon précoce. La mort d’un parent (Madonna), la mort du frère jumeau (Elvis), la mort de l’enfance (Michael Jackson, Marilyn). C’est à la mort de la personnalité publique que sa vie se transforme en destin.

Dans La Société du Spectacle, Guy Debord définit la vedette comme «une représentation spectaculaire de l’homme vivant». La célébrité est une exagération de la vie ; il est donc logique que le décès d’une célébrité soit une exagération de la mort. Elle est l’acte final de leur propre spectacle, et l’émotion du public s’inscrit dans cette mise en scène.

Si la religion a été créée pour répondre à la question de la mort de l’Homme depuis qu’il en est devenu conscient et à la peur que celle-ci inspire face à l’inconnu («qu’est-ce qu’il y a après la mort ?»), pour beaucoup, Hollywood est le paradis sur terre - alors qu’à longueur d’articles dans la presse people et d’interviews, celles et ceux qui y sont devenus des étoiles constellant cet Éden nous répètent que c’est l’Enfer.

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Si la célébrité est une forme de religion, Marilyn Monroe en est alors sa figure christique. C’est sa mort qui a fait de Marilyn la star ultime, et son parcours de vie chaotique le messie d’Hollywood. À sa mort, Norma Jean Baker s’appartenait enfin à nouveau et Marilyn appartenait à tout le monde, chose qui était déjà vraie de son vivant (d’où parfois la difficulté à vivre cette dissociation) ; mais le phénomène a été exarcerbé par sa mort. Ce qui a fait dire à Jean-Paul Sartre, qui appréhendait l’engouement et le spectacle que susciterait sa mort : «on entre dans un mort comme dans un moulin».

L’illusion créée par la célébrité plaçant cette dernière à part dans le monde des vivants n’en n’est une pas seulement pour le public, mais également pour la personnalité elle-même - et quand la réalité rattrape l’illusion, la star, n’ignorant rien de la supercherie de l‘entreprise, trouve la fuite du quotidien qu’elle représente pour les autres dans d’autres paradis artificiels, afin de maintenir cette illusion pour elle-même. Le paradoxe de la célébrité, c’est que ce sont l’image, l’oeuvre, le fantasme dans l’imaginaire des gens et ses informations qui deviennent immortelles, et non pas la personne. La célébrité est en soi une forme de mort, puisque cette vie illusoire mise en scène à l’écran (et parfois dans les magazines) n’existe pas, tout en étant une part de la vedette qu’elle cède volontairement à l’imaginaire de son public pour créer son image.

L’«industrie de la célébrité» et la culture pop qui en découle datent des années 50, avec la reconnaissance de l’adolescence qui, jusque là, était considérée comme une période bâtarde de la vie entre l’enfance et l’âge adulte et n’avait alors aucune appellation. Avec le Baby Boom, les industriels y ont vu une manne financière, une cible marketing énorme à laquelle rien n’était proposé. C’est l’arrivée des pop-stars. La culture pop et le culte de la célébrité sont nés avec la société de consommation, et ce n’est pas un hasard puisqu’ils en sont l’expression. Bien sûr, avant les années 50, il y avait des stars, immenses, qui mourraient déjà aussi : l’Âge d’Or d’Hollywood (1930-59) était déjà marqué par des décès soudains, parfois violents (à ce sujet, lire Hollywood Babylon de Kenneth Anger). Plus tard, 100 000 Parisiens avaient même défilé dans Paris pour saluer Édith Piaf à sa mort, en octobre 1963.

L’attachement qu'on peut avoir pour une personnalité publique dépend de la génération à laquelle on appartient et de l’intérêt porté au monde du spectacle. Certains ne comprendront pas l’émoi provoqué par la disparition d’un artiste, si celui-ci n’a pas pour eux incarné quelque chose à un moment précis de leur vie. L’admiration que l’on a pour une star n’est pas la même quand cette dernière n'a marqué votre enfance et votre adolescence qu’à l’âge adulte. Par leur omniprésence ou par ce qu’ils représentent, certains artistes participent directement et indirectement à la mutation de l’enfant ou de l’adolescent en adulte, car dénominateurs communs, ils sont un vecteur de ralliement vers sa «tribu», vers celles et ceux qui partagent la même admiration pour un même artiste. Celui-ci devient alors leur langage commun. Les artistes qui durent et sont devenus intergénérationnels ont, à l’instar de David Bowie ou Madonna, suivi ce même principe en tuant successivement les personnages qu’ils créèrent à une époque, pour les remplacer à chaque fois par d’autres au fil de leurs évolutions et petites morts personnelles.

Si la vedette est donc «une représentation spectaculaire de l’être vivant», ce qui est vrai pour les anonymes l’est encore plus pour les célébrités. La star, qu’elle soit de la musique pop ou du cinéma, devient l’incarnation de la jeunesse éclatante et de de la réussite matérielle, à travers la mise en scène exemplaire de la réalisation de soi. Le tout dans une exacerbation de la société de consommation ; la star est alors un ambassadeur de celle-ci, un exemple à suivre, un modèle à travers lequel on accède à l’inaccessible. 

Toutefois, la vedette doit rester jeune et donner l’illusion de la jeunesse et du succès, car cela ne lui sera pas pardonné. La perte de succès est pour les célébrités qui passent par cette étape une sorte de mort qu’on leur rappelle au quotidien («mais on ne vous voit plus !»). Devenues les marqueurs d’une époque révolue de nos vies, leur altération physique rappelle au public que leur propre jeunesse n’est plus. Les décès tragiques de stars dans leur jeunesse (tel le Club des 27) font partie du folklore populaire liant la célébrité à la tragédie et la mort. La mort fait partie intégrale du mythe de la célébrité comme issue inévitable à l’arrogance que représente une vie rêvée face à la dureté du monde.

La mort d’une star dans la fleur de l'âge est, dans l’inconscient collectif, une forme d’expiation ramenant chacun à sa propre réalité pour l’apprécier davantage en comparaison. La féministe de droite Camille Paglia pense que l’âge venu, une vedette féminine devrait suivre l’exemple de Marlène Dietrich et s’enfermer jusqu’à sa mort dans son appartement, loin des regards, pour ne pas troubler les souvenirs du public face à l’altération du temps sur son physique à elle, et ainsi lui rappeler que le temps passe pour lui aussi. Ce qu’on attend d’une star féminine serait scandaleux si on l’attendait de toutes les femmes. En cela, la célébrité est une forme d’objectification de l’autre pour son propre équilibre et un déni de l’humanité de la vedette. La star a cédé son image aux autres pour incarner leur propre imaginaire ; lorsqu’elle décède, la stupeur et l’émoi que la nouvelle provoque sont liées au rappel brutal que la vie est une succession de pertes de contrôle et de tentatives de le retrouver, et que toutes les projections et fantasmes que nous nous créons pour faire abstraction de cette réalité et nous rassurer sur l’impermanence des choses ne sont qu’illusoires.

Les gens célèbres sont là pour nous divertir, dans tous les sens du terme - c’est-à-dire pour nous amuser en détournant notre attention de nos propres malheurs et de ceux du monde. Cette distraction est un échappatoire à la réalité, une réalité parallèle à la nôtre où les gens ne meurent pas vraiment mais jouent à mourir en trompe-la-mort. Encore et encore. 

Ces disparitions célèbres se sont inscrites dans un contexte mondial où la mort est omniprésente dans l’actualité - que ce soit dans la mer Méditerranée, à Alep, en Irak ou ailleurs. Le sentiment que sa propre vie peut s’arrêter d’un coup de kalachnikov dans les rues de Paris, Berlin ou dans un club à Orlando, les catastrophes naturelles qui se succèdent fauchant des milliers de vies en Haïti et au-delà, la dureté sociale au quotidien et la perspective d’un monde sous Trump et Poutine qui fait craindre l’avenir... tout ceci rappelle que la réalité n’est pas tendre, et la nécessité de fuir dans l’imaginaire et l’illusion est plus grande que jamais. Représentants d’un monde refuge idéalisé, des époques de nos vies où celles-ci paraissaient plus simples rétrospectivement, ces morts célèbres semblent nous dire qu’il n’y a pas de fuite possible et que la seule façon d’appréhender la finitude et de survivre au chaos qui nous entoure, c’est de profiter de notre vie.

Si l’on en croit le récit de l’assistant de Carrie Fisher dans un post sur Facebook suite à la disparition de celle-ci, c’est exactement ce qu’elle a fait.

C’est exactement ce que nous allons faire.