20 octobre 2015. De mystérieuses affiches font leur apparition sur les espaces publicitaires du métro parisien. On y aperçoit deux trigrammes entrecroisés, en lettres colorées : GAD et KEV. Plus bas, le hashtag #toutestpossible ajoute à l’incompréhension des foules.
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Cinq jours plus tard, Gad Elmaleh et Kev Adams annoncent une future collaboration, un spectacle en cours d’écriture. «Si l'on m'avait dit il y 6 ans, un jour tu monte­ras sur scène avec Gad, qui est la personne qui m'a donné envie de monter sur scène, j'au­rais dit : c'est impossible ! Du coup, tout est possible !», déclare Kev Adams. Voilà pour le nom du spectacle. Gad Elmaleh raconte : «Kev et moi on s'est rencontrés, on est devenus potes, collègues. On a improvisé des choses et quand on a vu que ça collait, on a eu envie de le célébrer».
Sur le papier, ce projet ressemble moins à une célébration qu’à un passage de flambeau. En France, la durée de vie d’un humoriste excède rarement quinze ans. Sans même aller jusqu’à Fernand Raynaud ou Robert Lamoureux, aujourd’hui relégués au rang de monuments poussiéreux de l’humour français, il est difficile de trouver un comique du XXème siècle qui ait encore grâce aux yeux du jeune public, voire de son ex-public. Où sont passés Muriel Robin, Elie Semoun, Jean-Marie Bigard, Franck Dubosc ? Eh bien, ils tournent toujours mais on a la drôle de sensation que quelque chose s’est cassé.
Difficile de dire précisément quelle est la cause de ce désenchantement, lassitude du public ou perte de repères de l’artiste, qui ne sait plus capter ce qu’il y a de drôle dans la société. Pour échapper à la ringardisation, une seule solution : mourir. C’est ainsi que des personnalités comme Coluche ou Pierre Desproges gardent encore intacte leur aura 30 ans après s’être tus (du reste, c’est probablement plus leurs personnages que leurs spectacles que l’on continue à révérer, il suffit de regarder un ou deux de leurs sketches aujourd’hui pour constater l’érosion de leurs effets).

Gad Elmaleh, lui, n’est pas mort. C’est même le plus vivant des humoristes de l’ancienne génération ; il tourne d’ailleurs depuis quelque mois à travers les États-Unis. Cependant, sa recette-miracle, la fameuse formule du «vous avez remarqué ?» semble s’essouffler depuis quelques spectacles (notamment parce que de plus en plus souvent, la réponse à cette question est : non, on n’avait pas remarqué, qu’est-ce que tu racontes bordel ?).
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“Vous avez remarqué que la première valise sur le tourniquet à l’aéroport, elle appartient jamais à personne ?” Euh, bof.

Face à lui, Kev Adams recycle justement ces bonnes vieilles recettes bien rodées (stand-up à l’américaine, vous-avez-remarqué’s, interaction avec le public, voire harcèlement d’un spectateur en particulier, procédé très récent et très pénible) mais y glisse ses propres thématiques. Le lycée, les parents, Internet...
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.31.35La ligne éditoriale de l’ado Kev Adams en 2011 (édition DVD de The Young Man Show)

Alors, que pouvait donner un tel choc des générations ? L’humour de Gad Elmaleh est-il encore soluble dans celui de la nouvelle génération ? Pour le savoir, j’ai plongé dans l’enfer du chaudron humoristique de l’année 2016 : j’ai vu Kev & Gad - Tout est possible.

Le spectacle commence comme n’importe quel spectacle de stand-up version 2016. Les deux humoristes arrivent sur scène en dansant comme des foufous. On est ici dans la droite lignée du stand-up à la Elmaleh, qui a popularisé la petite danse chaloupée d’entrée en scène. En y réfléchissant bien, on n’a effectivement jamais vu Pierre Palmade ou Sylvie Joly débarquer sur les planches dans d’agiles mouvements de breakdance, et c’est probablement pour le mieux.
Le petit plus est ici la présence de danseuses autour des vedettes ; on avait précédemment assisté à une mini-séquence d’ombres chinoises agrémentée d’effets spéciaux, autant de signes qui montrent qu’on est pas là pour beurrer les biscottes : on va avoir affaire à un gros spectacle, d’ailleurs diffusé en direct sur M6.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.32.42Habile stratagème pour faire entrer un hélicoptère dans le budget : l’ombre chinoise.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, Gad Elmaleh et Kev Adams se fendent d’une introduction en mode clash/respect, entre hommages mutuels (Kev : «pour la jeune génération d’humour, ce monsieur c’est un exemple !») et petites vannes sympas (Gad : «Les Profs 1, Les Profs 2, Soda... à mon avis t’as passé plus de temps à l’école à l’écran que dans la vie, frérot !»).
Kev Adams, qui assume son statut de padawan, n’hésite pas pour autant à ridiculiser son maître. À cette occasion, on assiste à un recours inattendu au jeu de mot (Kev : «au moins dans Aladdin, j’avais gagné trois voeux, là j’ai gagné un vieux !»), art que l’on croyait enterré depuis Raymond Devos et dans lequel Kev Adams se montre étrangement à son aise. Il faut dire qu’un petit calembour fonctionne toujours quand il est pratiqué avec aplomb, quelle que soit la qualité du texte («j’ai vu tous tes films, Coco, Chouchou, Tintin... ton prochain rôle, c’est Oui-Oui = rires francs et massifs de l’auditoire).
Les deux hommes enchaînent sur une série de «vous avez remarqué ?» à propos des manières des employés de bureau : la façon dont ils croisent les bras, s’expriment. Il s’agit là du domaine d’excellence de Gad Elmaleh ; on sent bien que c’est lui le boss du spectacle, et cela se confirme dans la deuxième séquence, remake amélioré de son fameux sketch sur les comédies musicales. Perruques, chansons, figurants sont au programme. Et le pire, c’est que c’est marrant. Contre toute attente, ce spectacle commence à bien prendre.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.33.32Être drôle sans faire trop d’efforts, leçon n°1 : porter une perruque.

Le sketch suivant confirme la bonne impression en confrontant les rapports conflictuels de Gad Elmaleh et Kev Adams avec les nouvelles technologies. Classique mais efficace, il est question de sms-fail, de l’application Boussole, du smiley aubergine, etc. L’alchimie du duo est excellente, le rythme est optimal, les mauvaises blagues sont très vite évacuées par les suivantes. On a clairement affaire à deux grands professionnels de l’humour.
Mais c’est désormais l’heure de la séquence musicale reloue. Autre marque de fabrique de Gad Elmaleh : il faut montrer qu’on n’est pas juste comique et qu’on sait aussi jouer de la musique et/ou chanter, comme un vrai showman à l’américaine. Certains en mettent toujours un petit bout dans leur one-man show (Dany Boon), d’autres en font le concept même du spectacle (Redouane Harjane).
Là, Gad prend sa guitare, Kev Adams un ukulélé (rires), et c’est parti pour les chansons. Après l’instant guitare, on a droit à une séquence faiblarde sur le rap comme Laurent Gerra n’ose plus en faire, puis surprise, voilà la visite impromptue et totalement hors de propos de Black M et Maître Gims. Moment musical, chanson de l’un et de l’autre. Aucun intérêt.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.34.17Fig. 8 : comique vieillissant tentant d’acquérir une street-cred par un malhabile pas de danse.

Une fois terminé ce pénible interlude, le spectacle commence à prendre un tournant passionnant, voire à devenir un véritable cas d’école freudien : les rappeurs partis, les hôtes reprennent leurs esprits, et là, Gad Elmaleh veut absolument aborder avec Kev Adams les thèmes de la vieillesse et de la mort. Mieux : il décide de lire un discours (très drôle) qu’il a préparé pour l’enterrement hypothétique de Kev Adams.
De là à y voir une métaphore de sa propre lutte pour survivre dans un monde de l’humour toujours plus peuplé, il y a un fossé, certes, mais franchissons-le : manger ou être mangé, telle est clairement la question qui s’impose dans cette confrontation de générations. Ce n’est pas un hasard si plus tard dans le spectacle, on verra les deux humoristes assis sur un banc déguisés en vieillards se remémorant le passé, avant que Kev n’assassine Gad en paroles, lui dédiant à son tour un éloge funèbre.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.35.15Le passage doux-amer du spectacle (= pas marrant).

D’ailleurs, cette guerre froide entre les deux personnages devient on ne peut plus concrète quand à un moment du spectacle, un sketch est interrompu par un individu du public. En effet, au milieu d’une phrase de Gad Elmaleh, celui-ci se met à hurler sans raison. Que faire ?
L’échange improvisé de l’humoriste avec une forte tête du public est un grand classique du spectacle comique moderne, et à ce petit jeu, c’est Gad Elmaleh qui prend les devants, fort de ses vingt ans d’expérience. La discussion s’enclenche avec le trublion : il s’appelle Ruben, il habite Saint-Mandé, Gad le questionne, aligne les vannes. Rires nourris du public.
Kev Adams, légèrement en retrait jusque là, se décide à entrer dans la danse et commence à vanner Ruben aussi. Le combat débute, c’est à celui qui sortira la meilleure vanne, qui fera rire le public le plus fort. Mais pendant quelques secondes, l’entente n’est plus très évidente entre les deux ; ils vont jusqu’à se couper la parole, parler en même temps, puis produire à leur insu un moment de flottement post-vanne proche du malaise. C’est la fin de la séquence Ruben ; Gad Elmaleh, en bon professionnel, enchaîne. On a frôlé la catastrophe.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.36.31Remerciement poli à Ruben, qui vient de bien foutre la merde.

Autre épisode intéressant, une confrontation entre les deux comiques plus loin dans le spectacle, volontaire cette fois. Kev Adams évolue habillé «en Chinois» dans un décor représentant une sorte de pagode. Il prend son pire accent du coin, et installe un running gag consistant en un rire-de-Chinois suraigu digne des grandes années Michel Leeb. Gad Elmaleh, habillé en habit traditionnel également, agrémenté d’une barbichette type Monsieur Wang du Lotus Bleu, essaie de rentrer dans le jeu, puis finit par sortir du sketch et s’interroger sur la légitimité de tout cela. Faire le Chinois en 2016, ce serait pas un peu raciste ?
Pendant la suite du sketch, Gad Elmaleh jouera le rôle de l’observateur et du critique, dans le plus pur esprit méta des années 2010. Kev Adams, lui, poursuivra au premier degré, défendant la grande tradition française du sketch «à-accent» (représentée évidemment par Michel Leeb mais également par Les Inconnus, Eric & Ramzy ou Omar & Fred, ne l’oublions pas).
Kev Adams rappelle au passage à Gad Elmaleh ses succès passés dans la caricature de l’accent maghrébin («J’adore les sushis»). La séquence pose alors la question : est-ce que Chouchou ou Coco feraient toujours autant rire aujourd’hui, à une époque où imiter un accent étranger sur scène est devenu suspect ? C’est à peu près l’unique mérite de ce sketch ; pour l’humour, on repassera.
Capture d’écran 2016-12-05 à 17.37.19“Je suis content que tu sois venu, Grand Maître, parce que je me faisais du sushi !” (sic)

Enfin, la dernière séquence du spectacle est peut-être la plus intéressante : celle de la visite de Jamel Debbouze. Car finalement, Jamel ne serait-il pas le Kev Adams des années 2000 ? Comme lui, il a un phrasé particulier, ses gimmicks bien à lui, acceptés à l’époque par un jeune public à qui il parlait un langage familier, abordant des thématiques très propres à l’époque, peut-être moins universelles que la cigarette de Gad Elmaleh.
Notre incompréhension de trentenaires face à Kev Adams n’est probablement pas étrangère à celle de nos aînés devant Jamel Debbouze. D’ailleurs, ce dernier ayant bien pris acte de la difficulté à rester comique, a choisi lui même de passer le relais aux plus jeunes par le biais de son Jamel Comedy Club, l’un des principaux terreaux de l’humour actuel.
Au cours de son passage à Tout est possible, Gad Elmaleh et Kev Adams font mine de suggérer à Jamel de remonter sur scène. «Rendez-vous fin 2017 !» s’exclame-t-il alors après un instant d’hésitation, mais ses yeux ne mentent pas. Lui-même sait très bien que c’est peine perdue.
Puis Jamel s’en va. On sent bien que la fin approche. Kev et Gad se remettent à danser, puis sortent de la scène, reviennent habillés en cosmonautes, ressortent, re-reviennent, habillés normalement, puis se mettent à chanter une chanson dégueulasse dont le refrain se résume à «Eh oh ! Eh oh ! Tout est possible !».
La chanson de fin de spectacle est également un classique du gros-spectacle-de-comédie (les plus aguerris se souviennent notamment du «on va mettre le paquet» de Jean-Marie Bigard). Elle a un effet conclusif très efficace et, dans le cas de Kev & Gad, signale aimablement au public qu’il n’y aura aucun rappel. C’est donc ainsi que s’achève Tout est possible.
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Le combo final chanson/karaoké/danseuses.

En somme, Kev & Gad : Tout est possible n’est probablement pas un spectacle qui restera dans les mémoires. En revanche, c’est le spectacle de deux excellents techniciens de l’humour. Difficile cependant d’y voir la naissance d’un duo cohérent ; cela restera probablement un one-shot, une curiosité, le Bedos/Robin de 2016.
Qu’on le veuille ou non, Kev Adams est le futur (proche) de la comédie populaire à la française et commence à en prendre la pleine mesure. Il maîtrise incontestablement l’art du stand-up, son rythme, ses silences, et son public, qu’il connaît parfaitement. Il sera remplacé d’ici une dizaine d’années sous les yeux affligés de ses adorateurs par d’autres comiques sortis de nulle part, qui amèneront à l’humour du futur les thématiques appropriées à l’époque.
De son côté, Gad Elmaleh bouge encore, mais il ne fait aucun doute qu’il poursuivra progressivement sa dégénérescence de comique, et finira, comme tout le monde, par devenir Popeck.