Peu importe la réponse, Buffy est en tout cas LE personnage sériel qui a mené de front l'une des luttes les plus badass de l’Univers, et qui prenait un malin plaisir à chasser le zombie à mains nues en ponctuant son geste d’un fascinant : «C’était le premier depuis longtemps qui ne me connaissait pas». Un genre de mélange ultra-dosé entre la mégalomanie et la puissance symbolique de Xena, la guerrière, la coolness absolue des romances teen pop et les poses féministes de Judith Butler, multiplié par les chorégraphies folles de Van Damme et les mécanismes du cinéma d’horreur. Cette fille est tellement excessive qu’elle réussit ce tour de force de buter les méchants à coup de bazooka alors que ce genre de séquences semble inimaginable dans l’esprit du spectateur. Jusqu’au mitan des années 90, soit avant la diffusion de la série de Joss Whedon, la blonde est en effet systématiquement la proie des violeurs, des tueurs en série, des vampires ou des loups-garous - bref, tout ce qui pouvait faire fantasmer le scénariste mâle. Mais le personnage de Sarah Michelle Gellar se contrefiche des stéréotypes, envoie des high kicks en pleine face des méchants et se réapproprie ainsi, comme le souligne Richard Mèmeteau dans son ouvrage Pop Culture, «la figure même du héros masculin». Oui, Buffy Summers est ce genre de fille.
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«Tu sais, je veux faire des trucs de filles»
Une surprise ? Pas tant que ça lorsqu’on s’intéresse de près à la conception de la série, dont le concept a été déjà été exploité en 1992 dans le long-métrage Buffy, tueuse de vampires. À l’époque, déjà, l’ambition de Buffy est de retourner les clichés, comme le souligne justement Joss Whedon dans les commentaires du coffret DVD : «La première chose que j’ai imaginée quand j’ai pensé à Buffy, le film, était une petite fille blonde qui va dans une allée obscure et se fait tuer, comme dans n’importe quel film d’horreur. L’idée de Buffy était de subvertir cette idée, cette image, et de créer quelqu’un qui devenait un héros là où d’habitude elle était une victime. Cet élément de surprise, cette explosion du genre, c’est ce qui est au cœur du film et de la série». Ce genre de déclaration pose une idée. Elle pose aussi la philosophie toute relative d’une série qui, de 1997 à 2003, au cours de sept saisons et 144 épisodes, s’acharne à mettre en scène une héroïne qui refuse de porter le poids du monde sur ses épaules : elle est amenée à tuer son boyfriend (S02E22), à se sacrifier (S05E22) ou à plonger au cœur de ses angoisses les plus profondes (S04E22). Bref, elle a conscience d’avoir des sacrifices à faire, mais elle refuse de mettre sa vie personnelle entre parenthèses pour autant. Ça se vérifie dans l’épisode 3 de la saison 1 (Sortilège) lorsqu’elle cherche à s’intégrer dans son nouveau lycée en tentant de devenir pom-pom girl, dans l’épisode 5 de la saison 3 (Le bal de fin d’année) lorsqu’elle part en campagne pour être élue reine de la promo, et, surtout, lorsqu’elle tient ce discours à Cordelia avant de dégommer un monstre au maquillage approximatif : «Parce que tu crois que tout ça, c’est un choix que j’ai fait ? Devenir la reine des terminales, pour moi, c’était pouvoir un jour ouvrir le livre de l’année et dire : "j’étais là, je suis allé au lycée, j’ai eu des amis et, pendant un moment, j’ai ressemblé aux autres. Et ça m’aurait donné une preuve. La preuve d’avoir été choisie pour autre chose que pour ça"». 
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La force de Buffy, finalement c’est de savoir s’entourer de personnages féminins forts (Willow, Anya, Dawn) et de s’imposer comme une femme indépendante dans ce monde obscur, malsain, glauque et rempli de vilains petits machos. «Quand j'étais petite, les héroïnes des séries télévisées que je regardais - je pense à Drôle de vie, Quoi de neuf docteur ? ou Sacrée famille - étaient des cruches, ou, pires encore, des filles intelligentes qui se faisaient passer volontairement pour des cruches pour pouvoir séduire le garçon qu'elles aimaient, regrettait Sarah Michelle Gellar dans une interview au magazine Xposé. Ce que je trouve intéressant avec les nouvelles héroïnes des séries télévisées, avec Buffy, pour ne pas la nommer, c'est qu'elles donnent aux jeunes filles des figures auxquelles elles peuvent s'identifier et qui leur permettent de gagner une véritable indépendance».

Le Buffyverse
En clair, l’actrice américaine fait passer un message limpide : les femmes ont pris le pouvoir, domptent les vampires et parviennent même à les mettre à leurs pieds sentimentalement. Et tant pis si le procédé s’apprête à donner naissance à des projets aussi dégueulasses que True Blood, The Vampires Diaries ou Twilight (heureusement que Charmed sauve la liste, tiens), Buffy contre les vampires ne se refuse rien. Ni, comme l’affirme la philosophe Sandra Laugier, de «modifier nos perceptions morales : en mettant en scène une héroïne à la fois ordinaire, féminine, et dotée de capacités extraordinaires, notamment celle de massacrer les vampires et malfaisants, la série tentait de changer notre vision du rôle des femmes, tout en restant dans le cadre esthétique, social et moral de la série pour adolescents». Ni de s’écarter de la mythologie héroïque dès le dernier épisode de la première saison en tuant la belle Buffy – avant de la ramener à la vie, bien sûr – pour mieux en démystifier l’aura immortelle. Ni de faire très clairement référence à la pop culture, que ce soit en faisant appel à des groupes locaux (The Breeders, Cibo Matto, Aimee Mann…) pour interpréter des morceaux dans le Bronze, la boîte de nuit de Sunnydale, ou en nommant le groupe d’amis de Buffy le Scooby-gang (référence assumé aux personnages de Scooby-Doo). Ni de se servir des hommes comme appâts lors de missions périlleuses afin mettre en valeur le rôle de la gent féminine, en position de pouvoir durant sept saisons.


Car derrière Buffy, dont le corps, sexy mais pas sexualisé, est montré à la fois comme son meilleur bouclier et comme l’arme qui lui permet de prendre le pouvoir, il y a aussi Cordelia qui, sous ses airs de cheerleader niaise et un rien salope, fait preuve d’une force de caractère rare chez ce genre de personnage à Hollywood - dans Angel, suite évidente de Buffy, elle monte une agence de détectives spécialisée dans les affaires surnaturelles. Mais il y a surtout Willow, une nerd au bon sens social proche de zéro au départ mais dont les capacités en sorcellerie lui permettent à plusieurs reprises de contourner les lois établies par les hommes, comme lorsque, au début de la saison 6, contre l’avis de Giles, elle ressuscite Buffy - dans le dernier épisode de la saison 5, The Gift, Buffy finit même par lui dire : «J’ai besoin de toi Will, tu es ma meilleure arme (…) C’est toi qui est la plus forte ici». Plus impressionnant encore, Willow (future girlfiriend de Marshall dans How I Met Your Mother, rappelons-le) est l’un des premiers personnages féminins de série à remettre en question sa sexualité, elle qui, après une longue relation avec le gentil rouquin Oz, finit par tomber amoureuse de Tara, une sorcière qui va lui permettre d’assumer sa différence – du moins, jusqu’à la mort de cette dernière…
Autant dire que Buffy contre les vampires pisse contre les James Bond girls et les petites-amies/épouses des héros principaux (types Mary Jane Watson ou Adrian dans Spiderman et Rocky). Ici, les filles ne restent jamais à la maison, n’attendent pas sagement les directives du personnage masculin et n’ont pas les humeurs qui varient selon leur cycle de menstruations. Non, dans la série de Joss Whedon, les filles tabassent, sont dotées de pouvoirs surnaturels (guérisons rapides, sang aphrodisiaque pour les bloodsuckers, etc.), suscitent les théories philosophiques les plus dingues (un conseil, allez jeter un œil aux «Buffy studies», écrits par des universitaires très sérieux et publiés dans la prestigieuse Oxford Press) et, surtout, occupent l’écran –pas un mince exploit quand on sait que, selon une étude du site Polygraph sur plus de 2 000 longs-métrages en avril 2014, seuls 22 % des premiers rôles et 34 % des second rôles sont attribués à une femme…
Le plus impressionnant, c’est que ça ne fait que s’accentuer au fil des saisons. Parce que c’est bien beau d’aborder la crise de l’emploi, le deuil, l’amour ou les dépendances, mais l’intérêt de Buffy n’a jamais été là. Son atout numéro un, ce que la saison sept démontre d’ailleurs avec brio, ça a toujours été de dénoncer le patriarcat en vigueur dans les sociétés modernes. Un exemple ? Voici le plus flagrant, à savoir le Conseil des Observateurs, une bande de vieillards un peu réacs qui dictent le quotidien de jeunes femmes sans se soucier une seconde de leur avis, jusqu’à ce que Buffy, plus fière que jamais, n’inverse la tendance en les envoyant balader régulièrement. En clair, faut pas la faire chier.
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Après tout, Buffy est une jeune femme indépendante, consciente de ses forces («Mes émotions me donnent la force») et de ses faiblesses. Ce que Joss Whedon et ses sbires mettent clairement en avant dans la dernière saison avec une Buffy de plus en plus isolée, autocratique et absolutiste. Du genre : soit vous êtes avec moi, soit contre moi. Une façon de critiquer le féminisme moderne, plus institutionnalisé et centré sur lui-même ? Il y a un sans doute un peu de ça, mais Buffy est une héroïne. Elle ne peut donc pas laisser tomber ses proches (et les spectateurs, soit dit en passant) comme ça. Au moment de transmettre son savoir aux Potentielles, dans l’ultime épisode de la série, elle dit ainsi : «Imaginez que vous avez ce pouvoir, maintenant, à chaque génération une Tueuse vient au monde parce qu’une bande de types qui sont morts il y a des milliers d’années ont fixé les règles du jeu. Ces hommes étaient puissants, et cette femme [Willow] est plus puissante que tous ces hommes réunis. Alors, changeons les règles de ce jeu. Moi je dis que mon pouvoir devrait être votre pouvoir. À partir de maintenant, toutes les Tueuses potentielles qui attendent de par le monde deviendront des Tueuses. Toutes les filles qui attendent d’avoir le pouvoir auront ce pouvoir. Celles qui étaient soumises résisteront enfin. Des Tueuses, chacune d’entre nous. Faites un premier pas, êtes-vous prêtes à être fortes ?» Autant dire que Lena Dunham peut continuer de vendre du vent aux fidèles d’Urban Outfitters et des bars à smoothies : Buffy est bel et bien la féministe dont le monde a besoin.

++ Les intégrales DVD de Buffy contre les vampires et d'Angel sont en vente partout.