Dans une vidéo postée par un site américain, une Amérindienne fixe l’objectif en ricanant. On vient de lui demander ce que lui inspire le nom de Christophe Colomb, le «découvreur» (si l’on ose dire) de l’Amérique : Qu’il aille se faire foutre ! lâche la belle en joignant le geste à la parole. Mise en scène ou témoignage spontané, cette vidéo rappelle que pour les Amérindiens, Colomb représente le diable ; celui qui a ouvert les portes du paradis aux légions des démons blancs.

Les Européens, de leur côté, devinent la main de Dieu derrière leur établissement dans le Nouveau Monde. C’est pour bâtir une «nouvelle Jérusalem» que les «Père pèlerins» du Mayflower passent aux Amériques en 1620. Ils débarquent à Plymouth, dans l’actuel Massachussetts, au nombre d’une centaine. L’enfer les attend - ou plutôt le purgatoire. «Les affres climatiques, la mauvaise nourriture et la dureté de leur labeur déclenchèrent parmi eux une maladie qui en enleva 46 en l’espace de quelques mois», lit-on dans A Universal History of the United States, ouvrage publié à New-York en 1846. «Parmi les survivants, presque tous se trouvèrent malades. Qui ? Qui considèrera les tourments de ce petit groupe d’hommes, perdus au milieu d’une terre sauvage, sans espoir de secours, sous les cieux menaçants d’un rude hiver, à court de nourriture, (...) entourés d’ennemis sauvages (...), frappés d’un terrible mal qui envoyait jusqu’à trois personnes par jour à la tombe, n’épargnant que des spectres ayant à peine la force d’enterrer les leurs ; mais qui jamais ne se laissèrent abattre, endurant les justes tourments envoyés depuis les cieux ; qui, donc, considèrera tout cela sans admirer chez eux cette vertu que seule la religion de Jésus-Christ a rendu possible ?» Le ton, incarnant l'âme du christianisme triomphant, surprend aujourd’hui. C’est pourtant ainsi que, pendant des siècles, on a célébré l’épopée de ces «pionniers chrétiens». C’est par «la grâce de Dieu» que la petite colonie exsangue de Plymouth s’extirpe miraculeusement des griffes glaciales de l’hiver 1620. La plupart des Amérindiens voisins se montrent hostiles à l’égard de ces «réfugiés» qui fuient les persécutions religieuses ; certains, cependant, leur viennent en aide, et concourent à leur survie. Mais soumis aux caprices de la terre, les derniers pèlerins pensent à nouveau mourir de faim au cours de l’interminable sécheresse de l’été 1621. Ils jeûnent alors, et prient. Encore une fois, «Dieu entend leur appel» ; et vient la pluie. On dit que les colons invitent alors leurs amis amérindiens à partager un «repas de grâce», plein de ferveur et d’amour fraternel. Le premier «thanksgiving» américain. Une cène formée de Judas, qui laisse un goût amer dans la bouche de notre Amérindienne qui dit fuck à Colomb.

Capture d’écran 2016-11-23 à 15.41.58

Plus mal que toi
Dans un monde fractionné où les communautés portent leurs blessures et leurs douleurs en étendard pour réclamer non pas justice mais réparations, l’Histoire devient un enjeu de premier ordre. Et tandis que l’empire blanc (ou occidental) vacille, ses victimes convalescentes s’enhardissent et le convoquent au tribunal de leur douloureuse histoire. Parmi les griefs, le repas de Thanksgiving occupe une place de choix. Lorsqu’ils lisent l’histoire des Pères pèlerins, les Amérindiens ne regrettent qu’une chose - que ces maudits colons ne se soient pas étouffés avec leur satanée Bible. Cela aurait-il foncièrement changé les choses ? Sans Colomb, sans ces pèlerins misérables, l’Amérique coulerait-elle aujourd’hui des jours heureux, inconnue du reste du monde ? Non. L’heure était venue pour elle de sortir de l’ombre ; et les Amérindiens n’étaient tout simplement pas prêts. Faut-il pour autant ériger cette date en réjouissances collectives ? La récente mobilisation amérindienne autour du projet de pipeline au Dakota, le Dakota Access Pipeline, ne fait qu’attiser les sensibilités communautaires déjà exacerbées par plusieurs siècles de maltraitance.

Chloe Hutchinson, jeune Texane blanche installée à Paris, confie : «Depuis l’école maternelle, on nous parle à l’école du repas de Thanksgiving, partagé par les Amérindiens et les pèlerins dans la joie de donner et le bonheur de recevoir. Mais aujourd’hui, on remet tout cela en question. Thanksgiving est devenu avant tout un repas de famille au cours duquel on fait le tour de la table en plaçant la main sur l’épaule de ceux qu’on aime avant de réciter à haute voix toutes les raisons que l’on a de se réjouir dans la vie.» Mais dès le lendemain, au cours du célèbre Black Friday, tous ces Américains comblés se ruent dans les grandes surfaces pour bénéficier des soldes annuels et accumuler toujours plus de possessions. Thanksgiving n’en demeure pas moins une fête nationale, un acte de communion qui vise à créer un sentiment d’appartenance. Mais la mauvaise conscience ne devrait-elle pas gâcher ce repas infâme ? Manger une dinde en famille ce jour-là ne revient-il pas à célébrer le génocide amérindien ? Le sophisme prend des allures de raccourci. Mais l’idée n’est pas de provoquer une réflexion philosophique sur les symboles que se choisit une société ; on vise d’abord à exciter la colère d’un côté, et la pitié de l’autre. Un à un, les symboles occidentaux se voient démontés*, critiqués à l’aune de l’émotion ; et parfois, de l’émotivité. Colomb, l’hymne national, le drapeau... Peu à peu, le socle de l’empire occidental se fissure. Or, que reste-t-il à un peuple lorsqu’on lui retire ses symboles ? Les Amérindiens, sans doute, auraient des choses à dire à ce sujet.

On doit se réjouir de brûler nos illusions. Mais Ô saisons, Ô châteaux, quel symbole est sans défaut ? Les Amérindiens, ou les Afro-Américains (qui voient en Colomb le déclencheur de la traite négrière), ou n’importe quel peuple sur terre devient-il «meilleur» que les autres du seul fait de ses souffrances ? Les Blancs en Amérique n’en ont-ils pas eu leur part, comme en attestent les tribulations des Père pèlerins ? Et tandis que les WASP (white anglo-saxon protestants) élisent Donald J. Trump à la tête de leur royaume branlant, les terribles mots du père, noir, de tous les mouvements contestataires noirs américains du siècle dernier, Marcus Garvey, résonnent comme une terrible prophétie : «Si nous [les Noirs] ne sommes pas capables de faire ce que les autres races ont fait pour survivre, alors nous mourrons.» Or, tout le monde estime aujourd’hui avoir fait sa part de sacrifices. Qui veut encore entendre des promesses de douleurs qui constituaient hier, et constitueront demain, le quotidien de tous les «Pères pèlerins» du monde ? De nos jours, chacun veut se goinfrer à table, mais plus personne ne veut planter du blé. 

* Il existe un mouvement anti-Columbus Day très fort, et la ville de Bloomington, Indiana, vient d’ailleurs de rebaptiser cette journée le «Fall Holiday».