C’est grâce à un TEDx que j’ai découvert la pensée d’Esther Perel, sexothérapeute installée à New-York et auteur de l’ouvrage L’intelligence érotique. Dans sa conférence, Esther Perel, en quelques minutes, expliquait brillamment, en s’appuyant sur des théories de psychologues comportementalistes, la question du désir dans le couple. Elle expliquait comment le paradoxe amoureux,  révélé par Freud - le fameux «on désire ce que l’on n'aime pas, on n’aime pas ce que l’on désire» -, se jouait et pouvait se déjouer au quotidien au sein du couple.


Samedi dernier, je suis impatiente de visionner le
TEDX ChampsElyséesWomen, organisé à Paris la semaine dernière. Le thème est «Mixity», et le slogan : «un vent d’idées libérées». L’objectif de cet événement, avec des intervenants locaux et internationaux, est de «partager des idées et inspirer notre communauté sur un éventail de sujets comme la technologie, les affaires, l’Art et la culture. TEDxChampsÉlyséesWomen est un catalyseur de changement qui souhaite amplifier des idées générées pour ou par des femmes». Youpi, me dis-je. C’est typiquement, à l’heure d’un Zemmour qui fait un carton en librairie et d’une Eugénie Bastié qui est invitée partout à la télé pour prôner ses idées anti-féministes, ce dont j’ai besoin pour me remonter le moral, pour «m’inspirer». Ou pas. Car après les interventions vivifiantes et intelligentes d’Eloïse Bouton, d’Augustin Trapenard, de Marie-Christine Mahéas ou encore de Sarah Péberau, la conférence se conclut par un speech de Thérèse Hargot.
Je tombe des nues. Mais qu’est-ce qu’elle fout là ? Je la connais bien, Thérèse Hargot. La première fois que je l’ai vue, c’est à l’Université d’Eté de la Manif pour Tous, en septembre 2014. J’y suis en tant que journaliste, au départ infiltrée mais qui va être grillée au bout d’une heure (bonjour le reportage embedded, je voulais être Hunter S. Thompson, je me retrouve avec un énorme badge fluo avec écrit «presse» dessus). Le dimanche matin à cette Université d’Eté, après que les manifestants ont chanté en chœur «Non, rien de rien, non, rien de rien, non, on ne lâchera rien, c’est son père et sa mère, que l’enfant, doit connaître…», Ludovine de La Rochère, présidente de la Manif pour Tous, toute contente, invite Thérèse Hargot sur scène. Quand elle prononce la phrase «elle est sexologue», on sent son petit air ravi et qu’elle se dit : «vous voyez la presse qu’on n’est pas coincés, hein, vous avez entendu, on invite une SEXologue». Qui en plus a 30 ans, est mariée et a trois enfants. Bref, Thérèse va sortir un discours anti-GPA à la fois cucul-la-praline et anxiogène. Les gays «hommes américains, blancs et riches» sont, selon elle, la dernière étape de la domination masculine. Et qui est responsable de cette domination, de cette «conquête de l’utérus» ? Les féministes, qui «en séparant le corps de l’esprit, ont donné leurs armes à une logique libérale redoutable». Mais elle, elle a la solution : «l’amour, qu’on a oublié depuis 50 ans, au profit du désir». Elle se fait applaudir à tout rompre. «Elle est bien, cette femme, c’est bien ce qu’elle dit, et puis elle est jolie, hein», entends-je de la part d’un monsieur qui brandit un petit drapeau un-papa-une-maman, assis à mes côtés.
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De retour de reportage, je me renseigne sur l’individu. Son job principal : intervenir en tant que sexologue dans le collège-lycée Stanislas, dans le 6ème arrondissement de Paris. Son deuxième job : conférencière. Mais pas n’importe où. Juin 2014 : elle intervient à la conférence «Décryptage ABCD Égalité» à l'appel de La Manif Pour Tous et de VigiGender à l'hôtel Pullmann-Montparnasse, devant trois cents personnes. Thérèse Hargot y explique notamment que «quand on dit égalité, il faut tous entendre indifférenciation». Septembre 2014 : elle intervient à l’Université d’Été de la Manif pour Tous. Septembre 2014 : elle intervient à une conférence sur le thème «Gender à l’école, mythe ou réalité», organisée au Chesnay avec Ludovine de La Rochère et Esther Pivet, coordinatrice du mouvement Vigigender. Novembre 2014 : elle participe à l’assemblée plénière des Évêques de France à Lourdes. Elle poste ce merveilleux tweet : «Je viens de rencontrer les évêques de France à Lourdes et, franchement, c'est émouvant de voir ces grands-pères se soucier (enfin) des ados». Novembre 2014 : elle intervient au Vatican, lors du colloque «Complémentarité homme femme». Elle a également fondé l'association «Love Génération» (oui oui, comme le tube de Bob Sinclar….), très ancrée dans les milieux catholiques qui la citent et l’invitent. C’est une star du magazine hebdomadaire Famille Chrétienne. Juillet 2016 : elle intervient dans une conférence des JMJ de Cracovie sur le thème «Dieu, l’Église et le Sexe - une sexologue et un prêtre en débattent».
Son troisième job, enfin, est de tenir un blog, dans lequel on décèle ses deux bêtes noires. 1) Les images pornographiques, qui «conduisent à des agressions à caractère sexuel dont les jeunes filles sont les premières victimes». Et 2) Le féminisme, bien sûr. «Les slogans de la pensée féministe qui furent utilisés pour défendre le droit à la contraception ou à l’avortement ont impacté notre société et ont, d’une certaine manière, contribué à chosifier le corps». Pour le reste, on retrouve, sous une apparence branchée et moderne, les thèmes chers à l’éthique catholique conservatrice : sacralisation de la mère au foyer, virginité avant le mariage, diabolisation des moyens de contraception, pathologisation du non-désir d’enfant, réprobation de la masturbation, déni de l’homosexualité. En 2015, elle publie un livre, Une jeunesse sexuellement libérée (ou presque), où elle développe l’idée zemmourienne que le féminisme universaliste aurait provoqué une guerre des sexes, et fragilisé les hommes dans leur virilité. Cette insécurité masculine provoquerait «énormément de violence dans l’intimité et les pratiques sexuelles».  «Plus l’homme se sent menacé dans sa "virilité", plus il cherche à asseoir sa supériorité par une sexualité violente et avilissante envers les femmes». S’il y a des femmes battues, si tous les deux jours en France une femme meurt sous les coups de son compagnon, c’est à cause de ces connasses de féministes, hein, c’est bien connu.


Questions : comment cette femme est-elle passée de la conférence LMPT à Palavas-les-Flots avec trois cent militants rougeauds éructant «Taubira démission» à la prestigieuse conférence TEDx, dédiée, je le rappelle, aux femmes, au féminisme, et aux idées innovantes ? Comment a-t-elle réussie ce tour de force de faire passer ses idées réactionnaires, rétrogrades, conservatrices et simplettes pour quelque chose de branché, de nouveau, de cool, d’intelligent ? Quelle est cette stratégie d’entrisme médiatique ? Et pourquoi est-ce que les médias et les organisateurs d’évènements invitent Eugénie Bastié et Thérèse Hargot, ces it-girls réacs? Putain, mais l’une affirme que «l’avortement est un homicide» et l’autre que «
la contraception est le plus grand scandale du siècle» ! Sont-ils naïfs ou sont-ils séduits par leurs idées ? Imaginerait-on, aux États-Unis, un TEDx qui inviterait une conférencière du Tea-Party ? Parce que c’est bien de cela dont il s’agit ; ce sont exactement les mêmes idées nauséabondes sur la famille, la femme et la société que prônent LMPT et leurs copines bombasses.
Il faut comprendre comment elles mènent tambour battant leur carrière de jeunes trentenaires, parce que sinon, dans quelques temps, on va se retrouver avec des dizaines d’Élisabeth Lévy en plus jeunes partout sur nos écrans et dans les conférences branchouilles. Ludovine de La Rochère ne me fait pas peur, car elle porte trop à la moquerie. Christine Boutin non plus, car elle parle sans filtre. Mais les Eugénie et les Thérèse, elles, ont compris les codes de la prise de parole en public. Elles ne vont pas tenir de propos outranciers. Et en plus, elles ont des beaux cheveux. Alors, comment est-ce que Thérèse nous baise ?
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1) Elle se prend pour Florence Foresti
Depuis 2014, Thérèse Hargot a laissé tombé ses lunettes de vue d’étudiante en philo. Et elle a intégré les codes de l’entertainment. Elle commence directement son TEDx, avec une voix perchée, en expliquant un peu gênée qu’elle aime son mari, mais qu’elle ne le désire plus, mais par contre elle a un amant. «Je ne vous raconte pas ma vie, c’est ce que les femmes m’ont le plus confié dans le secret de mon cabinet», conclut-elle. Ah OK, c‘était un mini-sketch pas drôle. Personne n’a ri. En revanche, elle va commencer à faire rire l’audience quand elle va expliquer que les femmes culpabilisent de ne pas désirer leur mari, et préfèrent les mensonges plutôt que de dire la vérité. «La vérité de ces femmes, qu’elles n’osent pas dire à leur mari, c’est : chéri, tu ne me fais pas rêver !». Elle prend des voix différentes (pour imiter ses patientes), fait des pauses, fait plein de mimiques : on est en plein dans le (mauvais) one-woman show. Ce qui lui permet tout de suite après, de balancer tranquillou, avec ce même ton «confidences rigolotes entre copines», sa théorie sur la cause réelle de l’infidélité féminine : «depuis plus d’un demi-siècle, les féministes ont envoyé balader les blanches-neige et belles au bois dormant, pour devenir nous, les femmes, actrices de notre propre vie». «J’adhère complètement au projet, poursuit-elle un petit sourire aux lèvres, MAIS quand on y pense un petit peu, ces princesses, elles étaient éveillées au désir par le baiser d’un Prince, d’un preux chevalier, d’un homme qui avait bravé tous les dangers, un homme investi d’une place dans notre société, un homme qui se bat pour une noble cause, un homme qui monte à cheval, qui est courageux, et qui certainement a des abdos sublimes ». Rires de nouveau dans la salle. Encouragée, elle fait une petite parenthèse sur les abdos, et le fait que ce qui séduit les femmes, ce n’est pas le charme, mais un beau corps. «Parfois, en consultation, j’ai des femmes qui viennent me voir en me disant "je ne désire pas mon mari". Je leur réponds "mais amenez-moi votre mari"». Elle fait une pause, la salle rit. «Le mari arrive. "Mais madame, mais je vous comprends !"», lance-t-elle en se marrant. Ah. C’est vrai que se foutre de la gueule des maris de vos patientes en les traitant de laiderons, c’est hilarant et super déontologique.
Elle revient sur son histoire de princesses, «qui sont peut-être des princesses à la con, mais qui se tapent des mecs qui ont de la gueule, elles !». La salle du TEDx est hilare. «Elles ne se tapent pas, poursuit-elle en prenant une voix de nunuche, des gentils petits maris qui changent les couches de leur bébé, qui passent l’aspirateur à cinq heures de l’après midi, qui vont au marché et dire "chérie, je vais acheter des légumes pour nous cuisiner des bons petits repas"». «Et ce que je trouve pire, ajoute-t-elle, ce sont les hommes qui portent leur bébé… en écharpe (nouveaux rires dans la salle). On n’a jamais vu jusqu’à présent dans l’espèce humaine des femmes être émoustillées par des hommes qui sont pères au foyer. Ça marche pas comme ça. Le désir, ça ne marche pas de cette manière-là». Whaou, elle est fortiche : elle vient de faire rire toute une salle a priori acquise aux principales idées du féminisme en défendant l’idée que les hommes qui font le choix d’être impliqués dans tous les aspects de la vie en couple et en famille, et qui pensent que ce ne sont pas des tâches spécifiquement féminines, sont des êtres ridicules et non-désirables. Des pauvres cons, quoi.
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Mais les femmes aussi en prennent pour leur grade car, précise-t-elle, «c’est nous qui l’avons voulu, le coup du porte-bébé en écharpe». «Oh ,c’est trop mignon», dit-elle en reprenant une voix de nunuche. Ce serions nous-les-femmes qui aurions demandé ça aux hommes, et aujourd’hui nous le regrettons. Parce qu’en plus, il y a aussi le cas inverse : «le macho violent qui brutalise les femmes par manque cruel de confiance en lui». Hé oui,  le problème, c’est que les hommes d’aujourd’hui tombent dans ces deux écueils, le gentil mari et le macho de mari, ils ne savent plus comment se situer». Là, bim ! après avoir bien fait marrer tout le monde, c’est le moment de sortir plus sérieusement - et mot pour mot - la théorie qu’elle a répétée pendant des années lors de ses conférences avec sa copine Ludo : «on a voulu l’égalité, mais on a prôné l’indifférenciation ; on s’est virilisées et on les a déstabilisés ; ils ne nous font plus rêver, et l’union sexuelle entre un homme et une femme en est menacée». My name is Eric Zemmour and I approve this message. Même si elle cite à un moment donné Florence Foresti, en parlant de la crise de la quarantaine, la suite de son discours est moins LOL. Car tout de même, elle n’est pas sur les planches du Point-Virgule. Madame est une experte.

2) Elle se présente comme une experte
Thérèse Hargot a un master de philosophie, ce qui l’ autorise à se présenter comme… philosophe. OK. Pas con. Avec mon master de Sciences Po' Grenoble, je vais me faire inviter sur les plateaux télé en tant que politologue. Oh, attendez… j’ai fait une option «Sociologie des médias», je vais me présenter en tant que sociologue des médias, c’est encore plus chic. Elle a préparé, en parallèle, un autre master en Belgique en «Sciences de la famille et de la sexualité». «Cette formation pluridisciplinaire lui ouvrira les portes de plusieurs mouvements catholiques qui, en l’invitant à s’exprimer sur différents sujets, souhaitent approfondir la sagesse humaine de l’Église, sans tomber dans un discours moralisateur» nous explique, ravie, La Croix. Si seulement cela ne lui avait ouvert que les portes des cours de catéchisme...


Depuis 2013, elle se présente comme une spécialiste des ados car elle intervient en tant que sexologue dans un établissement catholique, pour des interventions en groupes et également en permanence individuelle. Et elle leur donne des super conseils. Dans son ouvrage, elle s’exprime sur l’éducation sexuelle des jeunes et la prévention contre les maladies sexuellement transmissibles, et elle a la solution : «La meilleure manière d’éviter d’être contaminé au départ est évidemment l’abstinence (…) et la fidélité une fois que [les partenaires] partagent une intimité sexuelle, après avoir fait un dépistage». Amen. Bon, après tout on n’attend pas d’un établissement catho qu’il distribue des capotes et fasse la promotion d’une sexualité libre, consentante et protégée. Mais ce qui est plus problématique, c’est que Thérèse Hargot a également réussi à se faire embaucher en tant que «spécialiste» par le service public. En octobre 2014, je reçois un e-mail de France Télévisions. «FranceTV Éducation», qui lance L’amour à la plage, un documentaire interactif pour les moins de 14 ans sur les questions de puberté, de sexualité, d’amour. «C’est quoi la puberté ?» ou encore «ça veut dire quoi être homosexuel ?» sont des questions auxquelles répond le doc. Parmi les deux experts «qui portent un regard pédagogique sur ces questions sensibles» : Thérèse Hargot. La sexologue anti-pilule, qui prône l’abstinence contre les MST, payée par FranceTV pour parler aux pré-ados. La même Thérèse Hargot qui, dans un documentaire sorti en novembre 2014 suite au synode du Vatican, explique que les interrogations personnelles sur l'orientation sexuelle doivent être écartées: «La question “est-ce que je suis homosexuel ou est-ce que je suis hétérosexuel ?” génère beaucoup d'angoisse parce que comment savoir ? Qu'est-ce que ça veut dire, “je suis homosexuel ou je suis hétérosexuel” ? En fait, ça ne veut rien dire, ce sont des termes qui ont été utilisés pour un combat politique. […] Ce qu'on est, c'est homme ou femme : on est d'abord et avant tout une personne humaine, et c'est là-dessus qu'il faut revenir pour calmer les angoisses.» Elle explique ensuite que l'identité de genre de chacun(e) est déterminée par son corps, balayant ainsi d'un revers de main l'existence des personnes trans. Quand je réponds par mail aux gens de la com' de FranceTV que je trouve ça problématique d’avoir confié l’expertise d’un tel projet à une personnalité aussi conservatrice, ils ne me répondent pas, mais, très cons / pros, ils filent mon 06 à Thérèse, sans me demander mon avis. Celle-ci m’appelle dans la foulée, pour m’expliquer qu’elle ne comprend pas pourquoi «je la stigmatise». Après lui avoir expliqué calmement mon point de vue, elle est sympa et me propose un café, que je refuse (car je ne suis pas sympa et j'ai autre chose à foutre). Nous en restons là. Mais je me fais un post-it mental : ne plus jamais répondre à un mail du service de com' France TV.
L’autre spécialité de Thérèse Hargot, c’est le couple. Dans sa conférence TEDx, elle rappelle toutes les deux minutes qu’elle a beaucoup de patients et de patientes. Cela veut donc dire qu’elle a un cabinet. Cette expérience fonde sa légitimité à s’exprimer sur le sujet. Elle n’a que 32 ans, mais sa patientèle, nombreuse, lui permet de se présenter comme une «thought leader» (une leader d’opinion, en langage TEDx).  Sauf que je me pose des questions sur cette expertise. En France, pour être sexologue, il faut suivre un DIU (Diplôme Inter-Universitaire) en sexologie à l’université après l’obtention d’un premier diplôme (médical, paramédical, psychologue, sage-femme, etc), consistant en plus ou moins 160 heures de cours sur trois années et un stage de 32h. Autre possibilité :  suivre deux formations privées, qui durent de deux à trois ans - celle l'Institut de Sexologie et celle de l'École de Psycho-Sexologie. Mais Thérèse Hargot ne fait pas mention, dans son cursus, de ces formations.
(c) Camille Emmanuelle

Il y a aussi les formations privées pour devenir sexothérapeute. C’est une formation que je suis ; j'en serai diplômée en décembre prochain. Or même cette formation ne me permettrait pas déontologiquement d'apposer une petite plaque dorée «Camille Emmanuelle, sexothérapeute» en décembre. Il faudrait que je la complète par une formation de psychothérapeute, pour notamment être calée en psychopathologie. Pourquoi ? Parce que si mes patients viennent me voir pour des questions liées à leur sexualité, à leur désir, à leur couple, je dois être capable de potentiellement déceler des névroses ou des psychoses qui sont en dehors du champ sexuel. C’est une question d’éthique.
Après, il y a les équivalences européennes. Le master en Sciences de la famille et de la sexualité qu’a suivi à Louvain Thérèse Hargot serait-il l’équivalent d’un DIU Sexologie ? On peut lire sur leur site que pour la finalité spécialisée sexologie, il faut être «détenteur d’un master (licence) ou doctorat en médecine, psychologie ou kinésithérapie (avec une spécialisation en périnéologie)». Comme en France, donc. Sinon, on suit une «finalité spécialisée approche interdisciplinaire de la famille et du couple (AIFC)». Thérèse Hargot n’a donc pas pu faire la spécialisation sexologie. Elle pourrait à la rigueur se présenter comme «conseillère conjugale et familiale», mais «sexologue», c’est différent. Elle n’est présente dans aucun annuaires de sexologues, comme l'Association Inter-Hospitalo Universitaire de Sexologie (Aihus), le Syndicat National des Médecins Sexologues (SNMS) ou encore le Syndicat National des Sexologue Cliniciens.
Pour résumer, c’est un peu comme si quelqu’un se présentait, lors de conférences ou de prises de paroles médiatiques, comme psychiatre alors qu’il ou elle a une licence de psychologie. Les mots ont un sens, les formations et les diplômes aussi. Vu qu’en France, on est – à tort d’ailleurs, je pense - très à cheval sur les écoles, les diplômes et les titres, il est astucieux de se dire sexologue pour être invitée dans les conférences. Cela sonne beaucoup mieux que «conseillère conjugale», ou encore «éducatrice sexuelle».  C’est plus malin, mais je ne suis pas sûre que ce soit très éthique.


3) Elle propose une pensée prête à digérer
Au cœur du gloubi-boulga du TEDx de Thérèse Hargot, on retrouve des idées tellement innovantes qu’elles sont présentes dans les pages «vie amoureuse / vie psycho» de la presse féminine depuis 30 ans. 1) Attention au risque de la fusion, ce n’est pas bon pour le couple. 2) Il faut construire son identité, savoir qui l'on est avant de s’engager dans une histoire. «Si je ne sais pas d’où je viens, je ne sais pas où je vais», dit-elle, passionnée. Merci Thérèse Lao-Tseu pour cette pensée pleine de sagesse. 3) Nos ados doivent voyager, apprendre à se connaître, apprendre la philosophie. Et nous aussi, adultes, on doit «prendre le risque de se connaître». C’est une pensée de type développement personnel, façon David Servan-Schreiber, qui apparaît, si ce n’est un peu concon, tout du moins inoffensive. Du prêt-à-penser qui fait du bien. «L’essentiel, c’est de se connaître soi-même» répète-t-elle. C’est chou. Sauf quand elle en vient ensuite à sa conclusion : pour arriver à cet état de bonheur, à cette sagesse, à cette «mixité heureuse» (elle a bien retenu le thème du TEDx, «Mixity»), cela suppose qu’on construise «la question de l’identité, sans quoi tous ces discours sur le féminisme et la liberté sonnent creux». De quelle identité parle-t-elle ? De celle des hommes et des femmes. «La liberté c’est beau, l’égalité c’est bien, mais bon, si ce n’est pas pour aimer et être aimé, ça ne sert à rien, car ce qu’on veut au plus profond de nous c’est l’amour». Est-ce que vous suivez ? Le schéma est simple : le vrai bonheur, c’est s’écouter soi-même, s’écouter soi-même et suivre son identité, c’est vivre dans l’amour, et vivre dans l’amour, conclut-elle magnifiquement, c’est faire en sorte que les hommes «puissent se construire, être assumés dans une virilité qui est belle, qui est assumée». Car «enfin, alors, ils cesseront de vouloir nous dominer, et ils sauront enfin nous sublimer». Ce sont les derniers mots de son discours. Elle est applaudie.
Elle vient de nous la mettre bien profond. Elle nous a fait un sketch, nous a parlé sagesse, """philo""", bonheur et amour, pour ensuite casser en deux un siècle de luttes féministes. On avait rien compris, nous les femmes : pour lutter contre l’écart de salaire, le harcèlement de rue, les violences conjugales, la sous-représentation des femmes dans les espaces de pouvoir, les violences conjugales ET en plus pour résoudre la misère sexuelle des couples, il ne fallait ni manifester, ni créer une société plus égalitaire ; il fallait laisser aux hommes leur virilité. On est connes parfois, quand même !


Thérèse Hargot nous simplifie la vie, en nous expliquant que si la société va mal et si les couples vont mal, c’est donc parce que les hommes ont été dévirilisés à force de passer l’aspirateur et changer des couches. J’aimerais bien lui présenter d’autres couples, à Thérèse. J’aimerais lui présenter cette femme de 30 ans, rencontrée il y a quelques semaines. Avec son bébé de cinq mois accroché au sein et des cernes de trois kilomètres sous les yeux, elle m’explique qu’elle est totalement épuisée. Elle n’en peut plus. Son bébé réclame le sein toutes les trois heures et met une heure à téter. «Je ne dors plus. Et la journée, je dois m’occuper de l’aîné qui a deux ans, je ne peux même pas faire de sieste». Le mari, là dedans ? «Il bosse, donc c’est normal que ce soit moi qui me réveille la nuit».
Une autre jeune femme, que je rencontre quelques jours plus tard, me confie qu’elle aussi est au bout du rouleau. Elle a un petit garçon de huit mois. Elle n’allaite plus, elle n’a pas recommencé à bosser, mais entre les courtes nuits, les courses, les couches, les lessives, les bains, les repas à préparer et à donner toute seule, elle n’a «même plus le temps d’aller chez le cordonnier». Je lui pose la question : et ton compagnon ? «Ben il a monté sa start-up, ça marche bien donc il bosse à fond, et puis bon, les couches, tout ça, c’est pas son truc. C’est pas un truc de mec, hein, on est d’accord», me dit-elle avec un sourire forcé. Vous pensez Thérèse que cette femme a envie de sauter sauvagement sur son mec à 20h parce que lui, au moins, n’a pas été «dévirilisé» ? Non, ils ne baisent plus depuis des mois. Quand je la revois le surlendemain, elle m’explique que suite à notre discussion, ça va mieux dans son couple. «Mon mec m’a donné mon samedi matin de libre ! Il s’occupe de notre fils, et moi je peux faire ce que je veux pendant trois heures». Qu’est-ce qu’elle va faire, lors de son premier samedi matin de libre ? «Ben, le marché, pour acheter des légumes bio et faire des purées maison le dimanche».
Sexy, n’est-ce pas Thérèse ? Je ne suis pas un modèle de couple, mais vu que vous passez votre temps dans vos conférences et interventions à parler de votre mââââri, je vais aussi parler du mien. Et donc celui-ci porte notre fille en kangourou pour l’emmener à la crèche, il fait des courses, il cuisine, il range les jouets, il change les couches, il descend la poubelle à couches, il se levait la nuit pour donner le biberon quand elle était nourrisson, il prépare les petits pots, il joue avec les cubes et les peluches, il donne le bain et il va à la pharmacie acheter de la crème pour érythèmes fessiers. Tout comme moi. On fait un truc de ouf complètement punk, ça s’appelle : le partage des tâches.


Il ne se sent pas émasculé parce qu’il n’a pas construit son identité de genre de manière binaire (homme = va chercher le gibier, femme = change les couches). Il ne base pas sa virilité sur son gros compte en banque, sa grosse voiture, sa grosse montre, son gros emploi du temps et ses «abdos». Il ne fait pas toutes ces tâches parce qu’il est féministe (même s’il l’est). Il les fait tout simplement car il faut les faire, et vu qu’on a fait un enfant ensemble, il n’y aucune raison qu’elles m’incombent entièrement. Et si l'on doit parler du lien d'égalité hommes-femmes et amour-désir, sachez qu’il m’aime et me désire parce que je suis une femme libre et créative. Partager avec moi, réellement et pragmatiquement, la parentalité, c’est me permettre de continuer à m’épanouir dans mon identité personnelle et professionnelle. Il serait complètement débile de sa part de me transformer, de par son inaction, en «maman à 200%».
Quant à moi, je ne le vois pas comme un homme moins viril, moins séduisant, moins désirable parce qu’il essuie le derrière de ma fille ou parce qu’il a une trace de vomito sur son t-shirt des Strokes. Au contraire. C’est un homme sexy ET en plus un père formidable. On se partage les tâches, et donc on se partage la fatigue. Ce qui fait qu’on a plus de temps et d’énergie pour penser à nous, et au couple. Plus de temps et d’énergie pour prendre soin de nous, pour surprendre l’autre, et pour l’exciter. Il n’y a pas de couple érotique s’il n’y a pas de parentalité équilibrée.
Vous aussi, vous êtes une femme libre. Vous le dites à la fin de votre discours, vous êtes une femme «qui vit sa liberté, et qui vit à plein sa vocation». Mais alors, expliquez moi : si votre mari n’a pas changé les couches, et vous non plus, parce que vous deviez mener cette carrière formidable, comment avez-vous fait ? Vous avez laissé vos trois gamins les fesses dans leur caca ? Excusez-moi pour cette question prosaïque, mais bon, je veux connaître votre secret… Peut-être que ce secret s’appelle «nounou qui coûte 2 000 euros par mois» + «femme de ménage pour passer l’aspi dans mon 100 mètres carré»? Lors de l’Université d’été de la Manif pour Tous, vous évoquiez votre vie précédente, avec mari et enfants, à Manhattan. C’est sûr qu’au cœur de cette vie-là, c’est facile d’être une femme libre qui n’émascule pas son mari. Il suffit juste de payer Fatima et Anita, hahahaha !


J’ai parlé de moi mais je ne suis pas la seule à vivre avec bonheur, même si ce n’est pas simple, un couple égalitaire. Vous avez beau avoir 32 ans, vous vivez dans un autre temps, Thérèse. Votre pensée packagée, qui apporterait le bonheur dans le couple et dans la société, on n’en veut pas. Notre génération ne veut ni d’un retour en arrière, ni d’un statu quo. Elle tâtonne, elle tâtonne à mort. Comme vous ne vous adressez qu’aux couples hétéros, je vous le confirme, au sein de ces couples, en effet, c’est le bordel : qu’est-ce qu’être un homme, qu’est-ce qu’être une femme, qu’est-ce qu’être entre les deux, comment être un homme viril sans être un connard de macho, comment être une femme libre tout en étant mère, ou tout en faisant le choix de ne pas l’être, comment combiner vie à deux et érotisme, comment aimer à la fois regarder à deux des séries lovés dans le canap' ET baiser l’autre comme un petit obsédé / une petite salope, comment être fidèle (ou pas), comment désirer l’autre après des années de vie commune, etc. etc. etc. On n’a pas les réponses, on les cherche, on s’interroge. On est curieux des autres aussi : est-ce différent dans les couples gays, lesbiens, bis, trans, polyamoureux ? Comment font les couples BDSM avec enfants pour à la fois sortir les menottes et le fouet le samedi soir et le paquet de Chocapic le dimanche matin ? Que nous apprennent les séries d’aujourd’hui, les romans, l’Art à ce sujet ? On discute entre nous, on lit des blogs, on débat. On n’a pas de réponses toutes prêtes, comme vous. On vit dans un monde complexe, au sein duquel le genre est fluide, et au sein duquel les rôles traditionnellement masculins et féminins peuvent, au cœur de la sexualité comme dans la vie au quotidien, être confirmés ou infirmés. On est dans une société dans laquelle un homme viril peut être excité par sa copine qui porte un gode-ceinture et une femme moderne peut trouver bandant de voir son mec en slip (blanc) qui fait la vaisselle. On est dans une société qui ne propose pas de solutions toutes prêtes aux couples, mais qui propose à ceux-ci de réfléchir ensemble, de tester, d’innover.

C’est ça que j’aurais voulu entendre au TEDx. C’est censé être un laboratoire d’idées, cet événement, mais là, ils nous ont sorti la vieille éprouvette qui pue le rance. Ce laboratoire nous a présenté un monstre de type Frankestein : un mélange de Zemmour, de Florence Foresti, de Servan-Schreiber, de Caroline de Maigret (pour les cheveux brillants et la ligne impeccable) et de Ludovine de la Rochère. Je m’adresse, pour conclure, aux programmateurs d’émissions télés, aux journalistes et aux organisateurs d’évènements. D’une part, renseignez-vous un minimum avant d’inviter une it-girl réac. Inviter Thérèse Hargot à une conférence sur le féminisme, c’est comme inviter le PDG de Charal à une conférence vegan. Et si vous le faites, car après tout elle a bien le droit de s’exprimer, soyez conscients que les idées conservatrices, antiféministes ou homophobes, même quand elles sont glamourisées, n’en sont pas moins dangereuses. Hargot parle souvent des contes de fées. La belle pomme rouge, dans Blanche-Neige, ça vous dit quelque chose ? J’aimerais bien, dans l’avenir, ne pas devoir la croquer quotidiennement.
Merci.