Grossière erreur. Avide amateur de la comédie humaine dont les grandes réceptions sont souvent le spectacle, j’ai été rassasié au-delà de mes espérances. Imaginez un endroit où toutes les plus grandes galeries du monde et ceux qui les fréquentent sont réunis pendant 5 jours. Vous pensez à la fashion week ? Hé bien vous êtes encore loin du résultat. La FIAC présente la crème de la crème de l’Art contemporain, fait et défait les artistes de demain, mais c’est surtout là où il faut être vu si vous ne faites pas partie des «99%» (en anglais dans le texte).
Je m’aventure donc à travers les stands, tantôt attiré par les exclamations d’une femme au visage de poisson-lune, tantôt par les miaulements de jouissance d’un homme au look ultra-viril. Les mondanités vont bon train et je me gave de ces scènes de vie, surenchères lourdingues d’une pièce bien grasse dont la FIAC serait le théâtre.
fiac1$Un assistant de galerie de dos, dans son bureau de 2m2

Soudain, je remarque un personnage atypique mais récurrent qui, lui, ne fait pas la fête. Dans chaque stand, adossés contre le mur, le regard vide, les assistants de galerie comptent les heures. Sur place de 10 à 21h, ils montent les œuvres, ouvrent les bouteilles, renseignent les potentiels acheteurs pendant que leur patron serre des mains et s’occupent de soigner le networking. On appelle cela la division du travail. Premiers arrivés, derniers partis, ils sont aux premières loges de ce défilé incessant de personnages, capables de s’extasier devant un tabouret en bois, confondant le mobilier des assistants avec une œuvre d’art. J’ai eu alors envie de les interroger.
La première que je rencontre s’appelle Annabelle et a à peine 30 ans. Annabelle m’apprend que sa galerie a déboursé environ 15 000 euros pour son stand de 25m2. Moins cher qu’un appartement à Paris ! Sauf que le bail dure 5 jours. Elle m’explique que ce sont les deux premières journées où tout se joue. Ensuite, les milliardaires laisseront la place aux pauvres gens qui ne pourront rien acheter, «les poussettes, les touristes» me dit-elle. D’ailleurs, son patron l’a bien compris et ne restera que les deux premiers jours au Grand Palais. «Le pire c’est le mec qui a l’air hyper-intéressé par un artiste, qui te demande s’il peut voir d’autres œuvres. Alors là, tu te dis que tu es sur un gros coup, tu lui sors tout ce que tu as en stock, tu es super excitée. Puis vient le moment où tu abordes forcément la question du prix. Le type se fige et te répond plein d’assurance qu’il ne compte absolument pas acheter et qu’il est juste là pour regarder. Tu as envie de lui demander de tout ranger à ta place, mais tu ne peux pas, tu es au travail».
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Spaghetti Condom (Puppies Puppies)

Mais alors, combien est-ce qu’elle touche quand elle arrive à vendre quelque chose ? «Rien du tout, l’argent part directement dans les caisses de la galerie. On ne touche pas de pourcentage sur les ventes. C’est la politique chez nous». Chienne de vie. Elle me raconte une anecdote : lors de la FIAC précédente, une grande actrice et réalisatrice américaine accompagné par son mari, chanteur dans un groupe de rock, semble fortement intéressée par une œuvre que la galerie d’Annabelle expose. L’œuvre d’art coûte extrêmement cher ; si elle parvient à la vendre, elle met le commerce de son patron à l’abri pendant plusieurs mois. Enjeu énorme, donc. L’actrice tourne autour de l’œuvre, interroge Annabelle, parle d’argent et semble à deux doigts de faire un chèque. Quand tout à coup, son chanteur de mari décide de s’intéresser au tableau qui a de grandes chances de trôner dans sa salle à manger pendant quelques temps. «Il se tourne vers moi et me dit qu’il voit le visage d’un homme triste, vraiment triste. Je lui réponds qu’il n’y a pas d’homme triste, que c’est un monochrome et que l’artiste n’a pas voulu faire ressortir un visage humain». Le rockeur n’en démord pas, il voit un visage triste et ça le déprime. «Sorry honey, on n’achète pas».
Marc, lui, travaille dans une galerie berlinoise. Je lui explique que je ne saisis pas toujours les subtilités de l’Art contemporain et lui demande si cela lui arrive aussi de ne pas comprendre une œuvre qu’il essaie de vendre. «Oui, absolument, ça m’est arrivé plusieurs fois» me répond-il. Que faire alors si le client pose des questions ? «En général, je me débrouille pour dévier sur un autre sujet, quelque chose de plus large, je parle de la démarche de l’artiste par exemple.» Est-ce que ça lui arrive de raconter vraiment n’importe quoi ? «On dit parfois ce que le client a envie d’entendre» conclut-il. La compétition est rude. D’ailleurs, comment ça se passe avec les autres galeries ? C’est l’amour à la plage ? «Franchement, ça dépend avec qui - en plus, on ne choisit pas l’endroit où l’on va s’installer. Parfois, tu te retrouves à côté de certains que tu ne peux pas blairer, ce n’est pas simple. Et puis tu sais, on fait la fête le soir, alors avec les années, la liste des conquêtes alcoolisées qu’il faut éviter s’allonge.» 

IMG_1645Stretching routine, l'étirement à 6000 pounds

Alors que je manque d’écraser deux préservatifs remplis de spaghettis, je m’arrête quelques instants pour discuter avec Giulia, assistante de galerie italienne. C’est la deuxième fois qu’elle se rend à la FIAC, c’est un moment qu’elle attend avec impatience. Pour le champagne ? «Non, c’est un moment intense, parfois difficile mais c’est ici que tout se passe.» Je continue de loucher sur la bouteille de Ruinart qu’elle garde sous sa table. Est-ce qu’ils l’ouvrent lorsqu’ils vendent un tableau, comme chez un concessionnaire automobile ou Stéphane Plaza à la fin de son émission ? «Non, pas du tout. On les ouvre toute la journée, on en propose aux acheteurs potentiels, cela facilite la conversation, c’est plus agréable.» Ils les saoulent, quoi. Alors que nous parlons petites bulles, nous sommes interrompus par une jeune femme en tenue de gym qui déambule et s’étire sur le stand de Giulia. Qu’est ce que c’est ? «C’est une performance montée par l'un de nos artistes. Cela s’appelle "stretching routine" (les étirements)». C’est donc une technique pour attirer les gens sur son stand ? Je ne comprends pas. «C’est une œuvre, au même titre que les tableaux qui sont exposés.» Mais alors, si c’est une œuvre comme les autres, je peux acheter la performance ? Je peux faire danser indéfiniment cette personne dans mon salon ? «Pas vraiment. Enfin, tu peux acheter le concept à l’artiste et trouver de ton côté une performeuse qui s’occupera de faire les étirements. Ça te coûtera environ 6000 livres sterling» me répond-elle.
Ça fait un peu cher la chorégraphie.

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