La série est un exercice réussi dans le genre RetroNuevo, le temps présent est presque ralenti par un rythme de narration très classique. Certains pourraient trouver l'intrigue parfois poussive car on est très loin des productions Marvel habituelles avec des explosions et des quartiers entiers pulvérisés. Cet aspect lent est un clin d'œil au classicisme des comics. Par exemple, l'un des flics blancs a un look et un jeu d'acteur assez irritant qui fait penser aux vieux films avec Frank Sinatra. Luke Cage a des superpouvoirs, c'est un héros noir indestructible mais il faut presque attendre la fin du premier épisode pour en avoir la preuve. La série est donc plus une description de caractères et une analyse ethnique de la modernité. Le cast est un best-of de tous les acteurs et actrices que l'on adore, Alfre Woodard (Twelve Years a Slave),  Frankie Faison, Sonja Sohn et Method Man (The Wire), Mahershala Ali (House of Cards), etc. Comme dans The Get Down, Netflix investit dans une minorité afro-américaine inclusive. Les principaux personnages sont presque tous noirs mais l'on remarque la mixité ethnique dans la rue, au second plan, représentative de la vie à Harlem d'aujourd'hui.


Harlem Renaissance
Cette ode à la Renaissance de Harlem est développée tout au long de la première saison sans pour autant déborder de prétention. Les références sont incessantes sur l'histoire du basket, les restaurants, plein de noms de leaders que l'on connait rarement de ce côté de l'Atlantique, on voit plusieurs fois le roman de Ralph Ellison, Homme invisible pour qui chantes-tu ?, le sweatshirt à capuche fait forcément penser à Trayvon Martin (2012), la série est une réponse évidente à Black Lives Matters et l'accent est mis sur l'histoire récente du hip-hop. Le créateur de la série, Cheo Hodari Coker, est un ancien journaliste musical qui a réalisé un docu sur Notorious B.I.G. dont on voit l'immense portrait dans les bureaux du club Harlem Paradise. Faith Evans et les Stylistics apparaissent sur scène, on entend Wu-Tang Clan et Nina Simone et le N-word est critiqué systématiquement. Plein de trucs à apprendre quoi.

Mais ! C'est un sex-symbol ce mec !
Un des aspects que peu d'articles osent décrire est le sex appeal hallucinant de Mike Colter qui joue le héros. Tout le monde parle de la dimension sociale de la série, mais personne n'ose dire que le héros est une bombe anatomique.  Luke Cage est prodigieusement noir dans tous les sens du terme. Dans la BD originale, il fait presque 200 kilos, sa peau est résistante au couteau, on imagine le contact physique avec lui tout le temps. Quand on le voit en prison, il laisse pousser ses cheveux et sa barbe, on dirait une véritable boule de poils, ce qui donne encore plus envie de le tripoter. Quand il se rase enfin, c'est pour remettre le goatee à la mode. Il peut soulever 25 tonnes, il résiste aux explosifs, aux flammes, au froid ou à l'électricité. Bref, c'est l'homme noir idéal qui guérit plus vite que les autres, pas comme ces boyfriends qu'il faut amener aux urgences quand ils ont un petit bobo, un homme à qui l'on peut demander de couper du bois avec juste ses mains ("Bae, tu peux démolir la maison pour construire un logement écolo-friendly s'il te plaît ?").
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Parce que son personnage est un héros renfermé, presque complexé par des pouvoirs qu'il refuse d'utiliser, la musculature de Mike Colter fait de lui un sex-symbol d'une puissance nouvelle. Le premier épisode est particulièrement riche en moments où on le voit torse nu et il y a cette scène de baise torride avec Misty qui rappelle celle avec Jessica Jones et qui donne envie de lécher l'écran. Colter est épais, calme, irrésistible. S'il n'avait pas eu le torse rasé (il est poilu, ça se voit sur ces photos, fact fans), il aurait rappelé Jim Brown qui me rendait fou quand j'étais jeune. Luke Cage possède un corps qui résiste aux balles et ce côté indestructible provoque des flashes d'imagination sexuelle qui sous-entendent une excellence pornographique. C'est vraiment un héros afro-américain que rien ne peut arrêter.
Pourtant, il ne baise pas beaucoup, c'est le moins qu'on puisse dire. Il est presque pudique, comme tous les hommes inaccessibles. Ses propres limites sont celles de l'éthique et de la morale. Il a été tellement marqué par la prison et son histoire d'amour avec Vera qu'il mène une vie solitaire alors que tout le monde le drague ouvertement ou veut une part de lui. Sa vie est enfermée par des petits boulots, il est sincèrement satisfait de faire la plonge ou le ménage du salon de coiffure, un job où sa carrure l'empêche de mener la vie tranquille à laquelle il aspire. Il se fait trop remarquer parce qu'il a trop de swag physique. Il vit avec très peu et rame pour payer son loyer. Dans la thug life normale, avec de tels superpouvoirs, il devrait être riche et entouré de nanas mais il a choisi la décroissance et c'est ce qui le rend encore plus excitant. À chaque fois que son visage apparaît, on veut faire une capture d'écran ! C'est un working class hero à la John Lennon, un homme torturé mais simple qui se retient de casser la gueule à tous ceux qui le font chier. Il est chevaleresque envers ses voisins asiatiques même s'il peut se montrer un peu goujat de temps en temps avec les femmes, ce qu'il corrige aussitôt en les charmant davantage. Luke Cage est un héros noir, pas un héros qui se trouve être noir. Sa conscience politique est intacte, il pourrait être cynique et agressif mais il possède ce calme inquiet qui rappelle le boxeur Chad Coleman dans The Wire, ou Mathew St. Patrick, l'amant gay policier dans Six Feet Under, ces hommes imposants avec un regard intimidant mais qui se cachent dans la jungle urbaine, qui rasent les murs, qui essayent de se faire plus petits qu'ils ne sont. Ils limitent leurs gestes parce qu'ils pourraient tout casser juste en ouvrant une porte ou en vous enlaçant. Ces hommes introspectifs sont dans le self-control tout le temps, ils ne fument pas, boivent pas, ce sont des nounours Teddy Riner avec plus de souffrance, ce qui les rend encore plus craquants.
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La France (toujours) en retard
Il faut dire que la série télé montre un Luke Cage beaucoup plus assagi que dans la BD. Ici, c'est le fils d'un pasteur de Géorgie alors qu'originellement, c'est un vrai petit voyou de Harlem. Le thème central n'est donc pas la violence (même si elle est réelle et que les bastons sont bien là) mais la description sociale de la vie américaine d'aujourd'hui. Netflix, comme HBO - et je suis désolé mais pas du tout Arte, qui visiblement n'a pas encore répercuté dans ses programmes le racisme et l'islamophobie provoqués par les attentats français - poursuivent leur exploration en temps réel de la question noire américaine. Harlem est décrit comme la perle noire de l'Amérique, le creuset du jazz et de l'art moderne. A la fin des années 80, et encore aujourd'hui, on y pénétrait avec humilité, presque en se mettant à genoux à chaque croisement d'avenue qui portait un nom célèbre, l'Apollo Theater, les immenses boutiques de doudounes qui, en hiver, montraient des couleurs que l'on ne voyait jamais à Manhattan, tout ce qui était beau chez les noirs et qui faisait peur à nous, les blancs. Surtout le soir, quand les rues se faisaient sombres et menaçantes et que je me forçais à rentrer à pied vers Midtown, inquiet et sur le qui-vive, mais résolu à le faire pour me prouver, idiotement, que je n'avais pas peur. Un peu comme si une télé française à succès vous faisait découvrir Saint-Denis au début des années 90, avant le Stade de France, ou Marseille à l'époque du Mia avec une B.O. de rap et de funk old-school.
Autant rêver, quoi.