Vingt-trois ans après leur publication, il paraît toujours aussi difficile de dresser le portrait des Cool Sessions, de faire le tour de leur importance. Après tout, de qui parler ? De la star MC Solaar, avec qui Jimmy Jay avait déjà beaucoup travaillé, lui produisant notamment Bouge De Là, Quartier Nord et Caroline, ou des Sages Poètes de la Rue encore outsiders ? Des instrus posées tranquillement en introduction et conclusion par La Funk Mob ou des interludes bien laid-back de Solaar, qui introduit au passage chaque artiste ? Du quotidien banal déploré par Moda et Dan sur Moda et Dan s’ennuient ou du voyage dans le temps rappé par Sens Unik («les forces helvétiques» de l’album) en plein cœur de la compilation sur Les portes du temps ? Et puis il y a les suites à cette compilation, Les Cool Sessions vol. 2 et vol. 3, sur lesquelles Lady Laistee et Mo’vez Lang font leur entrée dans le game sans faire toc-toc-toc, mais avec un style percutant et singulier.


Alors ? Faut-il mettre en avant les groupes que Les Cool Sessions ont révélés, ou ses artistes tombés aussitôt dans l’oubli ? Parler des morceaux qui n’ont pas traversé l’épreuve du temps ? Se limiter aux titres qui séduisent encore aujourd’hui ? Faut-il parler de ce son profondément influencé par le rap new-yorkais du début des années 90 ? Célébrer Jimmy Jay comme l’un des meilleurs producteurs que l’Hexagone n’ait jamais connu, de ceux qui ont enterré toute forme de respect en surclassant la concurrence pendant quelques années ?

Une vraie rampe de lancement
Bref. Aujourd'hui encore, Les Cool Sessions continuent de fasciner par leur importance au sein de la culture hip-hop. Dans une interview à l'Abcdr du son en septembre 2009, Jimmy Jay lui-même se disait étonné par le parcours accompli par les artistes présents sur ce premier volume : «ils m’ont tous un peu surpris, car ils ont tous plus ou moins réussi à avoir des carrières et se débrouiller, à part quelques uns. Tout ce que je leur apprenais au niveau studio et "business", beaucoup ont su s’en servir pour développer d’autres choses derrière. C’est ça que je trouve intéressant : il y a un suivi. C’est pour ça qu’on en parle encore aujourd’hui. Sans les Sages Poètes, il n’y aurait pas eu Booba. Sans Booba, il n’y aurait pas eu Movez Lang’. Kery James était dans le premier album de Solaar. Il était jeune, c’était autre chose, mais peut-être que s’il n’était pas passé par là...».


La vérité, c’est que Les Cool Sessions auront constitué une vraie rampe de lancement pour les groupes figurant au tracklisting : Les Sages Poètes de la Rue, Sléo, Ménélik ou Démocrates D enchaîneront avec une signature sur une maison de disques et un album. De là à faire passer Les Cool Sessions pour autre chose qu’une simple compilation ? Il y a de ça, tant les quinze titres réunis ici forment un recueil de chansons enregistrées à plusieurs par une quantité de jeunes rappeurs fougueux et un homme soucieux d'apporter ses lumières et ses talents au plus grand nombre. «Le son explique tout», déclare d’ailleurs MC Solaar dans les notes de la pochette. «Jimmy Jay, créature mi-homme mi-sampler, a réalisé sa Cool Sesssion. De son Jimmy Studio qu’il connaît par cœur, ses envies se sont matérialisées. Bonne ambiance au stud', pas de pression pseudo-artistique, l’artiste est "roi ". Bref, chacun a fait sa session et finalement c’est cool, fort et spontané, donc une réussite. Respect à tous.»


Du style, des idées et beaucoup de technique(s)
Le son auquel fait allusion Claude MC, c’est celui, spécifique, de Jimmy Jay, champion de France DMC en 1989. Un son fait de style et d’idées, mais aussi de techniques assez poussées pour l’inscrire dans la droite lignée des Native Tongues (De La Soul, Jungle Brothers, A Tribe Called Quest, mais aussi Lucien, seul membre français du collectif, présent ici sur Funky Piano From A Town Called Paris), de ces productions qui alternent entre audace raffinée et sampling de boucles funk explosives, entre un jazz minimal et des basses bien rondes. En clair, Jimmy Jay ouvre ici les portes de sa discothèque fourre-tout et la met à disposition de jeunes rappeurs à la cool – forcément -, qui profitent ainsi de ses boucles jazzy lumineuses pour mettre un peu plus en avant leur flow.
Après tout, c’est l’occasion pour eux de disposer d’une exposition nationale et de dépasser enfin les ondes parisiennes, alors autant tout donner : Démocrates D, dont Jimmy Jay produira le premier album en 1995 (La voix du peuple, sorte de pendant hardcore au Prose combat de Solaar), joue la carte des «mots les plus forts» sur le titre éponyme, Ménélik Et La Tribu milite pour un monde nouveau, «à la frontière du rap et du jazz cool, un monde plus Monk que Fonk, proche du Système Solaar où règne calme, lucks et volupté», Sens Unik retourne les mots pour mettre en son une histoire finement storytellée, les Sages Po’ plongent l’auditeur dans une ambiance très citadine, remplie de nostalgie mais parfaitement équilibrée entre l’imprévisibilité de Zoxea et la virtuosité de Dany Dan («la rue est devenue une jungle urbaine qui alimente messieurs les journalistes»), tandis Mikey Moss-Moss, Lyrical Tom et MC Janick célèbrent le raggamuffin, cousin proche de la culture hip-hop, sur Touche pas à la drogue, Ce qu’ils aiment c’est qu’on leur donne et L’homme qui tient le mic – et son fameux refrain, passé à la postérité depuis.


Si certaines intentions ont cruellement vieilli, certains titres n’ont en revanche rien perdu de leur mordant et de leur souffle créatif. Ainsi de Moda et Dan s’ennuient de Moda et Dan - duo formé par un ancien du Ministère A.M.E.R. et le patron de Ticaret, célèbre boutique de vêtements situées dans le quartier des Halles à Paris - qui imposent leur style, préfigurent les rimes multi-syllabiques de leur premier album (Thèse/Anti-thèse, sorti en 1996) et pratiquent un rap engagé : «y’a vingt ans, des gosses mourraient de faim en Ethiopie / Et qui peut affirmer aujourd’hui que c’est bien fini ? / L’Afrique du Sud a mis du temps pour comprendre son délire / Elle qui donnait pourtant une seconde à ses victimes pour mourir / Rien ne change vraiment, si ce n’est que tout empire / Moda et Dan ont décidé de vous faire réfléchir». Sans aucun doute le titre le plus concerné au sein d’une compilation partagée entre egotrip et volonté d’éduquer les masses – une recette que l’on retrouve d’ailleurs sur les volumes 2 et 3, sortis respectivement en 1996 et 2013, mais qui ne parviennent pas à faire autant résonner la formule de ce coup d’essai : faire un maximum de bruit avec un minimum de moyens.