C’est vrai quoi, on a déjà eu le droit à un anulingus entre deux personnages gays à une heure de grande écoute (How To Get Away With Murder), mais à part ça, toujours pas d'amour.  Pas faute d'avoir essayé puisqu'en 2009, M6 laissait planer le doute quant à la diffusion d'une version gay du Bachelor sur son antenne. Pour être tout à fait exact, un premier coup d'essai avait déjà eu lieu en 2003 avec Boy Meets Boy, une télé-réalité ultra cynique (pléonasme) dans laquelle un homosexuel venu trouver l’amour devait déceler qui parmi ses prétendants était lui aussi homo ou hétérosexuel. S’il choisissait de finir l’aventure avec un hétéro, celui-ci remportait une forte somme d’argent pour le récompenser d’avoir "dupé" notre pauvre bachelor.

Ici, pas question de tout ça, nous assure-t-on. Finding Prince Charming parle d’amour. Robert a 33 ans. Robert est grand. Robert est fringant. Robert est architecte d'intérieur pour une grande firme qui a déjà remporté des prix. Robert fait du bénévolat et du crossfit. Et surtout, Robert est seul et en a marre de passer ses soirées sur les applis à attendre désespérement que quelqu'un réponde à son "ça va merci, et toi ?".

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Robert, très concentré, travaille sur ses plans. Par souci d’immersion, l’écran derrière lui affiche le premier résultat d’une page de recherche «plan architecte d’intérieur» sur Google Images.

A la présentation, Lance Bass, ex-membre du boys band NSYNC* (au sein duquel officiait également Justin Timberlake) et lui aussi star de télé-réalité, qui a déjà retransmis son mariage l'année dernière sur la chaîne E!. Il demande aux candidats de venir se présenter chacun son tour par un hashtag qui les caractérise, un jeu digne d’un professeur de seconde générale qui veut à tout prix intéresser ses élèves un jour de rentrée. C'est bon enfant quoiqu'un peu gênant, et nous pousse à se demander ce qu'on aurait bien pu dire à leur place — j'ai finalement porté mon choix sur #prendsoindetoi.

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"Salut, moi c'est Justin et mmmh je dirais que mon hashtag ça serait le même que dans une pub pour du 7Up"

On s'aperçoit cependant bien vite que Finding Prince Charming n’est pas Grindr : The TV Show. Tout y est conventionnel et, par force des choses, calqué sur son homologue hétérosexuel.  Il faut rester très concentré pour voir quelques thèmes propres à la communauté homosexuelle surnager discrètement parmi le reste. Dans son portrait, un candidat du nom de Jasen évoque la question des couples libres : "beaucoup de gens pensent que si tu es gay, tu ne peux pas être dans une relation monogame. Pour moi, c’est faux, je suis toujours fidèle à une personne." OK, voilà qui est dit. Un peu plus tard dans l'épisode, un conflit se dessine entre Freddy et Sam, ce dernier reprochant à demi-mot au premier d’être trop flamboyant. L'occasion d'aborder le sujet du mépris des "fem." par les "masc." ? Non, Finding Prince Charming choisit plutôt de traiter la séquence comme une simple rivalité entre prétendants.  Plus tard encore, une remarque de Robert qui dit "aimer la barbe, car j’aime un mec qui est un MEC" est vite balayée sous le tapis par l’impitoyable montage.

Préférant se défausser de toute accusation d'hétéronormativité, la chaîne nous annonce par le biais de multiples interviews promo sur internet qu'un des candidats se déclarera séropositif dans un épisode ultérieur et qu'il s'agira d'un grand moment à ne pas rater. Ce que l'on peut toutefois constater dès le pilote, c'est que la seule vraie originalité du concept repose entièrement sur sa singularité : au tout début de l’émission, le Prince Charming ne dévoile pas immédiatement qui il est et se fait passer pour un candidat lambda afin de jauger les autres participants. C’est ingénieux, et surtout, ça ne pourrait pas avoir lieu dans une édition dite "classique" du Bachelor. Ah oui, ça, et les fameuses roses distribuées lors de la cérémonie d’élimination qui ont été remplacées par des cravates noires.

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Les producteurs ont longuement hésité entre ça et des flacons de Jungle Juice.

Pour le reste, on est dans du Bachelor tout ce qu'il y a de plus classique. Ceux qui ont suivi la série UnREAL retrouveront même pas mal des codes et manipulations qui y sont dénoncés, notamment avec l'un des candidats qui a beaucoup de mal à communiquer avec le Prince Charming car son ex-compagnon est décédé quelques mois auparavant. Le plus cynique d'entre nous se demandera pourquoi la production est allée le chercher, et jusqu'où on va le faire aller. Mais même à travers un regard peu friand de dating show, la recette semble inchangée depuis le bon vieux temps de Greg le millionaire :  lorsque Robert s'apprête à faire tomber le haut au bord de la piscine, une musique dramatique se fait entendre alors que treize paires d'yeux se braquent sur lui... et on balance la pub.

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L'émission n’a pour l'instant fait que très peu de vagues aux Etats-Unis, à part chez Perez Hilton qui a tôt fait de pointer du doigt le passé d’escort du Prince Charming. Autrement, pas de levée de boucliers ou de pétitions pour purger ces chers écrans de ce genre de déviances (et laisser ainsi plus de place aux concours de mini-miss ou aux étranges addictions). Gardons toutefois les choses dans leur contexte : sur le papier, Finding Prince Charming a l'air d'une micro-révolution, mais Logo, la chaîne qui le diffuse,  est une chaîne du câble qui propose exclusivement du contenu LGBT, Ru Paul’s Drag Race en tête. Mais bien que chiant, longuet et pas original pour deux sous, la vraie victoire dans ce programme tiédasse ne réside-t-elle pas dans le fait qu'il soit aussi barbant et téléphoné que sa version hétérosexuelle ? Ça y est, c'est bon les gars... "we made it".

 Finding Prince Charming, diffusé aux Etats-Unis sur Logo.