Franchement. Franchement [prononcer avec l’accent du Sud], l’histoire est trop belle pour être vraie. On croirait une fable aux personnages bien connus. D’un côté, le Progrès : le géant high-tech-disruptif Netflix au modèle qui a tout bouleversé depuis 3 ans. Avec son jingle qui frappe deux grands coups tu sais. Tada, c’est moi. De l’autre, la France du Passé, ce qu’elle fait de pire : ses acteurs rincés (Depardieu, Magimel, qui se ressemblent de plus en plus, Hippolyte Girardot) et ou seconds couteaux (Nadia, Géraldine, vous-même vous savez), ses scénaristes moisis obligés de se justifier, sa province, sa Provence, ses accents du Sud, ses acteurs qui imitent mal les accents du Sud. Benoît Magimel évolue à des niveaux stratosphériques, seulement comparables à Gérad Lanvin dans Mesrine : c’est tout bonnement ahurissant, vous DEVEZ voir sa scène gay dans les douches dans l’épisode 5 : “vous ne trouvez pas ça bizarre qu’on se tripote le zob en parlant de Picasso ?” [prononcer avec l’accent de Maïté]. Bref : toute la France moisie du hertzien, la France éternelle qui ne sait pas faire de séries - ça s’arrange, OK, mais mis à part P’tit Quinquin, les épisodes des Revenants de Carrère, rien du calibre des meilleures mondiales, et ne citez surtout pas le biopic de Julien Dray nommé Baron noir.

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Oulala, la bonne okaz' de s’auto-flageller. Netflix, qui a tout révolutionné partout, vient de lamentablement se foirer chez nous les fromages qui puent. On devait avoir le “House of Cards français”, et on a un Sous le soleil un peu moins bien réalisé. Accident industriel, catastrophe nucléaire, Depardieu qui ne sait même pas ce que veut dire “showrunner”, choisissez ce que vous voulez. Et c’est vrai que si l'on est fan de séries, défoncer Marseille donne VRAIMENT envie. Et si l'on est vraiment fan de séries, on n'a même pas vraiment besoin de la voir pour le savoir. Une série, c’est un peu comme une fusée. Le pilote définit des paramètres de départ qu’on repère immédiatement (le ton, le type de narration, la réalisation) et qui changeront a priori peu ou pas (sauf si la série “jumps the shark”, c’est-à-dire casse sa propre bible de manière foireuse). Une fois que tu appuies sur le bouton, le machin est lancé, il pourra dévier ou exploser en vol, mais toujours à partir d’une trajectoire déterminée. Cette comparaison vous est offerte par Jamy de C’est pas sorcier. Et sur Marseille, dès le départ, sur le papier, rien ne va. Tous les choix sont mauvais : casting (le critère peut-être numéro 1 sur une série), sujet, scénar, ça ne pouvait pas marcher. Franchement, c’est comme s’ils l’avaient fait exprès : le personnage principal s’appelle quand même Taro (de Marseille, vous l’avez ?). Je répète : Taro (Taro/tarin de Gérard, vous l’avez ?). Et quand on regarde, c’est vrai que c’est encore pire que ce qu’on pouvait imaginer. Pas la peine d’épiloguer, vous lirez tout ça partout. Il suffit de regarder le générique pour s’en convaincre. Ne serait-ce que voir la silhouette de Depardieu dans cet habillage emprunté à True Detective (et déjà repris par Netflix dans Making a Murderer) paraît contre-nature esthétiquement et culturellement. Tout est raté, sauf une chose : Depardieu a autant bossé comme acteur sur le projet que Gaudin comme maire ces dernières années.



Le bashing est énorme, mérité, et représente la 1 094 876 387 686 432ème preuve que l’activité préférée des rézosocios, c’est
détester - surtout la France. Mais il est surtout à la hauteur des attentes que Netflix avait suscitées. Quiconque fréquente un peu le milieu audiovisuel sait que tout Paris bruisse depuis son arrivée de projets et rumeurs variées, d’Untel qui aurait “parlé avec les gens de Netflix”, proposé tel truc etc. Pour beaucoup de prods, d’auteurs, de scénaristes, l’arrivée de Netflix, c’était l’espoir secret de dynamiter le système télévisuel français, exsangue, cadenassé. De proposer des choses moins formatées. Tous les déçus de Canal s’y voyaient. Et pour eux, voir Netflix se vautrer dans un tel projet raté déclenche un réflexe compréhensible de schadenfreude, de joie malsaine à observer l’échec d’autrui, surtout s’il est dominant, et qu’en plus il vous a ignoré. Mais et si tout le monde avait rêvé son Netflix depuis le début, au mépris de la réalité de ce qu’il produisait ? La grande force de cette marque depuis ses débuts numériques (après une longue existence comme service de location de DVD) aura été de se présenter comme un nouveau modèle économique et culturel plus que comme un ensemble de contenu spécifique. Avec la réussite de son système d’abonnement, Netflix proposait en effet un nouveau schéma de production alléchant et inédit : ni du financement télé, ni du web fauché. Un acteur suffisamment puissant pour imposer ses propres formats et sa propre temporalité, totalement libéré des contraintes publicitaires et calendaires d’une diffusion télé. Et pour les utilisateurs aussi, depuis le début “avoir Netflix”, “aimer Netflix”, c’est aussi une façon de dire : la télé c’est mort, d’ailleurs j’ai plus la télé moi je mate en ligne, je binge, j’uberise, j’ai Netflix, je vis dans le tur-fu. Au-delà de ce que Netflix proposait réellement, en catalogue et en prods originales, la marque Netflix a d’abord séduit ses consommateurs en leur offrant à peu de frais un imaginaire de modernité et en se présentant presque comme un marqueur identitaire.

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Exemple : après en avoir entendu parler, remarqué des mentions de ce nom dans des séries sans trop capter, j’ai fini par m’abonner à Netflix US en 2013, bien avant son arrivée en France. Un jour, sur mon mur Facebook, un ami travaillant dans la musique donna une astuce pour s’y abonner en installant un VPN. Astuce que j’ai ensuite partagée avec le sentiment d’être so cool. En tant que boulimique de séries, l’offre Netflix m’a séduite non pas d’abord par son catalogue, mais plutôt par son ergonomie - même si tout le monde continue, on est tous un peu fatigués des 378 liens morts pour voir un film en VOSTFR ou choper les sous-titres d’un torrent. Rien que la fonctionnalité “reprendre la lecture” ou “prochain épisode” automatique valait presque les 8 dollars et 7 euros de l’époque. J’aimais que Netflix soit une offre “américaine”, avec son stand-up pléthorique et ses docs inconnus en France. J’avais l’impression d’accéder à un monde culturel connu de peu ici. Et puis Netflix a frappé fort coup sur coup avec deux prods originales de qualité : les premières saisons de House of Cards et Orange Is The New Black. Coup de tonnerre de la dispo immédiate de tous les épisodes, séries à la fois belles et profondes, avec de superbes réalisations, des narrations innovantes, des révélations de casting etc.

Mais très rapidement, après ce premier âge d’or, Netflix n’a pas du tout enchaîné. Les saisons 2 et suivantes de House of Cards et OITNB, sans être infâmes, ont irrémédiablement décliné. Ni l’une ni l’autre ne se sont développées et révélées comme des oeuvres majeures comparables à The Wire ou les Sopranos. On les binge aujourd’hui d’un oeil en faisant autre chose. Dans le même temps, les productions originales Netflix se sont multipliées comme des lapins, alternant entre des traumedy agréables sans plus (Kimmy Schmidt, Master of None), un clone de Game of Thrones ridicule (Marco Polo) et plusieurs ratages intégraux (le remake de Wet Hot American Summer, le naufrage de la saison 4 d’Arrested Development). Il y a également en sus 1 000 stand-ups originaux Netflix interchangeables, plusieurs films originaux sans intérêt (un Adam Sandler à la con, The Ridiculous 6, un Ricky Gervais raté, Special Correspondents). Pire : plus les productions s’empilent, plus Netflix semble même revenir à des codes formels et narratifs typiques de la vieille télé - leur Bloodline est plus convenu que The Affair sur Showtime, leur Flaked plus banal que Transparent sur Amazon. Hormis Sense 8, série très audacieuse sur le fond et la forme, avec des moments géniaux (sexe au gode-ceinture, une spécialité Netflix depuis OITNB ; l’incroyable partouze télépathique), mais aussi très ridicule avec des moments gênants (les marottes esthétiques dégueu des soeurs Wachowski ; toute la fin et ses twists et cliffhangers ratés), on serait bien en peine de citer une grande oeuvre complète, parfaite. A ce jour, Netflix n’a rien produit qui puisse se comparer aux meilleures séries de l’Histoire. Son seul réel chef-d’oeuvre est un documentaire fleuve (d’ailleurs réalisé et découpé comme une série) : Making A Murderer. Mais même-lui est un hybride de The Jinx sur HBO, reboutiqué façon True Detective. Lorsque Netflix est arrivé en France l’an dernier, tout le monde a par ailleurs noté la pauvreté et le caracère incomplet, hétéroclite de son offre nationale (l’une des plus pauvres de toutes) : Anne Roumanoff + un vieux truc que tu as déjà vu en 1995 + une série que tu as déjà vue sur DPstream + des trucs que tu connais pas mais c’est no way dès le visuel. Parfois, la pauvreté de l’offre t’a à l’usure, et tu finis par cliquer sur ce que Netflix te fait remonter pour la 1 000ème fois. On s’est beaucoup touché la nouille sur la complexité du fameux algorithme du site…”Vous avez aimé Space Jam...vous aimerez...Werner Herzog !". Le premier algorithme de Netflix, c’est d'abord sa rareté. Si le VPN ne permettait pas de switcher sur l’offre US, je me serais désabonné immédiatement. Et depuis que Smartflix permet heureusement (en payant un peu) de débrider toutes les offres mondiales et disposer de 15 000 films ou plus, je me sers en fait aujourd’hui de Netflix comme de ce qu’il était à son origine : un vaste catalogue de DVD. On est assez loin de la révolution annoncée.

Et pourtant, Netflix se porte bien. Pas encore spectaculairement en France certes, mais globalement très bien. Tout simplement parce que son modèle ne repose pas du tout sur la qualité. Pas plus que sur les audiences, sur lesquelles il ne s’efforce d’ailleurs même pas de communiquer. Comme entreprise, il n’en a tout simplement pas besoin, tout comme il n’a pas d’abord besoin d’innover ou de proposer de la qualité sur le fond. A ce stade de son développement, l’essentiel est de multiplier, cibler, travailler de manière maniaque les couleurs de ses visuels, et de laisser la mécanique de son site travailler. Enfant de l’époque de la “longue traîne”, Netflix propose en fait une multititude de micro-produits faiblement consommés, mais qui représente collectivement une masse égale ou supérieure à un gros best-seller ou un hit. Marseille prend place parmi les autres produits, ni plus ni moins, en totale cohérence avec sa logique industrielle et économique. Et elle permet sans doute aussi à l’entreprise américaine de profiter d’abattements fiscaux juteux en produisant en France - c’est ce que croient savoir certains producteurs de la place de Paris. Une chose est sûre : elle n’est au fond pas vraiment faite pour être regardée. Le bad buzz autour de cette bouse n’atteindra donc sans doute pas le projet global. On peut admirer l’innovation marketing, mais comme spectateurs, nous sommes forcés de ne plus nous sentir concernés.