L’hiver 1999/2000, je me suis retrouvée SDF et j'ai dormi dans ma voiture pendant 6 mois. La plus grande chance de ma vie ; ça m'a réveillée et m'a permis de découvrir en moi des forces dont je ne soupçonnais pas l'existence. En 2000, je suis parvenue à trouver un taff : dame pipi dans une discothèque à la mode - Le Pulp.

Une bonne partie de mes ami(e)s ne me parlait plus : SDF, c'était déjà beaucoup... Mais dame pipi ? C'était bien pire ! Plusieurs crans encore en-dessous sur l'échelle de la déchéance. Or perso, je trouvais ce job parfait. J'étais alors très perturbée : je faisais face à une suite de morts parmi mes TRÈS proches ; je n'étais donc pas en mesure de faire n'importe quel taff à responsabilités, l'un de ceux qui demandent un effort de suivi. Dame pipi ? C'était parfait. En conclusion d'une interview dans laquelle je racontais tout ça, je déclarais : "il n'y a pas de sot métier ; on peut faire une hype de n'importe quoi - je vais faire une hype de dame pipi".

Le web m'a tout de suite passionnée. En 2000, je savais construire un site. J'ai acheté http://damepipi.com.

Le site internet construit, encore fallait-il qu'il proposât du contenu. C'est alors que j'ai commencé à photographier mes collègues ainsi que les habitués du Pulp. Une fois par mois, j'organisais une expo photo dans les toilettes. Dans ces conditions, in situ, je bénéficiais d'un feedback et découvrais l'importance de l'image de soi et tout ça. J'ai quitté mon job de dame pipi, mais le travail sur les images restait. J'avais été dévorée, marquée au fer rouge. À partir de ce moment, je n'ai plus regardé le monde que différemment.

Je me trouvais toujours dans une situation très difficile. Néanmoins, il y avait au moins une chose que je contrôlais, qui avançait : mon site web. La pionnière internet que je suis a, dès le départ, monté les photos en slideshow, que j'ai commentées dès que j'ai su techniquement le faire.

Arthur Gilet

J'ai photographié, enregistré du son et filmé tous azimuts. Je ne savais pas vraiment me servir d'un appareil photo, d'une caméra, ni importer et éditer tout ça. Mais bon, j'avais connu le punk, et j'en avais retenu non pas la dimension vestimentaire mais l'approche globale : "ce n'est pas parce que je n'ai pas appris la musique que je ne peux pas en faire". 

Au départ d'ailleurs, je me fichais totalement que les photos soient sur-ex', sous-ex', floues, whatever. Je voulais capter une image, un moment, arrêter le temps. SNAPSHOT !!! C'est mon truc.

Je traversais une période difficile, trouble, qu'aujourd'hui l'on qualifierait d'épisode dépressif sévère. Moi, j'aurais dit plutôt : mourir pour renaître. Je me fabriquais un jeune Moi, mon nouveau Moi : M.O.I.
Le site était ma catharsis, ma thérapie. C'était comme un reflet. Un autre moi en regard. Je me disais : qui est cette personne qui nourrit ce site ? Elle est rigolote ; elle est ci, elle est ça. Un rapport très bizarre, fusionnel à mon site.

Dora Diamant

 

D'un autre côté, il y avait les photos : elles se développaient. Et, alors, j'avais un rapport extrêmement étrange à mes photos : elles étaient comme des morceaux de moi, mes enfants. Je ne pouvais donc pas les vendre : on ne vend pas ses enfants ! D'ailleurs, je ne souhaitais même plus les exposer, de peur qu'on me les vole ! Ce qui, j'en conviens, OK, à l'ère du numérique, est parfaitement débile. Les périodes de rupture peuvent faire voir le monde de façon excessive. Un peu "artiste brut" comme approche, on va dire...

Ça a été une très longue période au cours de laquelle je me suis retrouvée enserrée dans un cocon noir. Puis, la bascule s'est opérée. J'avais une exposition au Ministère de la Culture, organisée par Philippe Castro. Une installation : des toilettes labyrinthiques, et le cœur du labyrinthe vide, à l'exception de 2 vidéos, la cuvette à l'entrée, l'extérieur étant entièrement recouvert des 2 400 photos papier shootées dans les toilettes du Pulp.

Je venais au ministère coller ces photos la nuit, le jour aussi. Le jour, il y avait plein de gens qui me parlaient. Or je me trouvais dans cette période très perturbée de ma vie au cours de laquelle même les compliments me déstabilisaient, me rendaient très mal à l'aise. Et puis, les gens faisaient des remarques, surtout à une dame pipi... On peut se permettre des remarques... 

A mesure que je collais mes photos, chaque tirage que je fixais délestait un peu de ma douleur. Cette douleur... Elle disparaissait ! C'est alors que j'ai pris conscience du fait que toute cette période avait été en réalité terrible, terrible, terrible : j'ouvrais les yeux ; j'étais comme splittée. Un désespoir absolu de la profondeur intérieure, une surface extérieure très gaie, riante, conviviale, tout ce qu'on veut. J'étais vraiment très, très splittée, et ces deux états ne communiquaient pas entre eux. C'était l'un OU l'autre. D'ailleurs, l'intensité de ce désespoir était telle que je ne pouvais me permettre d'entrouvrir la porte derrière laquelle s'était développée autant de douleur : j'aurais alors contaminé d’angoisse un régiment entier.

Dame Pipi au Pulp

Une fois le collage achevé - c'était au petit matin -, y'avait plus un espace de libre. Les toilettes du Pulp, partout ! Je me suis assise face à l'installation et là, j'étais bien. Toute ma douleur était partie, l'angoisse intérieure, la souffrance... Le travail que je venais d'effectuer, fixer ces photos, les unes après les autres, je sais pas, ça m'avait comme purgée. Je pouvais mourir là - c'était, voilà, presque un souhait. Je me sentais tellement bien.

Bon, je ne suis pas morte.
Terrible cette expo... Je n'en avais parlé à personne, c'était un secret total. Moi, face à moi.
Je ne remercierai jamais assez Philippe Castro d'avoir eu la patience de m'accompagner, parce que j'étais alors vraiment perturbée. Philippe, merci encore.

Pulp Mon Quotidien

Ça, ça a été.

Bon, j'ai continué mon site. J'ai continué tout ça sans trop... J'étais dans un état de confusion, comme dans la brume. 

C'est alors que j'ai croisé un collectionneur d'Art immatériel qui m'a fait remarquer que mon site était une œuvre. Au départ, je ne comprenais même pas. Quand il me l'a expliqué, j'ai pris conscience du fait que oui, en effet, ce que j'avais produit, construit, était quelque chose en soi - et j'ai eu, pour la toute première fois, une vision globale de mon travail. Un work in progress, une "archéologie du présent".

L'Histoire me passionne. Les datations sont souvent faites à partir de tas d'ordures, des latrines. Damepipi.com est née dans les latrines du Pulp, un hub archéologique. Or donc, j'archéologise le présent depuis 2001. Je ne sais même pas exactement de combien de dizaines de milliers de photos, de films, d'enregistrements audio je dispose. Il s'agit d'un tableau immatériel colossal.

++ Retrouvez l'exposition collective à la galerie NUKE, dans le cadre des 10 ans de Nuke Magazine, à partir de février 2016.

++ L'article original a été posté ici.

Par Yvette Neliaz (Dame Pipi) // Crédit photos : Dame Pipi, Yvette Neliaz (design et peinture manteau de la vignette, février 2002).