On court ensuite tous au Palais et je reçois ce SMS de mon pote Chausseron : «cette nuit, j'ai rêvé de toi. Tu te faisais molester puis sortir par le service d'ordre lors d'un concert de Sleater-Kinney car tu avais lancé un petit pois sur la guitariste qui t'avait elle-même auparavant visé avec son lance-pierres. Suite à cela, tu réglais tes comptes sur Twitter».

 

C'est la journée des films imprononçables à Un Certain Regard.

 

C'est drôle que tout le monde me raconte ses rêves parce que c'est un peu aussi ce que va faire Yorgos Lanthimos dans son nouveau film, The Lobster. Une sorte de fable où les êtres humains souhaitant former un couple doivent trouver un partenaire dans un hôtel avant 35 jours, sinon ils sont transformés en l'animal de leur choix. Le délire continue encore plus loin, mais comme tous les rêves, c'est toujours un peu compliqué à expliquer. Lanthimos, jeune premier du cinéma grec, symbolise à lui seul un phénomène qu'avaient pointé à la fois Le Monde et Libé dans leur première édition cannoise : le film en anglais réalisé par un réalisateur étranger. Lanthimos aurait pu faire comme Miguel Gomes (on y reviendra lundi) et parler de son pays plongé dans la crise. The Lobster ne fait pourtant aucun état de la Grèce, pas plus que du monde actuel, mais dit pas mal de choses sur l'état dans lequel se trouve le cinéma actuel de plus en plus globalisé. Avec son casting international (de Colin Farrell à Léa Seydoux), on a d'ailleurs l'impression que The Lobster a été formaté pour Cannes, objet de luxe qui fait bonne figure aussi bien à l'écran que sur le tapis rouge. C'est aussi un film parfait pour Cannes parce qu'il est de ceux qui divisent. Pourtant, même si c'est le genre de truc qu'on devrait détester (un sens du devoir qu'a par exemple Jacky Goldberg qui, sans surprise, nous dit détester le film, mais dont on discerne que c'est à moitité une pose), le film fait s'opérer un vrai charme, même si l'on est pas sûr qu'il ait grand-chose à dire. Ce fut aussi l'occasion de découvrir que Rachel Weisz, dont on connaissait le nom sans savoir l'écrire et qu'on a aussi peu vu à l'écran qu'Alice Taglioni, est une actrice géniale. Sa voix hypnotique (elle est aussi la narratrice de l'histoire) joue beaucoup dans l'effet opiacé du film.

 

Le célèbre marché du film cannois.

 

Vu le goût du jury en matière de tenues voyantes (ici ou ), nul doute que ce film très malin - et plein d'esbroufe vous diront certains - se retrouvera au palmarès. 

 

Un bob de prestige.

 

On enchaîne ensuite avec le nouveau Woody Allen qui permet aux critiques sommeliers de le comparer une fois de plus au Beaujolais nouveau. C'est un film vraiment mineur, mais Allen a atteint un tel niveau de génie qu'on en est arrivés à considérer l'oeuvre dans son ensemble. Les Américains n'ont toujours pas compris que c'est vraiment lui qui représente le cinéma américain. Il aura fait tourner tout Hollywood - et on est quand même content qu'il ait enfin mis Joaquin Phoenix à son tableau de chasse.

 

Musée de la castration (espérance de Cannes).

 

Sinon, c'est la première journée des scandales à Cannes. Déjà, tout le monde vous l'a assez rabâché mais le nouveau film de Desplechin n'est pas en compèt'. Pour une fois qu'il abandonnait les histoires de cœur et de cul de normaliens en s'intéressant à la jeunesse... C'est vraiment magnifique, même si j'ai vu le film il y a un mois à Paris et que l'excitation est un peu retombée.

 

L'autre scandale, c'est Gus Van Sant qui, lui, est en compèt' avec ce qui s'annonce être la majestueuse bouse qui trônera sur sa filmo. C'était pourtant la cohue à la projo. La panique des sous-accrédités se faisait sentir dans la file d'attente. On a entendu «putain, ils font passer que les roses et les roses pastillés» (j'adore quand les gens disent «cette année, je suis rose pastillé») ou «je suis québlo dans la queue bleue», ce qui a permis de donner un peu de poésie avant ce film qui prétend pourtant en revendre au kilo. Du coup, le seul endroit où il restait un peu de place, c'était en haut sur le côté, là où l'on voit le film un peu anamorphosé. On n'a pas trop pleuré sur notre sort tellement le film est un ratage total, mièvre et xénophobe (la vision du Japon est abjecte), et qui n'est pas sauvé par la prestation du so republican Matthew McConaughey. Un historien du cinéma devra d'ailleurs un jour révéler qui est derrière le complot du come-back de McConaughey (que c'est chiant à écrire en plus ce nom, putain).

 

Les géniaux Benoît Forgeard et Karine Durance au meilleur de leur forme.

 

Heureusement, pour ne pas me couper les veines, je suis avec ma pote et Insider Red Carpet Annelise, qui bosse à France 3 et m'a bien fait rire depuis ce début de festival en m'envoyant des photos d'Afida Turner ou de Docteur Quinn («mais Annelise, comment t'as fait pour la reconnaître ?») sur le tapis rouge. Dépités, on va donc à la fête à la villa Libé, qui rappelons-le n'a rien à voir avec la Villa Schweppes. Certaines personnes qu'on estimait pourtant et dont on taira le nom ont préféré soutenir une boisson trop sucrée à un journal en crise. Comme il n'y a pas d'édition le dimanche, l'équipe a l'habitude d'inviter les potes le vendredi soir après le bouclage du numéro de samedi. On voit que le journal ne va pas bien : cette année, il n'y a que des chips au bacon et c'est à nous de ramener le champagne. Gérard Lefort, qui a quitté Libé mais pas sa grande forme, a trouvé un jeu qui consiste à dire le nom de son nouvel employeur cannois, Grazia Daily Cannes, dès qu'on lui touche les tétons. Il nous fait aussi une excellente imitation de Karl Lagerfeld, qui a fait un gros chèque pour financer l'édition de ce quotidien. 

 

Miss Koka entourée de deux critiques qui sortent du Gus Van Sant.

 

Après avoir un peu trop abusé du rosé, une petite délégation part en mission pour le Vertigo, le nouveau nom de la boîte gay locale. C'est la fête du film Pauline s'arrache, dont on nous dit le plus grand bien et qui est à l'ACID, la sélection des crevards qui est en fait the place to be cette année - on y reviendra dans un prochain post. Karine Durance, l'attachée de presse la plus rock'n'roll du cinéma français (elle s'occupe aussi bien de HPG que de Justine Triet) nous fait rentrer. On ne reconnaît pas tout de suite Benoît Forgeard, qui a un film génial à Cannes et aussi rasé sa barbe (sélection à Cannes = nouveau départ). Azoury et moi, on va danser sur un remix italo-disco de Freed From Desire, le chef d'oeuvre de Gala. Puis on aperçoit Miss Koka et on se rue sur elle pour faire le selfie annuel avec notre idole cannoise. «Elle a pas encore grossi ?» me demande Philippe. Je sais pas, mais moi, j'ai encore trop bu.

 

++ Lire les reports du Jour 1 ici et du Jour 2 .

 

 

Romain Charbon.