Le film s’appelait Force Majeure au dernier festival de Cannes où, sélectionné dans la section «Un certain regard», il obtint le Prix du Jury (depuis, le distributeur s’est rendu compte qu’un film français des années 80 s’appelait déjà Force Majeure). Le film a également failli être sélectionné aux Oscars et puis finalement non. Ce n’est pas une raison pour le rater.

 

 

Vague de froid

Une famille suédoise échappée d’un catalogue IKEA passe un séjour dans les Alpes françaises. Hélas, Tomas le papa travaille trop, il faut qu’il profite de sa petite famille, sa superbe femme Ebba et leur deux enfants mignons-mignons. C’est la raison affichée de ce séjour aux sports d’hiver. La météo est au beau fixe. Tout s’annonce calme et posé, à l’instar de la neige qui s’étale sur les montagnes environnantes.

 

Mais bien sûr, tout va basculer en un instant. Une avalanche volontairement déclenchée se dérobe à ses instigateurs et menace de recouvrir la terrasse du restaurant où déjeune la petite famille. Tomas, qui jouait portant très bien son rôle de papa rassurant et protecteur, abandonne femme et enfants, dans un mouvement réflexe de survie égoïste, mais n’oublie pas son iPhone avec lequel il filmait bêtement l’avalanche qui s’approchait quelques secondes auparavant.

 

A la dernière minute, la terrible avalanche se mue en un inoffensif nuage neigeux. Mais en montagne, un danger peut en dissimuler un autre. Alors que le nuage se dissipe, un malaise se révèle. Ebba, la mère restée près de ses deux enfants, a vu que Tomas, le père, s’était enfui. Un petit détail qui résonne comme un cri dans la vallée. L’avalanche n’a emporté personne, mais quelque chose n’est plus là. Le non-dit fait rapidement place aux reproches passifs-agressifs et aux humiliations pendant les dîners de couples, alors que Tomas nie et dénie en bloc. C’est l’avalanche de mauvais sentiments.

 

 

Des singes en hiver

Tomas aura beau essayer de slalomer entre les vérités, rien n’y fera : Ebba l’a vu fuir, tout est filmé (par son propre téléphone) et rien n’est pardonné. Impossible pour Ebba de supporter le train-train quotidien. Comment se brosser chaque jour les dents face au miroir de la salle de bains avec le père de ses enfants quand on sait qu’il ne vit que pour lui et qu’il refuse d’assumer sa lâcheté ? Ces vacances d’hiver deviennent une saison en enfer.

 

D’autant que la personne qui en veut le plus à Tomas de s’être écarté de la figure de l’homme idéal, c’est lui-même. Lui qui était parvenu à incarner le Suédois parfait jusqu’ici ne se résume désormais qu’à quelques secondes de lâcheté. Il se demande comment il a pu déraper ainsi. Son meilleur ami se demande comment il aurait réagi dans cette situation, et la question se pose bien entendu également au spectateur. La mère se demande si son mari n’est qu’un guignol bien peigné et si elle n’aurait pas dû skier un peu plus hors-piste, au lieu de tout faire pour construire une famille de Hubots. Avec un effet boule de neige, les certitudes glissent, le couple s’effondre et le tranquille idéal du modèle familial occidental fond comme neige au soleil. 

 

 

Caméra amorale

Le film s’ouvre sur L’Hiver de Vivaldi. C’est de circonstance. Les violons sont tendus. La mélodie déboule. Le montage est parfait. A partir de ce début brillant, le film se déploie dans une tension permanente et avance avec maîtrise, en cinq actes qui correspondent aux cinq jours de vacances, vers sa résolution, malgré quelques longueurs. Au milieu du manteau blanc qui recouvre les montagnes, l’humour noir fait souvent irruption, entre deux explosions destinées à tester la résistance du manteau neigeux. Ces explosions rythment le film, comme un leitmotiv. A chaque détonation, en apparence anodine, c’est toute la montagne qui semble prête à s’écrouler. Et la nature sauvage, comme la nature humaine, pourrait échapper à tout contrôle.

 

Le réalisateur suédois Rüben Östlund a paraît-il commencé sa carrière en réalisant des films sur le ski. Dans Snow Therapy, il filme une descente libre avec une mise en scène subtile qu’il maîtrise comme un skieur de haut niveau contrôle ses virages, avec des plans fixes et des plans séquences lourds et immuables comme le décor alentour. Alors que le drame intime se joue, les dameuses continuent de balayer les pistes chaque nuit et les montagnes semblent indifférentes aux médiocres passions humaines.

 

Les acteurs, tous parfaitement choisis pour leur rôle, sont également dirigés d’une main de maître. La météo changeante de leurs rapports s’exprime aussi bien par leurs dialogues que par des gestes et des attitudes qui confèrent une vérité profonde au film. Tout est filmé, rien n’est oublié, personne n’est jugé.

 

++ Snow Therapy, de Rüben Östlund, en salle depuis aujourd'hui mercredi 28 janvier.

 

 

Damien Megherbi.