Une alien universelle
Pull Mickey, tresses, sourire goguenard et micro-short en jean, c’est ainsi attifée que nous avons découvert Azealia Banks en 2011 avec son single 212. Dans un clip en noir et blanc, la furie hip-hop de Harlem balance un texte grivois sur un beat électro-house ultra-speed concocté par le producteur belge Lazy Jay. Le succès est immédiat sur internet et la jeune rappeuse sort un premier maxi intitulé 1991. Tous ses morceaux, des tubes en puissance, s’accompagnent de clips soignés à l’ambiance aussi fantasque que l’artiste à la langue bien pendue, qui se retrouve classée troisième du Sound of the Year de la BBC en 2012. Son look à la fois sexy tape-à-l’œil et décontracté interpelle plusieurs magazines et créateurs de mode, dont Nicola Formichetti (Thierry Mugler) qui réalise son clip Liquorice (réglisse en VF, ndlr).

 

 

La New-Yorkaise de 21 ans rappe effrontément et sans tergiverser de la rue, de cul («212»), de filles superficielles qui se la racontent («Barbie Shit»), de cul («Liquorice») et de filles superficielles qui se la racontent («Van Vogue»). Loin du rap variét’ ramolli ou du R'n'B gentillet, celle qui s’auto-surnomme Yung Rapunzel, qu’elle définit comme «cette fille qui fait chier tout le monde sans le vouloir vraiment», expérimente des associations de beats haut débit sur des sonorités éclectiques. Ses incursions en terrain house la démarquent de la scène hip-hop east coast traditionnelle, et son style s’inscrit dans une dimension plus européenne et internationale. Dans une interview au New York Times en février 2012, la MC assume sa bisexualité, démarche rare dans ce milieu testotéronique et cisgenré et déclare : «Je n’essaie pas d’être la rappeuse bisexuelle ou lesbienne. Je ne vis pas en fonction des autres».

 

Le mythe du premier album
Les autres en question attendent fiévreusement la sortie de son premier opus Broke With Expensive Taste, annoncé depuis plus d’un an. Le public trépigne, réclame mais la rappeuse se défend de procrastiner et affirme que sa maison de disques (Universal) ne cesse de repousser la date fatidique. Pour tenir ses fans en haleine, elle les abreuve de titres alléchants issus de sa mixtape Fantasea et de featurings distillés sur la toile. En janvier, au milieu d’un torrent de tweets, elle écrit : «Quelqu’un de Sony peut-il me débaucher d’Universal, s’il vous plaît ? C’est l’enfer ici (…) Je donnerais vraiment n’importe quoi pour être chez XL Recordings en ce moment.» Rappelons que le label indépendant XL l’avait évincée en 2012 dénonçant son amateurisme, ce à quoi la rappeuse de Harlem avait rétorqué «screw you». Ce brutal limogeage lui vaut une petite dépression, surmontée grâce à sa signature chez Interscope, filiale d’Universal. L’album devait voir le jour en mars, mais toujours rien. On parle désormais de courant avril. En attendant, il faut bien divertir son audience. Aucun problème pour Azealia, dont le compte Twitter ressemble à une fosse septique de provocations, vulgarités et insultes variées.

 

 

Twitter, sa vie, son œuvre ?

En effet, Miss Bank$ souffre d’une dépendance immodérée à Twitter et ses gazouillis se transforment souvent en aboiements contre la Terre entière. Tout le monde y est passé : son premier manager Troy Carter, son second manager (et ex-compagnon) Dave Holmes, Lil’ Kim, Nicki Minaj, Angel Haze, Kreayshawn, Iggy Azelea, T.I., Funkmaster Flex… Certes, les réseaux sociaux peuvent abrutir et révéler nos pires instincts primaires, mais la rappeuse semble abonnée à la polémique défectueuse. Incident sur incident, on ne sait plus si ses tweets reflètent son caractère de cochon ou si elle retourne les quatre coins du web pour déclencher le prochain cyber-esclandre qui fera parler d’elle. Et puis souvent, elle dérape.

 

En février 2013, Azealia houspille le bloggeur américain Perez Hilton sur Twitter le qualifiant d’«haleine de bite» (dickbreath) et de pédé (faggot). En réponse aux mécontents, elle se fend d’une explication de texte bien banksienne : «un pédé n’est pas un simple homosexuel, mais un homme qui agit comme une femme. Il y a une GRANDE différence. (…) Quand j’ai dit ‘agir comme une femme’, j’aurais dû dire ‘agir comme une salope’». Elle finira par s’excuser auprès de tout le monde sauf de l’intéressé, mais récidive en février 2013 auprès d’une autre proie.

 


 

Alors qu’elle vient de remixer Harlem Shake de Baauer, ce dernier n’apprécie pas que le morceau ait été repris sans son autorisation et rouspète sur Twitter. Sans tarder, la MC riposte : «je ne voudrais même pas te laisser sentir ma chatte, pédé malfaisant». La rappeuse est-elle homophobe, peu éclairée, ou une aspirante vainqueure de Yo Mama version Yann Barthès ? Elle avait déclaré au magazine QG en novembre 2011 qu’elle ne se considérait pas comme féministe, ressassant des clichés «au-secours» sur les hommes, qu’elle estime plus directs et francs que les femmes, plus psychologues et sournoises. Les accusations de gay bashing ne la perturbent pas pour autant et Banks brandit sa bisexualité comme argument pour justifier ses sorties malheureuses.

 

Quelques conseils : lire bell hooks et Audre Lordre, embaucher un modérateur rompu aux réseaux sociaux, boire des infusions (la médicine traditionnelle chinoise vante les mérites lénifiants de la mélisse), écouter Yo!Majesty et sortir ce p***** d’album. D’urgence.

 

 

Éloïse Bouton.