Turquie vs. Occident : Je t'aime, moi non plus.

 

Erkin Koray naît le 24 juin 1941 à Istanbul. Il apprend très tôt à se servir de ses dix doigts par sa mère pianiste qui, plus tard, l’envoie par ailleurs à l’école allemande, signe d’une appartenance à un milieu aisé et érudit. Et le jeune Erkin est bien décidé à faire quelque chose de cette culture occidentale qui lui est inculquée. En 1957, il vient de souffler ses seize bougies quand son groupe amateur est le premier identifié à jouer des morceaux de rock n’roll sur le sol turc – il reprend notamment des classiques de Fats Domino ou encore d’Elvis Presley. Cet épisode lui vaut modestement d’être aujourd’hui reconnu comme le fondateur du rock en Turquie.

 

A l'époque, la société turque est en pleine construction. L’Empire Ottoman n’est défait qu’en 1923, suite à la révolution kémaliste, elle-même en réaction à l’occupation du pays lors de la Première Guerre par les Alliés. Les décennies qui vont suivre vont voir s’alterner les régimes et les coups d’Etat, mais plus globalement, des allers-retours entre aspiration à l’occidentalisation (assouplissement des normes vestimentaires, adoption du système métrique, du calendrier grégorien et de l’alphabet romain, mais aussi respect des droits des femmes) et conservatisme identitaire (notamment la place de l’islam dans la société, manuels coraniques en arabe et éducation religieuse dans les écoles, défiance face à l’Occident dans un contexte de Guerre Froide, et aussi, parfois - notamment dans les années quatre-vingt -, une forte répression politique).

 

 

C’est à travers ce prisme d’attraction-répulsion face à l’Occident qu’il est le plus sympa de décrypter l’importance du mouvement culturel de l’Istanbul des années soixante et soixante-dix, et l’impact d’un type comme Erkin Koray. Une influence vaut d’ailleurs une petite digression ici : Tulay German, plus connue en France sous le nom de Toulaï. En 1962, lorsque le premier single d’Erkin sort (dispensable, mais fait notable, la face B est en anglais), Tulay est une chanteuse de jazz reconnue en Turquie. Mais quand elle rencontre son futur compagnon, Erdem Buri, celui-ci la convainc de délaisser la langue anglaise pour le turc.

 

La grande nouveauté de la musique de Tulay consiste à puiser dans le fond folklorique des türkü ; ces chants colportés de villages en villages par des troubadours qu’on appelle asiks (qui s’accompagnent au saz). Tülây German s’entoure donc d’asiks, et aussi d’un chanteur qui s’inscrit dans cette tradition mais qui en a néanmoins profondément renouvelé l’approche vocale, Ruhi Su. Sa chanson Burçak Tarlasi, est un grand succès, considéré dès sa parution comme l’acte fondateur de la pop et de la musique folk turque contemporaine.

 

 

Dans Burçak Tarlasi, le thème du travail est exploité de manière quasi-marxiste, et la trame est féministe. Sa musique est un bond en avant incroyable. Les conséquences sur la musique d’Erkin vont néanmoins se faire attendre, puisque celui-ci est parti faire son service militaire à Ankara, durant lequel il fonde d’ailleurs un groupe de jazz, puis fait un crochet à Hambourg.

 

L'Altin Mikrofon : la poussée hormonale.

 

Mais Tulay German a ouvert la voie. De 1965 à 1968, le grand quotidien Hürriyet organise de grands concours appelés Altin Mikrofon ("le Micro d’or"), dont les règles sont simples : il faut tenter de créer un nouveau genre de rock : le rock turc. Les artistes doivent composer de nouvelles chansons en turc, ou jouer des reprises de chansons traditionnelles, avec des arrangements rock et des instruments occidentaux et électriques, sur des rythmes cha-cha-cha, twist, swing, etc. La nouvelle musique turque prend forme, les groupes éclosent comme les boutons sur la face d’un ado pas trop chanceux. En 1966, alors que Tulay doit émigrer à Paris où elle continuera à pousser la chansonette, Erdem Buri encourant 15 ans de prison à cause de traductions qu’il a faites du philosophe allemand Hegel, Erkin Koray, lui, revient au pays et fonde le Erkin Koray Dörtlüsü.

 

 

Signé chez Istanbul Plak en 1967 pour une série de singles (le format le plus populaire dans le pays), il devient une petite célébrité avec ses deux premiers deux-titres psychédéliques, Anma Arkadas et Kizlari da Alin Askere. Malgré, ou à cause du succès des Altin Mikrofon, la population n’est cependant pas toute entière disposée à une occidentalisation de ses mœurs : ses cheveux longs valent à Erkin Koray d’être un jour poignardé dans les rues d’Istanbul. C’est d’ailleurs l’attaque la plus violente qu’il subit, mais pas la seule.

 

En 1968 néanmoins, l’Altin Mikrofon connait la dernière édition d’un concours qui reflète la période d’effervescence musicale incroyable qui secoue le pays. Ces années vont voir s’élever au rang d’icônes des protest-singers (Cem Karaca), des beatniks (Cahit Oben, réputé «jouer les Beatles mieux que les Beatles» - no joke here), la naissance de l'andalou-pop sous l'impulsion de Murat Ses et son groupe Mogullar, ou encore des musiciens expérimentaux passionnants (l’excellent Baris Manço, sa moustache et ses super pochettes de vinyle). Vous pouvez retrouver une petite sélection des participants de l'époque dans cette sympathique playlist

 

Au début des années soixante-dix, Erkin forme le groupe Ter avec les anciens membres de Grup Bunalim. Un seul single sort : Hor Gorme Baribi, en 1972, la reprise entre psyché et fuzz-rock d’un titre de musique orientale d’Orhan Gencebay. La chanson fait un carton - à juste titre - mais la maison de disque est furieuse des arrangements progressifs, solos de guitare inclus, qui caractérisent ce single. L’année suivante, Istanbul Plak sort un album compilant la majorité des singles qu’a sorti Koray ces dix dernières années. Le musicien file chez Doglan.

 

 

Elektronik Türküler : l'âge de raison

 

C’est en 1974 dans cette nouvelle maison que vont sortir successivement deux des actes fondateurs de la carrière de Koray. En premier, son single Saskin ; alors son plus grand succès commercial, ce morceau reprend une musique traditionnelle égyptienne et donne l’occasion à Koray de prouver son génie de production. Puis vient son premier véritable album, le chef d’œuvre Elektronik Türküler («Les Ballades Electroniques»). Inspirée de la musique libanaise, égyptienne, et occidentale, c’est la pièce culte de Koray, sur laquelle il enregistre le piano, le saz électrique - son invention -, la guitare et l'orgue.

 

Après un deuxième album de très bonne facture en 1977, il conçoit un nouvel OVNI en 1982 : Benden Sana, un album réalisé entre l’Allemagne et la Turquie, en collaboration avec l’Indien Harpal Singh. C’est un nouveau gage de l’extrême ouverture musicale d’Erkin, qui se plaît à mêler les sonorités des synthés eighties, la musique traditionnelle indienne et son chant caractéristique de baryton turc. Enfin, c’est un riff de Gibson SG tiré de l’album Ceylan (en 1985) qui fait de lui une star incontournable malgré une calvitie féroce et un look un peu raëlien : Çöpçüler est son grand succès commercial.

 

Déclin et renaissance

 

En dépit de sa popularité et d’une discrétion politique qui ne laisse que très peu percer les convictions anti-système d’Erkin - qui refuse d’envoyer sa fille à l’école avant le lycée -, TRT, la plus grande chaine (publique à l’époque) de Turquie, peu amène envers les artistes marginaux, ne lui accorde aucune couverture médiatique, bornant ainsi son audience. Parallèlement à cela, totalement désintéressé par les gains que sa musique pourrait lui rapporter, Erkin Koray refuse de se soucier de ses droits d’auteur, ce qui le mène plus ou moins à la banqueroute, la législation turque étant à l’époque extrêmement floue quant à la propriété intellectuelle des artistes. Il se retrouve à chanter dans des banquets et des mariages. Conséquence, la qualité de ses enregistrements diminue à mesure que les budgets de production s’amenuisent. Erkin signe son dernier album en 1999.

 

 

En 2005, le film Crossing the Bridge : The Sound of Istanbul de Fatih Akin fait la lumière sur l’influence du père Erkin sur la nouvelle génération de musiciens turcs. Aidé par le décloisonnement des frontières musicales favorisé par les internets, l’Ouest s’ouvre aux musiques venues d’ailleurs. Les compilations indispensables Love, Peace & Poetry diffusent le meilleur des antiquités psychédéliques du monde entier, Sublime Frequencies sort Mechul (Singles and Rarities), un best-of de Koray pistonné par des critiques favorables en dehors du petit monde de la world music, notamment Pitchfork. Etant donné le prix faramineux des pressages originaux des albums d'Erkin, des rééditions pirates apparaissent sur Discogs. Gonjasufi le sample par ailleurs quasiment tel quel à trois reprises (une, deux, et trois). Et cette année, Pharaway Sounds et l'excellent label Light in the Attic ont réédité Elektronik Kürtüler en CD.

 

Bref, les bons diggers du monde entier connaissent désormais Erkin Koray. Mais n'en doutez pas, sa fame est mondiale mais sa musique est bien turque. Erkin le père ne délaisse pas ses enfants. Lorsqu’il rencontra John Lennon, en France en 1971, alors que celui-ci lui demandait ce qu’il avait pensé de ses films, se plaignant que les gens ne les avaient pas compris ou aimés, Erkin Koray répondit à son idole : «la question n’est pas vraiment de savoir si je les ai aimés ou non. Je pense qu’il devrait suffire que je dise que les ai ressentis. En Turquie, seule la musique compte ». Erkin Koray est toujours actif à ce jour : son dernier passage sur scène remonte à 2012. A Istanbul, évidemment.

 

 

++ Elektronik Türküler est donc à nouveau disponible chez Pharaway Sounds.

++ D'autres morceaux d'Erkin Koray sont regroupés dans différentes compilations, notamment Arap Saçi et Meçhul (Singles and Rarities)

 

 

Robin Korda.