Il y a une expression ringarde qui persiste depuis plusieurs années et que j'adore c'est «ça c'est fait». Certains vous diront que c'est une facilité qui leur arrache les oreilles mais ne les écoutez pas, même s'il ne faut pas en abuser non plus. Oui, OK, tout le monde l'a entendue dans la bouche de quelqu'un qui vous a fait jurer intérieurement de boycotter à vie cette succession de mots qui a le don de vous donner l'impression d'être dans la salle d'attente de Pôle Emploi. Mais il y a 20 ans ou même 10 ans, il n'y avait pas d'équivalent, du moins en français. D'abord, on n'est même pas obligés de le dire aux autres, c'est une adresse que l'on peut faire à soi-même, comme après avoir monté une colline et qu'on est claqué - ou à 3h du matin quand on a abusé avec culpabilité de la troisième tablette de chocolat ou d'un gros sac de bonbons Haribo. «Ça c'est fait» est une autocongratulation qui a du recul, comme si on se félicitait mais avec du sarcasme, la marque culturelle de notre époque. Après tout, comme le rappelle ce lien, l'utilisation primaire de l'expression, c'est quand on casse quelqu'un : «je ne te pisserai pas dessus même si tu t'enflammais - tu peux crever».

 

Mais tout ça ne serait pas arrivé si cette expression n'était pas un effet domino de la procrastination contemporaine. Nous vivons chaque jour comme une succession de commissions, de to do lists, de notes, de rendez-vous de merde, de recherche de boulot, de provisions pour des addictions communes ou rares. «Ça c'est fait», c'est ce que l'on dit quand on a fini de vérifier quand on regarde ce qui se passe tous les jours sur FB, Twitter, Grindr, Scruff, Tumblr et GayTorrents et merde, il est déjà 1h du matin et on n'a rien foutu d'autre. C'est aussi ce que l'on se dit avec énervement après un rapport sexuel pas vraiment convaincant. C'est ce que l'on dit avec colère après avoir écrit le quatrième message au «service de maintenance» de Facebook et qu'on ne reçoit aucune réponse, ils foutent quoi au juste ?

 

Comme pendant les guerres ou les vacances, nous vivons un âge où les 24 heures de la journée ne suffisent plus. Y'a tellement de choses à faire, on est tellement sollicités tout le temps (pour rien en plus) que vous passez un an à chatter avec quelqu'un qui va vous larguer au bout de 4 mois. Comme dit un ami : «trois mois de bonheur pour 15 mois de prison». Nous survivons à ce bombardement incessant grâce à l'auto-conviction, et «ça c'est fait» en est le meilleur exemple. J'ai fait quelque chose, mais je crois que je ne vais rien foutre d'autre de la journée, car la vie est comme ça, la répétition des choses fait qu'on n'a pas toujours une journée remplie de tâches gratifiantes. Comme le souligne David Denby dans une critique du film Before Midnight pour le New Yorker, les rituels de la drague moderne dépendent de moqueries, de jeux, de vantardise, d'autodérision, de vanité qui se dissolvent dans le rire. «Ça c'est fait» est le meilleur moyen de mettre de l'emphase sur une action idiote tout en attirant l'attention des autres pour faire rire, bref, pour séduire. Il doit probablement y avoir un T-shirt de BD avec Gaston Lagaffe qui dit «ça c'est fait». Mais c'est aussi ce que la plupart des femmes doivent se dire après un accouchement qui a duré 12 heures. Et le bébé qui vient de naître, en criant, veut dire «ça c'est fait, merci, putain merde c'était pas fun du tout !». Bienvenue sur la planète du sarcasme.

 

Le mois prochain, je vous parlerai de l'overdose du «nan mais allô quoi !». Heu, en fait non.

 

 

Didier Lestrade // Illustration : Scae.