Malgré son tube Technologic, les relations entre le groupe et Internet n’ont bizarrement jamais été faciles. Nous sommes en 2001, et vous essayez au moyen de votre modem 56k de vous connecter au “Daft Club”, éphémère plateforme participative censée streamer du contenu exclusif pour les acheteurs de l’album Discovery. Mais c’est impossible car rien ne marche. Vous vous souvenez de la petite carte fournie, avec le numéro perso ? Vous vous souvenez quand un remix était excitant ? Finalement, le Daft Club deviendra vite et bien sagement un disque très moyen.

2005. Le grand traumatisme. A l’heure où règne déjà eMule et le peer-to-peer, Daft Punk réalise son pire disque à ce jour, Human After All. Problème : l’album leake très vite, mais il est si mauvais et répétitif que beaucoup pensent que les morceaux qui filtrent, pourtant authentiques, sont des fakes. Ou des extraits de 10 secondes mis en boucle et volontairement uploadés par les maisons de disque, comme elles faisaient si intelligemment à l’époque. Sans doute cette scène primitive explique-t-elle en partie aujourd’hui l’inquiétude maladive du groupe contre les fuites, assurément renforcée par ce qui est arrivé à Phoenix il y a quelques semaines.

Mais pas seulement. En observant la com' actuelle du groupe, et notamment son absence totale d’articulation créative et intelligente avec Internet et les réseaux sociaux, on est forcé de se rendre à l’évidence : la dernière fois que Daft Punk a eu à concevoir la promo d’un album studio, les réseaux sociaux n’existaient quasiment pas et Jacques Chirac était président de la République. La stratégie choisie pour Random Access Memories est simple : la rareté. D’abord un visuel sans titre, puis un titre sans musique, puis une tracklist sans les titres des morceaux, puis 10 secondes de musique sans voix, puis le même extrait avec de la voix. Tout est fait pour orchestrer l’attente en frustrant les fans. Dans cette stratégie de com 0.0, ces derniers sont en fait réduits à de simples supports-promo, qui relaient de manière grégaire les informations inutiles distillées au compte-goutte par Columbia. En termes publicitaires, elle est évidemment un succès, qualitativement : LOL. Depuis quand est-il devenu intéressant de connaître la durée totale d’un album sur iTunes avant sa sortie ?

 


En revanche, dans une époque où la musique est devenue surabondante et banale, il aurait pu être malin d’essayer de trancher en teasant avec ces 10 secondes seulement. Mais dans ce cas, il aurait fallu choisir autre chose que 10 secondes de sous-Chic absolument sans intérêt. De ce point de vue, Phoenix avait mieux réussi avec le premier teaser de Bankrupt, riche et évocateur. Et en y réfléchissant bien, la com' de Daft Punk n’est en fait parcimonieuse que sur la musique elle-même, car par ailleurs, elle nous inonde de très passionnants détails, comme par exemple son changement de maison de disque ou la liste exhaustive des concerts que le groupe ne fera pas. Et si tout ce bruit servait à cacher la misère du disque lui-même ? Impossible pour Brain de répondre à ce jour. Seuls très peu de journalistes “autorisés par le groupe” ont pu écouter l’album. A condition de signer un contrat de confidentialité. De plusieurs pages. Pour un critique musical, quel peut être le sens d’accepter une écoute d’album tout en s’engageant à ne pas en parler pour ne pas gêner le plan promo ? A part par privilège de cour bien sûr ?

De manière plus générale, en jetant souverainement quelques miettes de musique aux gueux qui les aiment encore, Daft Punk place en fait son public en position de minorité et commet un crime de lèse-modernité parfaitement en contradiction avec son imagerie high-techo-futuriste. Avec une morgue et un esprit de sérieux invraisemblables. Et en décalage total avec l'une des caractéristiques principales de notre époque : la participation de l’internaute à toute chose, voire la fusion de l’internaute et du musicien. Sûr que les kids fan d’Azealia Banks goûteront la rareté des papys Daft, eux qui n’étaient même pas un projet parental quand Homework est sorti. Il faut accepter ce triste fait pour nous autres trentenaires : les Daft Punk ont vieilli sans vraiment comprendre les évolutions de la technique et de la musique, eux qui ont composé leur chef d’oeuvre sous Balladur.

Sur tout cela, le groupe ne s’expliquera pas. Du haut de sa pyramide, il  a choisi comme d’habitude de n’accorder que très peu d’interviews, et seulement à de vieux journaux insitutionnalisés. On peut prendre les paris : aucun média web français n’aura la chance de leur parler. Notez bien par avance, cher trolls, que Brain ne s’en vexe pas, tant ce choix est dans la logique-même de leur communication désastreuse, qui ne peut fonctionner que sur la révérence. Une qualité bien plus répandue dans la critique musicale papier que sur le web. On s’étonne seulement de la ringardise d’une telle approche mégalo et pyramidale de la communication, qui ne saura être pardonnée que par un album de génie. Dans le cas contraire, les myriades de mini hommes-sandwich qui gobent aujourd’hui leur réclame se retourneront à coup sûr sans pitié contre eux.

Car au final, on parle quand même d’un groupe qui a enregistré Giorgio Moroder avec 3 micros de 3 époques différentes pour une séance de spoken word sur l’album : “mais personne n’entendra la différence [entre les trois micros]” s'étonne Giorgio. “Thomas Bangalter l’entendra, lui” répond l'ingé-son... Un groupe qui n’a même plus de logo, qui est devenu son propre logo sur la pochette du nouvel album. Qui d’autre incarne ainsi le Verbe ? Dieu. Mais attention, ô Daft Punk, dans la Genèse, Dieu punit aussi très sévèrement l’onanisme.

 


Josselin Bordat.