Casting normal et racolage passif

Dans Koh Lanta, certains candidats ne sont pas dénués de charme, mais les hommes ne sortent pas d'un salon de coiffure Toni & Guy et les filles ne sont pas des cagoles. Tous les candidats sont dotés de caractéristiques relativement normales. Pas de policière le jour, strip-teaseuse la nuit. Et il y a des vieux (d'ailleurs, vous avez sûrement pensé que le candidat décédé d'une crise cardiaque était un quinquagénaire au bout du rouleau qui avait trop donné pour garder la tête haute, avant d'apprendre qu'il s'agissait d'un jeune de votre âge).

 

 Bernard, 62 ans, candidat de la dernière saison de Koh Lanta aux faux airs de Pierre Richard.

 

Le LOL factor est également souvent présent parmi les candidats. C'est peut-être avec une certaine nostalgie qu'on se souvient, par exemple, de Moundir. Toutefois, comme les téléspectateurs ne votent pas, les candidats les plus extravagants peuvent rapidement se faire éliminer. 

 

Et enfin, il n'y a pas de sexe dans Koh Lanta, mais un érotisme qui avance masqué. Il n'y a pas de séduction affichée entre les candidats, et les situations coquines tiennent plus de Fort Boyard que de Loft Story, notamment dans les épreuves qui se déroulent dans la boue. Au détour d'un plan en apparence anodin, on capte une courbe avantageuse. Le programme offre ainsi une double lecture qui lui permet d'être diffusé en prime-time par TF1 en étant regardé par toute la famille.

 

Le traditionnel combat de catch féminin dans la boue

 

Marylou - atout sexe de la dernière saison de Koh Lanta

 

Manipulation de cerveaux disponibles

Même si on a du mal à imaginer les 150 membres de l'équipe de tournage qui se mettent bien sur une île paradisiaque pendant que les candidats se partagent trois grains de riz, il semblerait, selon des sources proches, que "tout soit vrai" dans Koh Lanta. Néanmoins, quelques doutes subsistent. Certains se demandent par exemple comment les candidates font pour rester parfaitement épilées des jambes et les candidats pour ne pas se retrouver avec la barbe de Karl Marx dans les dernières semaines de l'émission. Surtout, on a parfois du mal à croire à la découverte du "collier d'immunité" (collier qui protège de l'élimination, dissimulé sûr l'île, au détour d'un buisson) par certains candidats. On a souvent observé que la découverte d'un collier d'immunité tombait à pic pour rendre la dramaturgie de l'émission la plus intéressante possible.

 

 

Ce qui pousse le spectateur à regarder Koh Lanta, c'est d'abord la fascination-répulsion pour le mode de vie à la Robinson Crusoé, qui contraste avec nos sociétés opulentes et sophistiquées. On n'est pas sûrs que ce genre de programme réaliserait d'aussi bonnes audiences au Niger. Mais ce qui pousse le spectateur à rester devant le programme et à le suivre de semaine en semaine, c'est le jeu social. L'émission fait jouer le spectateur, qui juge les stratégies de chaque candidat (faire croire qu'on possède le collier ou au contraire le dissimuler, prétendre qu'on va s'allier, trahir, changer d'avis), fait des hypothèses et évalue les combinaisons possibles, compte tenu des informations qui lui sont fournies (qui a le collier d'immunité, qui va voter pour qui, le "vote noir") à travers un montage malin, alors que dans la plupart des programmes de télé-réalité, le montage se réduit à la sélection des meilleurs moments. En l'absence de vote du public, il s'agit d'anticiper l'issue du vote entre les candidats qui a lieu à chaque fin d'émission.  

 

L'île sur laquelle évoluent les candidats constitue un laboratoire politique et psychologique qui représente un véritable cas d'application de la théorie des jeux. Par exemple, il est intéressant de voir que les candidats peuvent choisir des stratégies défavorables par réflexe identitaire. S'ils ont appartenu au camp des Jaunes, au moment de la réunification avec les Rouges, ils répugneront à jouer contre leur camp, même si trahir pourrait optimiser leurs chances de gagner. La construction identitaire des camps jaune et rouge est totalement artificielle, mais la somme de 100 000 euros à la clef n'est pas un gain assez important pour accepter de passer pour un traître aux yeux des autres candidats, des 7 millions de téléspectateurs et sur les blogs et autres innombrables comptes Twitter qui commentent et refont le match après la diffusion. Remarquons que dans Survivor, la version américaine du jeu, la somme remportée par le gagnant s'élève à 1 million de dollars, ce qui génère des comportements beaucoup plus individualistes et sans scrupules. Dans la version française, il s'agit à la fois de ménager sa réputation sociale ("je suis quelqu'un de bien") et en même temps d'éliminer ses concurrents pour remporter le prix ("je suis le Machiavel de la télé-réalité"). Si, suite au décès de Gérald Babin, Koh Lanta prenait donc fin, TF1 perdrait une télé-réalité, au succès particulier et qui lui ressemble, en affichant des prétendues valeurs tout en cherchant à maximiser son profit par tous les moyens, à l'instar des candidats de l'émission.

 

 

Damien Megherbi.