Il y a quelques temps, c’était la petite Flannery O’Connor qui vous embarquait pour un road trip assez particulier dans les états bigots où la population a oublié certains épisodes de l’histoire. La Guerre de Sécession, l’abolition de l’esclavage, la présidence d’Obama... enfin bref : le trou du cul du monde bouseux. Retour, donc, aux fondamentaux rednecks avec un type comme on n’en trouve qu’aux États-Unis. Donald Ray Pollock vit dans un bled de l’Ohio qui sert de cadre à ses histoires (il a également publié un recueil de nouvelles, avant son roman : Knockemstiff), et comme son père et son grand-père, il a travaillé pendant trente ans dans une usine de pâte à papier. À la quarantaine passée, il décide d’entrer à l’université et d’écrire. Vu le résultat, il a bien fait de lâcher la pâte à papier pour la plume. Avec un lyrisme violent et un cynisme aigu qui rappellent à la fois O’Connor et Faulkner, Pollock capture son lecteur et le promène à sa guise sur des routes bien destroy, mais terriblement crédibles.

 

 

L’histoire, structurée de manière assez classique, suit le chemin de plusieurs groupes de personnes dont les destins finiront par se croiser ou se fracasser. On entre dans les vies de prêcheurs on ne peut plus trash et abonnés au gobage d’araignées, d’un couple de tueurs absolument pas glamour (Bonnie and Clyde revisité supérette discount, ça vous tente ?), d’un shérif alcoolique et vénal, et d’un gamin malin aux parents complètement à l’ouest qui essaie de s’en sortir comme il peut. C’est succinct, j’avoue. Mais en dire un tout petit peu plus reviendrait vite à spoiler les chemins tortueux suivis par cette histoire sombre et dénuée de la moindre morale. Qu’importe la morale quand un sublime sens de la description, à la fois psychique et visuelle laisse le lecteur sonné à chaque chapitre, presque hypnotisé ! La folie rampe, parfois drapée d’humour grinçant, de surprise ou d’horreur. La folie marque chaque vie, chaque seconde de l’existence de tous ces pauvres gens, presque plus victimes que coupables, perdus entre leur désir de rédemption absolu et leur crétinerie aveugle. Car, comme toute histoire du Sud, la religion occupe une bonne place dans le roman (jusque dans le titre, même), mais ne sert pas à grand' chose de très très bon, voire permet plutôt de cautionner quelques comportements des plus douteux, comme par hasard.

 

Difficile de résumer sans dévoiler des traits des personnages qui frappent comme une volée de cailloux au détour d’une ligne, mieux vaut insister sur une chose : lire ce putain de roman ! Heureusement, quand même, que tous les employés d’usine de papier ne révèlent pas un tel talent tous les jours, sinon on aurait du mal à trouver du temps pour dormir. 

 

Le Diable, tout le temps de Donald Ray Pollock. 2012. Éditions Albin Michel.

 

Syd T. Gray.