Comment se fait-il que l'écoute d'une douce mélopée underground passe, en quelques menues semaines, d'une joie précieuse et émue à une irrépressible envie d'éventrer des petits chatons au hachoir ? A cela trois raisons.

1) Parce que nous sommes über-snobs, mais il était sans doute inutile de le préciser.

2) Tout simplement parce que le mainstream, définitivement, salit tout de ses vilaines pattes sans discernement. Et lorsque la populace s'énamoure d'un son, d'une personne ou d'une idée, elle ne le fait pas à moitié, mais recrache environ 8 milliards de ces preuves d'amour (12 000 jusqu'à vendredi dernier, en réalité) en quelques heures, à la face d'un monde qui n'avait rien demandé.

3) Parce que le machin est déja en train de partir sévèrement en couille sur ses propres terres, pas besoin d'en rajouter.

 

J'ai encore le souvenir agacé de mon adolescente de soeur se trémoussant il y a deux ans sur Run the World (Girls) de Beyonce, en hurlant à la lune après avoir découvert ce morceau qui, il faut bien l'avouer, rend fou. En ne sachant pas, l'effrontée féministe, que ce beat frappadingue sortait quelque temps plus tôt du cerveau de Diplo, DJ de Philadelphie officiant à l'occasion sous le nom de Major Lazer (aux côtés de Switch, producteur de M.I.A.). Le super-groupe a déjà commis deux albums de dancehall/électro méchamment addictifs sur propre label, Mad Decent, qui était donc derrière ce pur riff de nanas sous acide, dans un track appelé Pon De Floor.

 

 

Aujourd'hui, oh surprise, le dernier super-mème en date, Harlem Shake, est issu d'un titre de Baauer, DJ de 23 ans originaire de Brooklyn. C'est une sorte de trap-music syncopée (pléonasme) qui emprunte autant au dubstep qu'aux ghettos d'Atlanta. Or, il s'avère que la bombe est sortie en mai dernier dans la même écurie, Mad Decent, avant qu'un petit malin/relou ne s'en empare et utilise les trente premières secondes, en effectuant des danses débiles. Succès fulgurant, mystère, tout le monde veut faire la même chose. Cependant, si les premières vidéos avaient de la gueule, on fait moins les malins devant celles de Cyril Hanouna, des mecs de Skyrock, voire... d'Oasis (hélas non, nous ne parlons pas du groupe anglais). Corollaire du phénomène, le titre est numéro 1 sur iTunes USA depuis vendredi - et même l'emblématique Late Night Show s'y met. Pour le label, de quoi définitivement accéder à la gloire par des chemins détournés. Mais est-ce bien raisonnable ?

 

 

Ce n'est pas nouveau, ce sont chez les indépendants que publicitaires et programmateurs musicaux de chaînes de TV vont piocher les jingles de demain, pour les intégrer dans un bon vieux Confessions Intimes des familles avec les conséquences que l'on sait (urticaire chez les hipsters, pâmoison dans les maisons). De plus, la mode qui consistait à reprendre du dark-métal à la guitare acoustique, ou du folk avec des vinyles de krautrock, a fait son temps. C'est quoi, la prochaine étape ? Skrillex à l'ukulele ? Trop c'est trop. Il est temps de créer une Police du Sample Abusif Utilisé par le Mainstream Ehontément (PSAUME) et de partir en croisade. Afin que teenagers quelconques et commentateurs YouTube, lie de l'humanité, ne s'extasient plus devant la chanson de Birdy, Skinny Love, en croyant bon de préciser qu'ils aimaient bien la reprise de Bon Iver : LOL et haine mêlés, passion répression.

 

Concernant Harlem Shake, si quelques versions US s'avéraient plutôt hilarantes les premiers temps (voir l'interprétation de Portland ci-dessous, la Office Edition ou celle des flics de NYPD à Times Square), on a senti le frémissement inopiné et froid dans l'échine du branchet quand les timelines Twitter se sont mises à sortir une version nulle par minute, dans des configurations d'une émolliente tristesse. A l'image de Cassandre, ou d'un précog' de la hype (vous savez, ces voyants extralucides qui prévoient les crimes d'un futur proche dans Minority Report de Spielberg), on sait très bien comment cette mode peut finir. Un lipdub UMP, l'école de commerce de Rouen, une association berrichonne de joueurs de Cluedo ou un magasin Décathlon sarthois, et c'est la catastrophe. L'Hexagone serait à nouveau la risée des goûts culturels de la terre entière. Comme si les récentes Victoires de la Musique, oxymore bien français, ne nous avaient pas suffisamment mis dans la gêne

 

 

Parce que chercher à tout prix à atteindre le milliard de vues de Gangnam Style ne fera pas de toi quelqu'un de meilleur, demande-toi plutôt «pourquoi ? Pour qui ? Ai-je le droit ? Notre pays a-t-il vraiment besoin d'un tel fléau ?». Détail qui ne trompe pas, même le principal intéressé, Baauer, n'est pas très content. Il vient de clasher Azealia Banks, la rappeuse de Harlem en vogue, obligeant la Miss à supprimer son freestyle sur le morceau. S'en est suivie une bataille pour savoir qui de la poule ou de l'oeuf, puis des insultes à base de pussy, étant donné que le titre de Baauer contient lui aussi un sample non déclaré d'un groupe de rap de Philadelphie. Vous voyez, c'est déjà assez le bordel comme ça entre hip-hop et trap-music aux Etats-Unis, et les Ricains ne sont pas en reste du côté des reprises ratées. Alors Français, ne vous en mêlez pas, par pitié. Le label s'appelle Mad Decent, longue vie à lui ; la rédaction de Brain demande solennellement aux potentiels coupables de faire montre d'un peu de décence. Merci.

 

++ A lire – en anglais - sur The Fader, une passionnante explication des origines de la danse et du morceau.

++ Apt One, prolifique DJ et producteur de Philadelphie, clarifie lui aussi quelques zones d'ombre sur la provenance du sample original

++ BAAUER jouera samedi 23 février au Social Club.

 

Félicien Cassan // Visuel de Une : Scae.