La semaine dernière, à la gare, j'ai entendu une jeune femme qui venait d'arriver et qui disait au téléphone à voix haute : "Je suis un peu en avance - de 6 heures". Tout le monde autour d'elle a fait un double-take, comme s'ils avaient entendu un truc énorme, du genre le mec qui est à Marseille et qu'on entend mentir au téléphone "Non, je suis coincé à Paris, il faut annuler le RDV". Un peu en avance ? DE SIX HEURES ? Girl, tu as besoin d'une machine à voyager dans le temps!


Un de mes grands frères a une bonne théorie depuis longtemps. Selon lui, 99% du temps, "un peu" est un qualificatif superflu. Quand on dit "Je suis un peu fatigué", ça veut dire que vous êtes fatigué, point barre. "J'ai un peu raté mon orgasme" = non, tu l'as raté, t'as pas utilisé assez de gel lubrifiant. "Je suis un peu fauché" = non t'es carrément à découvert de 2K. Et je sais de quoi je parle, so to speak, j'utilise moi-même "un peu" tout le temps. C'est comme un tic de langage. Je ne peux pas m'en empêcher, c'est dans mes gènes.
- "Tu peux pas baisser un peu le son de ton Mylène Farmer ?"
= Barre toi ducon.
- Tu n'y vas pas un peu fort là ?"
= Tu as mis 4 LSD dans ma camomille, super, j'en demandais pas tant.
- "Hollande est pas un peu chiant là ?"
= Le Président de la république est si ennuyeux que c'est de la lobotomie de masse.

Vérifiez vous-même, le gag marche à tous les coups. Au début, ça part d'un bon sentiment. Vous affirmez une idée mais vous êtes poli et vous le dites avec une dose d'understatement. C'est bien. Mais vous manquez aussi d'assurance, ce qui, dans le monde actuel, est aussi grave que la procrastination. Dans le New York Times, les chroniqueurs du langage font une fixette sur l'usage des adverbes et surtout "almost" qui est notre "un peu" à nous. Ils disent que les adverbes sont une plaie de la conversation, que c'est une facilité du langage, une scorie qui sonne bien dans le rythme oratoire mais qui, en fait, affadit ce que vous dîtes. Comme disait Guy de Maupassant, "Aimer beaucoup, c'est comme aimer un peu! On aime, rien de plus, rien de moins". Jean de La Fontaine va un peu plus loin : "Aimer sans foutre est peu de chose. Foutre sans aimer, ce n'est rien". Mais "un peu" est comme "almost" ou "presque". Même si c'est une manière de dire que le bleu est un peu bleu, donc pas un bleu total, c'est aussi un moyen assuré de mettre de l'emphase sur le bleu, donc ça le rend encore plus bleu. Malin, non ? Finalement, "un peu" est un adverbe qui réduit l'affirmation mais il fait aussi office d'insistance. En l'utilisant, on imagine les choses en devenir, qui évoluent au même moment où les mots sortent de la bouche. Dire "Les gays ont un peu envahi l'Assemblée Nationale au moment de la discussion du #mariagepourtous à travers Twitter et Grindr", c'est sous-entendre : "Avec tous ces attachés parlementaires pédés comme des phoques et les journalistes LGBT, c’est comme l’entrée du Queen en 1995". Il est aussi possible de voir "un peu" comme un effet de la société où plus rien n'est réel à part la richesse des riches. Comme tout est suspect dans la moindre affirmation sur FB ou Twitter, "un peu" est le meilleur moyen de s'engager sans le faire vraiment. Tout est sujet à rebondissement et controverse. Donc "un peu" est le paravent contre un procès en diffamation. "Machin truc chouette est un peu au placard, non ?" (traduisez : je l’ai vu au sauna à 4 pattes dans une cabine, LA PORTE OUVERTE). Il est ainsi possible d'aborder la réputation des autres sans trop se mouiller. Par extension, on entend des kids dans le train répondre "Sérieux ?" à chaque fois qu'un de leurs copains exprime quelque chose:
"J'ai un peu envie de pisser là"
- Sérieux ?
- J'arrive pas à croire que Matt Pokora est dans le Top 10 des plus riches de l'année"
- "Sérieux ?"
Et comme les kids parlent de plus en plus vite, et que tous les mots sont abrégés, désormais "sérieux" est juste devenu "Sé...?"
- "Je me suis fait ta sœur hier soir"
- Sé... ?

Moi je dis, c'est un peu fort de café.

 

 

Didier Lestrade // Visuel de Une : Scae.