Il faut arrêter avec cette formule : "au taquet". Quand une expression oubliée dans le vocabulaire commun arrive au journal des grandes chaînes télé dans un témoignage de sport ("toute l'équipe de golf miniature était au taquet!"), on sait qu'on va en baver pendant au moins trois ans, le temps que l'expression atteigne le fond de la campagne auvergnate, loin loin loin dans les gîtes ruraux des plateaux balayés par les vents, où l'on dira : "j'étais au taquet pour rentrer les brebis". Et puis un jour, ça disparaîtra avec un petit "plop" dans l'air, exactement comme opus a mis dix ans pour passer de mot latin obscur un peu chic à substitut de Lexomyl pour journalistes paresseux - et copieurs.

 

Si être au taquet illustre une époque où il faut courir, même quand on ne fout rien de la journée, en bullshitant sa vie face aux autres pour faire la personne super busy tu vois, c'est parce que le chômage de masse vous oblige à travailler gratuitement pour Facebook (et Internet en général). Vous êtes au taquet parce que, comme tout le monde, vous procrastinez sur des choses superflues qui vous retardent pour les tâches essentielles. Au taquet est effectivement trépidant, mais dans un contexte social modeste. Les super-riches ne sont jamais au taquet car ils ont une restreinte instinctive des gestes (et puis ils ont des pauvres pour courir à leur place), ce qui explique d'ailleurs pourquoi ils dansent si mal. Car les riches dansent mal, vous ne l'aviez pas remarqué? Passons.

 

Etre au taquet, c'est donc plus pour les couches inférieures de France 3 Régions ou de BFM Business quand un patron présente fièrement sa team de start-up tandis qu'à l'écran, on voit une salle de zombies geeks endormis qui regardent des écrans d'ordis pas coordonnés du tout (Apple et Dell, un attelage contre-nature!). Ils sont aussi au taquet pour aller au ski et faire les courses chez Auchan. Au taquet, c'est le pronto! d'il y a 40 ans à l'époque du cha-cha-cha, le bouge de là! des années 80, "chop fucking chop!" dans des années 90, le "big daddy-o, put it inside of me oh yeah fuck me harder deep inside, make me come you dirty fucker !" des années 2000, et comme on est en 2013 sous Hollande au son de l'accordéon, ça donne tout ça, ça donne... au taquet, une expression désuète sortie de nulle part et que personne ne voulait vraiment, poussée par le monde des médias et de la restauration (encore un mariage improbable), parce que au taquet valorise le travail en équipe, au même titre que le terme convivial (non, ça, j'ose même pas écrire le mot convivial dans la Presse Quotidienne Régionale, ou alors je sors la batte de baseball). 

 

Au taquet, c'est quand même plus joli traduit en allemand ("das äußerste geben"), en espagnol ("estar a tope") et sans mentionner l'italien ("non stare più nella pelle").

Au taquet, c'est l'insulte populaire suprême face au Slow Movement en qui on avait mis tant d'espoir en termes écologiques et culturels mais, hey, on vit dans un monde de merde anyway.

Au taquet, c'est quand la police te donne un ASBO parce que tu es en retard pour aller chercher les enfants à l'école.

Au taquet, c'est perdre 15 kilos en un temps record pour ne pas ressembler à Sinéad O'Connor dans un string.

Au taquet, c'est quand le patron pète un câble et qu'il crie dans les couloirs "et je veux une réunion en TEMPS REEL dans 5 minutes!!!" et que tout son staff lui répond "ben on est là... maintenant!".

Au taquet, c'est quand l'adolescente moderne envoie ses 5367 SMS quotidiens et pffff, c'est fatiguant, sérieux.

Au taquet, c'est quand je regarde un film de boules et que l'écran de la télé est si chaud qu'il sent le popcorn (sucré). 

Au taquet, enfin, c'est la fausse agitation pour une année de merde qui arrive. Au lieu d'économiser la moindre pièce jaune que vous regretterez en 2014, le moindre geste désordonné pour sauvegarder de l'énergie pendant l'hiver, vous êtes au taquet pour aller au dernier concert de (remplir les blancs) et au lieu d'applaudir à la fin de la "chanson", vous allez sortir votre Instagram et courir chez vous pour voir si ça a été repris par une agence de presse du Kurdistan. A moins que pour vous, au taquet, ça soit un plan destroy-on-va-tous-crever et pop that coochie, alors oui dans ce cas, allez-y au taquet, car YOLO.

 

Mais c'est toujours une expression de plouc, il fallait qu'on vous le dise.

 

 

Didier Lestrade // Visuel de Une : Scae.