Après qu'une dizaine de personnes pour qui le sommeil était sacré m'ont chié au visage et qu'une demi-douzaine d'autres m'ont froidement répondu n'être pas de simples cobayes (merci), j'ai fini par trouver un petit groupe de dormeurs acceptant d'être appelés sur les coups de 4h, trois nuits d'affilée, dans l'optique de me raconter leur sweet dreams. Or Freud (1) l'a noté bien avant Brain: le récit d'un rêve-propre n'est jamais intéressant pour le rêve en lui-même, mais bien toujours pour la manière dont on le raconte. Retour, donc, en (é)mille mots et images, sur quelques-unes de ces confessions nocturnes dont l'apparente absurdité n'a d'égal que la puissance évocatrice.

 

NB: Afin de respecter leur intimité, les prénoms des personnes citées ont été changés.

 

 

Rêve n°1 – Anne, 26 ans (où la nuit sussure à l'oreille des chevaux)

«J'étais à cheval dans un champ. Seule, dans le champ. Immobile et c'est tout. J'étais nue, dans le champ. Immobile et c'est tout. Et avant le rêve, je ne sais pas. J'espérais pouvoir dormir, je crois. Ca n'avançait pas, le sommeil. Ca n'avançait pas plus que mon cheval. Immobile et c'est tout. Demain, je me réveillerai tôt. Pas mis de réveil, pas besoin de réveil. Je me lève toujours très tôt. Dès que je sens la lumière, je me lève. Là, d'ailleurs, je vais devoir me lever. A cause de l'appel. J'ai allumé la lumière. Je déteste rester là dans mon lit. Immobile et c'est tout.»

 

Charles Trenet - Vous oubliez votre cheval

 

Rêve n°2 – Clara, 20 ans (où la nuit porte conseil d'expertise)

«Alors c'était une histoire de dossiers et de rivalité. De dossier amoureux, en fait. Ca se passait dans une entreprise en fait, c'était une entreprise d'amour. Une entreprise poétique si l'on peut dire - enfin disons qu'il y avait de la poésie par dessus le marché. Je ne sais pas quoi ajouter. Avant de m'endormir, j'avais les cheveux sales.»

 

Willy Denzey et Leslie - J'ai encore rêvé d'elle

 

Rêve n°3 – Serge, 28 ans (où tendre est la nuit)

«Il faisait froid dans mon rêve, je ne sais pas ce qu'il se passait mais je sais qu'il faisait froid. Là, j'ai encore froid d'ailleurs et honnêtement, ça me fait chier que tu m'appelles. J'ai eu du mal à m'endormir et j'ai un sommeil de merde et honnêtement là, ça me fait juste vraiment chier d'entendre la sonnerie. Demain, il faudrait que je me couche plus tôt parce que là je suis juste crevé et je me lève dans 3h et ça me fait chier d'être réveillé là maintenant alors que j'ai déjà vraiment souffert pour m'endormir. Demain, il faudra que je me couche plus tôt.»

 

Les réveils de Pierrick Sorin

 

Rêve n°4 – Florine, 21 ans (où l'on rate des opportunités)

«Je ne rêvais de rien. Je m'en fous de ne pas rêver. Je rêve rarement et je m'en fous. C'est une perte de temps les rêves. Ca ne nous aide pas, les rêves. C'est juste un délire. Je m'en fous des délires.»

 

Benoit Forgeard travaille en dormant

 

Rêve n°5 – Marie, 25 ans (où l'on se fait catcheur in the night)

«Je suis à la campagne dans une vieille maison avec Mathilde, une amie du lycée. Il y a beaucoup de gens dans cette maison qui dînent dans la pièce d'à-côté (un Flunch) parce qu'ils sont adultes et ont droit au premier service. Une fois le service terminé, Mathilde et moi pouvons commencer à nous servir. On prends nos plateaux et au moment de se servir du coca, il n'y a que de la poudre qui tombe. Là, arrive Eric Zemmour - dans mon rêve il s'appelle Constantin Zemmour -  qui vient dire que ma mère ne veut pas qu'on vienne s'asseoir à leur table. Je n'aime pas ça, alors je me mets à faire du catch.»

 

Absolutely No Words

 

Rêve n°6 – Jacky, 32 ans (où l'on avance masqué de nuit) 

«Euh, je ne m'en souviens plus exactement, mais ce qui est certain, c'est que ça attaquait. C'était une sorte de cave militaire, une cave militaire qui m'attaquait. Juste avant de dormir, je n'arrivais pas à dormir et j'ai une technique quand je n'arrive pas à dormir. Je formule une pensée consciente, par exemple j'imagine un vaisseau spatial, et dans cette pensée, dans le vaisseau, j'imagine une histoire où je suis le chef. Là, j'étais chef d'un certain nombre de missions, il fallait entre autres que je trouve le meilleur moyen d'attaquer un astéroïde, il fallait trouver une tactique tout en restant discret. Ce qui n'est pas évident, parce que le projectile du vaisseau spatial était voyant. Il fallait baliser le vaisseau spatial, c'était pas évident, c'est pas évident de trouver comment attaquer.»

 


Arne Vinzon - De beaux rêves

 

Rêve n°7 – Paul, 22 ans (ou l'on glisse lentement dans la dépression)

«Je ne sais plus de quoi j'ai rêvé. Je ne sais jamais de quoi je rêve. C'est un grand problème que j'ai dans ma vie. Mes rêves, quand j'en fais, sont toujours dans la continuité de ce que je vis. C'est pas une soupape, mes rêves, c'est de la soupe. C'est nul. Aujourd'hui il ne s'est rien passé dans ma journée alors il ne se passera rien cette nuit. Est-ce que cet appel changera quelque chose? Je ne crois pas. Je vais donc écouter Tout au bout de mes rêves de Jean-Jacques Goldman, et ensuite je me recoucherai.»

 

Arne Vinzon - Lente dépression

 

Rêve n°8 – Quentin, 27 ans (où l'on met encore des couches pour dormir)

«J'étais un oignon en couches, pourquoi je ne sais pas, un gros oignon avec pleins de couches. Et là-dessus, je devais discuter avec un majordome qui me disait que j'étais son patron et qui me retirait des couches. Avant de m'endormir, je n'en sais rien. Je pensais certainement au film que je venais de voir: Amour de Haneke. J'étais un peu triste du coup, mais ça n'a rien à voir avec l'oignon.» Rien, vraiment...?

 

Marina Abramovic - The Star

 

(1) "L'opinion populaire semble tenir à la croyance qui veut que le rêve ait tout de même un sens [mais] les méthodes d'interprétation employées dans ce cas consistent soit à substituer au contenu remémoré du rêve un autre contenu, fragment par fragment, selon une clef déjà existante, soit à substituer à la totalité du rêve une autre totalité, avec laquelle celui-ci se tient dans la relation d'un symbole. De tels efforts font sourire les gens sérieux, "songe = mensonge", les rêves ne sont que de l'écume."

Sigmund Freud, Sur le Rêve, éd. Folio Essais, p.48

 

 

Blandine Rinkel // Visuel de Une : Scae.