Gilb’R : Parfois n'as tu pas envie d'arrondir les angles?
I:Cube :
Derrière une apparence de loukoum mou, les arrêtes du cube sont plus acérées que jamais.


Betrand Burgalat, mais aussi Tekilatex : Il y a beaucoup de Nicolas très différents de toi dans la musique aujourd'hui. On t'a déjà confondu avec Ice Cube, voire avec Vanilla Ice?
I:Cube :
 Souvent, avec mon double de Compton. Au début, ça pouvait s’avérer crispant, maintenant c'est drôle. I:Cube c'est pas  le nom le plus chouette du monde, je le regrette un peu, mais bon il est trop tard à présent, faut faire avec.


Mondkopf : Je t'ai découvert avec un remix d'un morceau de John Surman. La musique de Surman a un peu bercé mon enfance car mes parents l'écoutaient souvent. Quelle musique écoutais-tu enfant ou quel souvenir en as-tu?
I:Cube :
De la musique de cirque et d'orgue de foire. Du jazz, de la folk et les Beatles par ma mère. Et surtout la radio, cela très tôt. Je me faisais des stocks de K7. Je n'ai découvert le nom des artistes que bien après. J'en garde un souvenir ému. J'aimerais parfois retourner dans cet espace-temps.


Clément Meyer : Quelles sont tes références absolues, musique et surtout hors-musique?
I:Cube :
Difficile de donner une liste exhaustive de noms. J'ai du mal avec ça. Ce serait plutôt des champs d'influences qui me viennent immédiatement  à l'esprit : le graffiti,  le ciel, la vieille B.D , le rayon lumineux de la tour Eiffel, Larry Heard, la typographie, les voyages, le disco, les minimalistes en musique, l'architecture, même moche.

 


Jennifer Cardini : A l'occasion de cette interview, j'ai réecouté tes anciens albums dont Adore et Live at the Planetarium. Cela m'a de suite fait penser à deux artistes que j'aime énormément Maurizio/Basic Chanel et Boards of Canada. Est ce que l'un de ses artistes t'a inspiré?
I:Cube : Boards of Canada à une époque oui. Rhythm & Sound, Maurizio et le son Basic Channel restent toujours une énorme influence. Personne ne fait mieux qu'eux dans le genre. Leurs disques restent hors du temps.


Joakim : Qu'est ce que qui te donne encore envie de faire de la musique aujourd'hui? Et est-ce plus facile ou, au contraire, plus difficile qu'avant?
I:Cube : Sur le plan de la création, j'essaie de retrouver un peu de la la naïveté d'avant. Quand je pouvais faire un track en une heure, sans réfléchir. A présent, je cherche à aller contre le perfectionnisme, retrouver l'aspect brut et jeté. C'est peut-être pour cela aussi que nous sommes en plein revival. Donc oui, c'est plus difficile mais un peu mieux maîtrisé. De toute façon, tout ceci ne doit pas devenir trop sérieux ou prétendre l'être.

Maelstrom : La techno et la house se sont construites autour de l'anonymat des artistes, contre le phénomène d'identification aux stars des groupes de rock et de pop. De fait, on t'a peu entendu en interview ou vu en photo. Comment vis-tu l'inversion de cette tendance?
I:Cube : Le truc techno sans visage est devenu une esthétique en soi. J'aime bien le côté mystérieux, genre white label tamponné à la main. On ne sait pas qui c'est, mais jusqu'à un certain point. Je n'ai aucun problème avec le fait de se mettre en avant, mais je sais que cela ne me correspond pas. Aujourd'hui, ça peut aider à rendre les choses plus lisibles et identifiables. L'image est devenue trop importante, souvent plus que la musique. Cette occupation du terrain permanente doit demander beaucoup de temps et de d'énergie. Je suis conscient que la musique ne suffit plus, qu'il faut proposer plus, mais est ce une bonne chose?  Un DJ ou un groupe de pop, à un certain niveau, c'est devenu pareil, ce sont les même codes de représentation, la même imagerie.


Boombass (Cassius) : Tu ne trouves pas ça bizarre comme sport la Lutte?
I:Cube :
Très bizarre, et que dire de la savate...
 

Sam Tiba : Raconte moi ta première rencontre avec RZA.
I:Cube : Grâce à une connexion de Gilbert (Jérôme d'Outlines), on a pu le rencontrer à Paris et lui faire écouter des beats pour qu'il pose dessus, le monde à l'envers quoi. Ce qui est incroyable, c'est qu'il a dit oui et nous a donné rendez-vous la semaine d'après à Berlin où il se produisait un live. On a enregistré ça la nuit, au studio des Jazzanova, aprés avoir fui par la porte de service de son hôtel où ses fans l'attendaient.

 


Alex Gopher : J'ai souvent l'impression d'avoir commencé à faire de la musique il y a quelques mois. La création, c'est un élixir de jeunesse ?
I:Cube :
Un remède contre la vieillesse de l'esprit, sûrement. Donner une forme aux choses, lutter contre son propre confort et surtout garder l'enthousiasme.


Joakim : Ma question un peu nerd. Comment as tu produit Megamix ? Je me rappelle que tu me disais un jour que tu voulais ressortir des vieux samplers?
I:Cube : Les vieux samplers ont repris du service, mais dans les faits j'aime aller assez vite. C'est donc un compromis entre machines hardware et ordi, avec beaucoup de samples de disques. Je passe beaucoup de temps à écouter, isoler, couper, looper, tester ce qui peut aller ensemble, ou pas. Ensuite, tout finit, la plupart du temps, dans Live (logiciel d’Ableton). Je ne pourrais pas totalement abandonner les machines, l'ordinateur ne peut pas tout faire. Ces machines coûtent chès donc je comprends ceux qui ne peuvent utiliser que des plugs. Je ferais sûrement pareil si je commençais la musique aujourd'hui, mais le son des vieux instruments et leur interface m'aident et me stimulent énormément. Ils favorisent l'instinct et l'aléatoire. Si on veut être plus nerd, on peux comparer l'horloge d'une MPC ou d'une 808 avec celle de Logic ou Live et constater que ca ne tourne pas de la même façon. Mais c'est finalement le même processus qu'avant, avec la possibilité d'y revenir plus tard. Sinon, pour le mix ça ressort toujours en pistes séparées en analogique, avec saturation et souffle inclus.


Bertrand Burgalat : Est-ce que tu peux nous donner des conseils pour qu'une musique donne vraiment envie de danser ?
I:Cube : Faudrait plutôt demander ça  aux JB's. Je n'ai hélas pas encore mon doctorat ès groove. Et puis ce n'est pas qu'une histoire de groove. Peut-être, danser soi même en composant sa musique est un bon début, ou tout du moins "danser en dedans".
Sinon voici une bonne fiche recette de disco méridionale pour commencer.

 

 

Cosmo Vitelli : Pour avoir entendu Gilbert parler des morceaux inachevés de Nico depuis des années, je crois comprendre qu'il en a des disques durs entiers. Donc, qui a eu l'idée du "concept" de Megamix ?
I:Cube : Beaucoup de tracks inachevées resteront en l’état. Le principe pour cet album n'était pas de faire une compilation de fonds de tiroirs. La plupart des tracks a été réalisée durant une période de deux ans. La question était de réussir à présenter ces tracks d'une manière fraiche et différente. C'est en agençant ensemble ces bouts de tracks trés courts que l'idée est venue d'elle même.

 

Alex Gopher : As-tu, comme beaucoup, tendance à avoir du mal à terminer tes morceaux ? Qu’est-ce qu’un morceau réussi ?
I:Cube : En fait, c'est aussi en partie pour cela que l'idée d'extraits de morceaux me convenait tres bien pour cet album. Je me lasse très vite. J’ai toujours envie d'essayer autre chose, de partir dans une version alternative. Du coup, je ne termine jamais vraiment. Fignoler un track de dance music pour le rendre jouable est contraignant, même quand on a compris ce qu'il fallait faire ou ne pas faire.
Le track réussi, c'est lorsqu'il se cristalise par lui même. Lorsque tu l'entends jouer hors du studio, qu'il ne t'appartient plus. J'ai toujours tendance à rajouter des pistes et tout “boucher”, me perdre dans les détails. Parfois, il y a trop de fréquences, de choses qui tournent en même temps. J'admire ceux qui réussisent à jammer avec trois sons pendant 10 minutes sans que cela soit pénible.

 

Krikor : As tu une discipline de travaille journalière ? Peux-tu rester de longue période sans faire de musique ?
I:Cube :
Oui, cela peut m'arriver de ne pas faire de musique pendant des semaines. A l'inverse, des fois, je vais m'obstiner pour rien. Il faut l'envie, c'est bien de faire autre chose que de la musique, pour mieux y revenir après.
Pour ce qui est de ma discipline, je n'ai pas assez de rigueur. Mais quand je compose, j’essaie de suivre plusieurs axes récurents. L'axe mental, l'axe auto-hypnose, l'axe deeeeeeep, l'axe transpiration païenne, l'axe machine-funk, l'axe sound design et harmonies, l'axe house dadaïste. C'est une combinaison perpétuelle de tout cela.

 

i:cube mix

 

Alex Gopher : Pour qui, pour quoi, fais-tu ta musique et y penses-tu quand tu la fais ?
I:Cube :
Avant tout, je fais de la musique pour moi-même, ce qui comprend un élément thérapeutique certain. Je peux faire aussi des tracks en pensant à quelqu'un, un lieu, un moment fort. Parfois de façon plus légère en imaginant un décor et une petite histoire, par exemple une fête de vignerons dans une discothèque troglodyte, des cartes postales en quelque sorte.
 

Jennifer Cardini : Megamix a l'énergie d'un dj set ou d'un live. Tu l'as pensé comme ça, en pensant a la scène  ? 

I:Cube : Je l'ai construit plus dans l'esprit d'une mixtape assez brute. D'ailleurs, le premier assemblage des tracks a été fait en 5 minutes, après j'ai juste peaufiné. J'ai essayé de retransmettre l'urgence d'un dj set, ou d'un show radio à la WBMX, le truc qui te fait attendre le prochain track, l'un répondant à l'autre… Tout en jouant sur la frustration de l’auditeur, car les morceaux ne durent pas longtemps.

 

Boombass : A ton avis est-ce que je devrais faire comme Elton John pour mes cheveux ?
I:Cube :
Capilairement parlant, je n'ai pas d'éléments de réponses probant, je pencherai cependant plus pour la fausse perruque que les implants. Non, en fait tu es très bien comme ça.

 

Clement Meyer : "Le rocher aux singes", "Lucifer en discothèqe", "Mérovingienne" … Y'a-t-il un message caché dans tes titres de morceaux ?
I:Cube : Parfois, ces noms sont juste une  question de sonorité ou de combinaisons de lettres. Mais c'est vrai qu'il y a de ça. Sans tomber dans le jeu de pistes, j'aime bien faire des références ou envoyer des messages codés. De jolis messages codés. C’est vrai qu’il y'en beaucoup sur cet album. C'est assez adolescent comme procédé finalement. Après, il ne faut pas forcément voir des sens cachés à chaque fois.

 

Cosmo Vitelli : As-tu l'intention de défendre le disque avec du live ?
I:Cube :
Oui, une formule mi laptop / mi machines. Avec pas mal d' exclus aussi. Les tracks ne seront pas enchaînées aussi rapidement. Le set sera plus adapté à la discothèque, plus étiré dans le temps. L'idéal serait d'amener tout le studio sur scène. Mais c’est une autre histoire.

 

Tekilatex : Est-ce vrai que c’est toi qui a inventé le "broken beat" et si oui c'est quoi ?
I:Cube :
Sans être un expert en broken, il y avait rythmiquement des choses intéressantes, mais trop de Rhodes. J'aime tout autant les rythmes super droits que les choses flottantes et sales.

 

Krikor : Dans les années 80, les samplers, les boîtes à rythmes, le hip hop mais surtout la "techno" ont démocratisé le fait de composer seul. Pendant des décennies, la production d'un disque était avant tout un travail d'équipe, avec les musiciens, un directeur artistique et souvent plusieurs ingénieurs du sons. Le travail en collaboration, duo ou autre est il important pour toi ? As-tu envie ou des projets de produire des groupes de rock ou autre ?
I:Cube :
Faire de la musique avec d'autres personnes est important car au bout d'un moment je tourne en rond. C'est pourquoi le projet Château Flight avec Gilbert est un bon contrepoids, car il permet de faire les choses différemment et d'échanger. Ca me sort de mes petites routines. Ca provoque des surprises. Je ne me sens pas capable de produire des groupes, cela demande un certain métier que je n'ai pas. Comme tu le soulignes, il y'avait toute une chaîne de production et cela s'entend sur les vieux disques. Moi, je bricole, c'est tout. J'ai aussi un  projet avec un ami qui s'appelle John Cravache, une sorte de spoken word étrange en français qui nous amuse bien.

 

 

Maelstrom : Dans les années 90, la musique électronique était une musique nouvelle, aujourd'hui, beaucoup de pistes ont été explorées, et on commence à se retourner sur le passé pour le relire. La techno detroit et la chicago house, et l'esthétique disco sont de nouveau à la mode, est-ce que tu pense qu'il reste de nouvelles formes musicales à découvrir ?
I:Cube :
J'ai découvert la house vers 1989 - ça fait de moi un vieux - l'impact fût gigantesque. Donc je ne vois peut être pas les choses de la même manière que quelqu'un qui ferait un track "dans l'esprit de ", sans l'avoir vécu. Bien que  j'aime beaucoup cette idée, aussi. Ca me gêne quand ce n'est que de la copie en moins bien, quand ça reste sur un seul plan.
Je ne suis pas trop nostalgique en musique. "C'était mieux avant", ce n'est pas pour moi. Cependant un track comme "Club Miniature" par exemple qui sonne comme du vieux Strictly Rhythm est une sorte de pastiche avec un petit décalage en plus, qui n'en fait pas qu'un hommage. C'est un aller-retour permanent. En ce moment, il y'a quand même beaucoup de nouvelles choses intéressantes, ça reste extrêmement frais.

 

Bertrand Burgalat : Quels sont les trucs récents que tu as écoutés et qui t'ont collé une bonne claque ?
I:Cube :
En restant dans les trucs avec un pied droit, ceux dont je me souviens et dans le désordre : Morphosis, le nouveau Pépé bradock, les derniers Omar S, des labels comme Sex Tags Mania, Themes For Great Cities, L.I.E.S,  Workshop...
Sinon la compilation Personal Space (mais ce sont des vieux trucs soul) et Chassol. Ca fait lèche-cul de dire ça mais bon c'est vraiment super.

 

Tekilatex : Est-ce que ton copain Gilb'R te reproche parfois de, je cite, "te fourvoyer" ?
I:Cube : Oui, cela arrive, heureusement qu'il est là pour me le dire et m'aiguiller. Des oreilles dignes de confiance, toujours.

 

 

Krikor : Avec l'avènement des réseaux sociaux, et par exemple Soundcloud qui se retrouve aujourd'hui intégré à beaucoup d’application musicale, la diffusion de la musique a encore été accélérée. Comment imagines-tu l'évolution de la musique dans les 20 prochaines années ?
I:Cube :
Je ne suis pas trés doué pour la prospective. Je n'en ai aucune idée, mais je crois que l'on est déja en train de muter avec toutes ces technologies. Nos capacités à digérer et assimiler toujours plus de musique en sont la preuve évidente.
 

Boombass : Tu mets de la glace dans le Bourbon ?
I:Cube : Jamais de cubes de glace dans le bourbon, mais en fait je préfère le Laphroaig.

 


Merci à tous les artistes pour leur collaboration.
Propos recueillis par Anthony Ferrat


I:Cube se produira live, le dimanche 27 Mai, dans le cadre du festival Villette Sonique.
M Megamix (Versatile), disponible.