C’est facile aujourd’hui pour toi de sortir un disque ?
Bertrand Burgalat : Cette fois j’ai essayé de n’enregistrer qu'une fois la route libre. Parfois on est tenté d’enregistrer le disque au fur et à mesure des possibilités matérielles, mais après on se retrouve avec des morceaux mixés 4 ans avant. Ça m’était arrivé sur mon premier disque (The Sssound of Mmmusic, en 2000 ndlr). Là, même si les morceaux étaient prêts depuis un petit moment, j’ai attendu que les feux soient verts pour aller en studio et enregistrer. J’ai fait les rythmiques, les instruments, les cordes, j’ai chanté, tous les morceaux en même temps. En général, c’est plus par petits bouts. C’était agréable de changer les méthodes de travail cette fois.

“Microcon”

Tu t’es même construit un studio dans les Pyrénées pour ce disque ?
Bertrand Burgalat : Oui c’est la première fois aussi. J’ai plus facilement tendance à mettre les autres artistes du label dans des studios normaux, conventionnels. Mais pour moi, c’était un peu comme les cordonniers, qui sont les plus mal chaussés. J’avais tendance à faire les choses de bric et de broc, à mixer chez moi, sur du matériel plutôt semi-pro. J’ai fait des albums et des albums avec une 02R (console typique des années 1990, généralement peu appréciée par les initiés ndlr) et un Atari, notamment The Sssound of Mmmusic. Ensuite je suis passé au 24 pistes Mackie, et j’ai fait 40 disques avec un expandeur Proteus et un Vintage Keys en rack. En ce moment j’ai aussi un synthé qui s’appelle Microcon, j’adore le nom, c’est suisse. C’est super bien foutu, mais ça vaut que 200 euros. Bref c’est du matériel que j’adorais mais que n’importe quel ingénieur du son pro considère comme du matériel de home studio. Ça ne me gênait pas du tout : c’est un poncif mais dans le matériel ce qui intéressant c’est l’usage qu’on en fait. Mes choix sont plus fondés sur l’ergonomie que sur le rapport signal/bruit ou autre. Et parfois aussi par réaction à des albums de gens dont je trouvais le songwriting très prévisible, mais qui ergotaient sur des choix de micros et de compresseurs... C’était un peu prétentieux de ma part : « moi j’ai pas besoin que ça soit bien enregistré », c’était un peu con.

C’est un snobisme aussi...
Bertrand Burgalat : Non, mais de toute façon je n’avais pas le choix, je n’avais pas les moyens de faire autrement. Mais j’ai toujours essayé d’utiliser cette contrainte de façon positive. Comme il s’agissait de disques où j’essayais de faire une certaine recherche sur les timbres, il me fallait un peu de temps. J’avais peur aussi qu’aller quelques jours en studio ne recentre le truc et qu’au final ça sonne un peu comme tout le monde. Je savais qu’il y aurait des maladresses, mais je préférais ces maladresses là à un coté un peu propre où j’aurais pas trouvé les couleurs que je cherchais. Je ne regrette absolument pas les disques précédents sur le son, mais je mettais mon énergie sur la couleur, pas sur le fait que ça ait la pêche ou des choses comme ça. Je suis content qu'il y ait les deux sur Toutes Directions. Ne pas faire de compromis sur les couleurs sonores, mais en même temps les rendre plus claires, plus directes.

 

 

Oui le son paraît plus gros, plus « produit » que d’habitude.
Bertrand Burgalat : Je ne l'ai pas mixé mais j’essaie de progresser, d'aller plus dans l’extrême grave et l’extrême aigu. Et j’ai de nouvelles enceintes. A 48 ans je me disais, c’est le bon moment.

Et puis ça y est tu chantes juste ! Tu utilises l’Autotune enfin ?
Bertrand Burgalat : Non non c’est pas Autotune, c’est pas ça. Je suis beaucoup plus à l’aise pour chanter qu’avant. Quand j’ai fait The Sssound of Mmmusic, les gens réagissaient surtout sur ma voix, ils la trouvaient bizarre. Pendant très longtemps je me suis dit « il faut que je chante juste », ce qui est la pire des conneries. Tu prends les critiques des programmateurs radio en pleine poire et du coup tu perds toute spontanéité. Ça fait quelques années que j’essaie au contraire de chanter comme je parle. Marc Lavoine (avec qui il a collaboré en 2009, ndlr), qui chante remarquablement m’a conseillé deux choses : il suffit de regarder le micro et d'articuler. Maintenant c’est que je fais.

On ne s'en doute pas forcément, mais il y a un rapport profond entre toi et l’After Foot, le talkshow sportif de RMC ?
Bertrand Burgalat : (rires) Oui c’est Philippe Auclair, qui est venu faire des guitares et des chœurs pendant une semaine dans les Pyrénées. C’est un mec génial, qui a fait Normal Sup et est parti comme cuistot à Bruxelles, puis à Londres au début d’Él Records de Mike Halway, dont il a été le couteau suisse. Après il a fait des disques sous son nom, Louis-Philippe, dont un que j’ai produit un en 1994, Sunshine. Et en effet, il est aussi spécialiste du foot anglais chez France Football et RMC. Quand je l’entends qui parle à coach Courbis « oui je crois que Benzema a fait ci oui ça... », je me dis « si les mecs qui écoutent ça écoutaient ses chansons... ». C’est un des premiers à avoir fait des choses post Pet Sounds dans les années 1980, à un moment où on était pas du tout dans ce trip là. Des choses extrêmement sophistiquées, pas très RMC Info.

« Ne pas trop jazzifier »

Dans ce disque comme auparavant, il y a quelque chose qui est très frappant, ce sont tes suites harmoniques uniques, bizarres, imprévisibles. Comment tu définirais ce style ?
Bertrand Burgalat : Quand j’enregistre, je réagis d’abord en tant qu’auditeur. Ces accords, quand je les fais, j’ai envie de les entendre. C’est pas du tout savant, en plus je ne suis pas savant, je ne rationalise pas l’harmonie. Après j’essaye de rendre l’ensemble fluide. Mon rêve c’est de faire des suites d’accords inattendues mais qui s’entendent pour l’auditeur comme une chanson normale. Mais ça pose un problème car même quand j’ai l’impression d’être plus concis et fluide, je me rends compte que je suis complètement en dessous du cahier des charges des radios. Le songwriting a tendance à se rétrécir. On a enlevé les ponts depuis longtemps, et le refrain a tendance à n’être que le couplet avec une ligne de voix légèrement différente. Mais il n’y a pas de snobisme : faire une belle chanson avec des accords très simples c’est magnifique. C’est pour ça que j’essaye de me forcer à pas trop jazzifier certains accords, ne pas coller des 7e partout. J’adore Bowie pour ça : il arrive à faire des choses imprévues, des accords très simples et en même temps c’est pas exactement ce que tu attendais. J’aime partir d’un truc et ne pas trop savoir où je vais arriver harmoniquement, et essayer après de retomber sur mes pattes. Pour moi le roi du pont dans la pop c’était Gilbert O’Sullivan, des chansons très commerciales et tout d’un coup un OVNI qui arrivait, tu sais pas comment il faisait, mais il revenait sur le couplet sans que tu t’en rendes compte. Je me souviens d’un de mes morceaux, Je suis seul dans ma Chanson, ce sont des suites d’accords imprévues, mais il fallait pas d’inconfort pour l’auditeur. S’il existe, cet inconfort n’est pas du tout recherché.

« Je n’ai jamais chanté le générique de l’Île aux enfants »

Mais la majorité des gens sont baignés dans une musique populaire qui est en train de s’appauvrir, comment espères-tu être entendu ? Ta musique leur évoque immanquablement le passé, voire le kitsch...
Bertrand Burgalat : Ce qu’on m’a reproché dans ce registre, ce sont des choses plutôt en avance sur l’époque. Chaque époque a ses systématismes, et quand tu essaies de faire un petit pas de côté, ce n’est pas forcément pour revenir en arrière, mais pour anticiper un énervement qui deviendra général. A chaque période il y a des façons de jouer et d’enregistrer que tout le monde a envie d’entendre à ce moment là et plus personne 6 mois après. Quand j’ai appelé l’album Toutes Directions c’était aussi pour dire on est pas obligé de faire des choses qui étaient déjà datées quand j’étais bébé. Quand quelqu’un entend ce que je fais et dit c’est kitsch, je me dis « c’est un con ». Enfin pas forcément en tant que personne, mais ça définit davantage cette personne que ma musique. Je mets beaucoup d’énergie à faire ce que je crois bien, mais moins après à convaincre. Y'a une paresse générationnelle la-dessus, mais cette paresse, c’est pas à moi de la démentir. Les gens qui trouvent mon truc kitsch c’est les gens qui faisaient des soirées y a 10 ans chez eux à chanter des génériques télés et mettaient des perruques afro pour aller à des anniversaires. Moi je n’ai jamais chanté le générique de l’Île aux enfants.



Tu as développé ton style en partie pendant la période de l’avènement du téléchargement et de la disponibilité immédiate pour tous de toutes les références. Cette évolution te sert-elle ou te dessert-elle ?
Bertrand Burgalat : Je pense que ça me sert. Quand on a commencé à sortir des choses, ce qui arrivait c’était les compilations easy listening. On te prémâchait le travail. Comme les gens qui vont chez Conran Shop ou chez Colette et qui se disent « j’ai pas de goût, mais j’ai du pognon, on va choisir pour moi ». Enfin ils disent pas « j’ai du pognon » mais « j’ai pas le temps ». Internet c’est plus vaste, c’est ça qui est intéressant, il y a moins de filtres. Je parle pas des forums façon lettre anonyme où les gens s’insultent. Mais Internet qui favorise une approche instinctive. J’adore aller sur iTunes, c’est comme le disquaire de mon enfance, sauf que lui il avait pas tout ce qu’on cherchait, il était pas toujours de bonne humeur, il faisait la gueule quand tu avais écouté 4 disques sans rien acheter. Là tu as tout de façon instantanée. Il m’arrive de taper juste un mot et voir ce qui arrive. Ce qui est dommage, c’est lorsque Internet recrée les mêmes hiérarchies qu’auparavant. Quand on vend des disques sur Amazon, on est obligé de faire les mêmes marges que quand on passait par les disquaires. Je trouve ça dingue qu’aujourd’hui un musicien puisse pas vendre directement et simplement au public, tout le monde s’est démerdé pour que ça ne soit pas possible.

Tricatel peut toucher aujourd’hui un public beaucoup plus large via Internet, mais est-ce que vous gagnez plus d'argent pour autant ?
Bertrand Burgalat : On avait, déjà bien avant, un mode de vie spartiate parce qu’on vendait peu de disques. On a intégré depuis longtemps le peu de vente de disques. Ce qui nous a sauvé par rapport à d’autres labels, c’est qu’on a arrêté avant les autres de dépenser de l’argent dans du marketing débile genre « vous pouvez pas vendre de disques si vous prenez pas de pages de pub dans les journaux ». Il y a 5 ans on est sortis des magasins, ça nous a sauvés, on les vend en direct, on les vend sur iTunes. Ce truc un peu autarcique nous a permis de mettre notre énergie ailleurs. Notre rôle n’est pas de suivre le public, ni de le contredire, on ne fait pas de la musique par sondage. Dans ce cas-là c’est un cercle vicieux car comme le public est influencé par le marketing, on se retrouve au final avec Grégoire. On a toujours cherché à faire des choses qui apportaient quelque chose de différent. Dès qu’un artiste vient nous voir alors qu’il intéresse d’autres labels, on lui conseille d’aller les voir. On vend tellement peu de disques qu’on a peur qu’il soit déçu. Et paradoxalement l’absence de grand succès commercial nous a aidés. Souvent un label indé qui a un gros succès s’effondre après, car tout d’un coup il faut grossir. Notamment parce que le public « dit averti », les bobos, n’achète jamais un disque du même artiste deux fois, c’est ma grande thèse.

"Un peu autarcique"

C’est-à-dire ?
Bertrand Burgalat : Le grand public, c’est assez touchant, achète le disque au Super U, vient au concert, connaît les paroles par cœur, parce qu’il aime vraiment le mec. J’ai vu ça avec Marc Lavoine. Mais les gens qui pensent qu’ils ne sont pas des ploucs, qui pensent qu’il y a TF1 et qu’il y a eux - sans se rendre compte que c’est les mêmes boîtes qui les manipulent - n’achètent jamais deux fois deux disques d’un même artiste. Ils achètent des disques parce que ça fait bien, et quand on achète pour ces raisons là, on ne rachète pas derrière. Si autour de mon dernier disque il y a un emballement - je ne dis pas que je serai la prochaine Lana del Rey, mais admettons que j’en vende plus que d’habitude, l'album d’après, je peux faire le plus grand album de tous les temps, je te garantis que j’en vendrai moins. Je me suis rendu compte de ça avec l’album de Carla Bruni, un truc évidemment pas terrible à la base, qui fait pourtant un million, mais qui passe au 2ème à 10 fois moins. Katerine a connu ça aussi.

Mais tu voudrais vendre des disques au grand public non ? Des fois tu cherches le tube plus facile, comme sur Ma Rencontre à l’époque ou ton single Bardot’s Dance aujourd’hui ?
Bertrand Burgalat : Je ne veux pas être incompris, mais je veux pas être compris à tout prix. J’aime à la fois des trucs avec des canevas imprévisibles et des choses très simples. Un ou deux accords ou 47, j’ai un peu de mal entre les deux. Mais en revanche je me dis à chaque fois que je fais un morceau : c’est ce que j’aimerais entendre à la radio, un tube ça devrait être ça. Une fois j’étais allé chez Fun Radio pour Count Indigo, qui au final n’a pas marché et est un peu notre accident industriel - alors que c’est un des meilleurs disques qu’on ait sorti. La programmatrice  me faisait écouter leur playlist, et là je réalisais que c’était pas possible. C’était comme essayer de vendre une adhésion au Ku Klux Klan dans un ghetto noir du Missouri. Pour faire le mec sympa genre je suis pas hostile à la nouveauté, je lui dis « j’adore Toxic », elle me dit « ah ouais c’est le titre qui a pas marché ». A l’époque quand Toxic est sorti, ils étaient un peu accablés car ils en étaient restés à Ooops I Did It Again. C’est des Suédois qui ont fait ça non (Bloodshy & Avant ndlr) ?  Ca m’énerve parce qu'à lépoque tout le monde croyait que c’était cet imbécile de Pharrell Williams, mais non, il devait être en train de se faire un vélo en or massif. Donc oui, il y a des trucs qui passent à la radio qui sont encourageants. Can't Get You Outta My Head, c’était bien écrit, ça fait plaisir.

 


« Je ne veux pas être compris a tout prix »

C’est ça que tu cherchais en produisant l’album d’Aeroplane ?
Bertrand Burgalat : C’était vraiment des gens intéressants. Vito est un très bon musicien. On avait tous fait des prises intéressantes, mais il y a un syndrome quand on fait son premier album : on a peur, et on peut être très destructeur. Je pense que Vito avait sous les mains de quoi faire une bombe totale, mais par peur et par désir de contrôle, il s’est rapproché au mixage d’une mise au propre de ses maquettes. Au début je me suis souvent disputé avec des gens dans leur intérêt, maintenant je dis « c’est pas mon disque », c’est à toi de choisir. Le mixage aurait pu être fait extrêmement simplement, mais Vito s’est fait couillonner par des Anglais, il a été très déçu et il a mixé lui-même. Mais c’est un mec très intéressant, moi je l’ai vu comme un gâchis, il était vraiment pas loin.

En écoutant le disque, si je n’avais pas su que tu l'avais produit, j’aurais été incapable de le deviner, tu traverses le disque de manière fantomatique...
Bertrand Burgalat : Dans un projet comme ça, je propose, mais je ne vampirise pas le disque. C’est l’artiste qui choisit. Je fais des suggestions. Le métier de producteur j’ai de plus en plus de mal, chaque fois je me dis que je ne le ferai plus. Dans le meilleur des cas tu te retrouves comme un prof de ski, ok merci connard, le prochain disque je le ferai sans toi. Après, toi tu vois le mec skier devant toi...

 



Comme Air par exemple ?
Bertrand Burgalat : Je dis du mal des gens quand ils sont au sommet, je dis pas de mal des petits vendeurs. Air ça m’énervait quand ils mettaient la planète en coupe réglée. Là maintenant ces deux mecs Toni & Guy, avec le brushing, ça n’a pas d’importance. J’ai jamais écouté leurs disques à part Moon Safari. A l’époque j’ai été blessé parce que c’était des amis, et les idées, les inspirations, c’est fait pour être échangé. Mais c’est eux paradoxalement qui étaient assez jaloux et envieux, alors qu’il y avait pas de quoi. Il y a des gens qui ont une attitude un peu scolaire et qui débinent après les gens dont ils sont proches. Ils auront fait le papier peint d’une génération de bobos, et tant mieux pour eux, j’aurais peut-être été content de le faire. Moi c’était moins malin, moins marketé, mes trucs n’auraient jamais pu marcher comme ça. Mais c’est sûr que c’était une erreur de ma part d’attendre que le label de Air sorte mon disque, c’était pas très étonnant qu’il sorte 4 ans après...

« Réac, jamais »

Depuis sans doute ta collaboration avec Laibach (groupe provoc jouant avec les symboles totalitaires ndlr) dans les années 1980, tu te traînes une méchante répute de dandy de droite voire d’extrême-droite...
Bertrand Burgalat : Si tu veux faire des choses, il faut pas lire ce qui te concerne. Je n’ai jamais lu ma fiche Wikipedia, je sais qu’il y aura des choses exactes et inexactes. Mais je ne la corrigerai jamais non plus. Dans toute rumeur, il y a toujours un fond de vrai. Ma réputation je m’en fous et je ne ferai rien pour la démentir. Quant au côté dandy c’est plus les fantasmes des autres qu’autre chose. Je ne me vois pas du tout comme quelqu’un de réactionnaire. Politiquement j’ai été beaucoup de choses, mais pas réac, jamais. Le côté conservateur, la défense de l’ordre établi n’a jamais été ma tasse de thé. Dans l’époque actuelle, je ne suis pas pour le retour de l’uniforme à l’école, ce genre de chose. Mon jugement sur l’époque n’est jamais fondé sur la nostalgie. J’en suis à la 6e décennie que je connais, et aucune époque ne me paraît meilleure que l’autre dans sa globalité. Les années 60 étaient géniales musicalement, mais pas du tout pour plein d’autres choses. Je n’aurais pas voulu naître plus tôt, plus tard ça aurait été mieux.

 


Propos recueillis par Josselin Bordat.